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EXCLUSIF : Selon Mark Rossini (ex-FBI), la guerre secrète de la CIA en Syrie est “désastreuse”

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EXCLUSIF : Selon Mark Rossini (ex-FBI), la guerre secrète de la CIA en Syrie est “désastreuse”

 

Par Maxime Chaix

 

Ancien représentant du FBI au Centre du contreterrorisme de la CIA, l’ex-agent spécial Mark Rossini a assumé de lourdes responsabilités. À ce poste, il briefait quotidiennement le directeur de la CIA George Tenet et ses adjoints sur les menaces terroristes émergentes et les opérations antiterroristes à travers le monde. Entre 1999 et 2003, il fut le principal agent de liaison du FBI au sein d’Alec Station, l’unité de la CIA chargée de la traque d’Oussama ben Laden et de ses associés. Il a ensuite été l’un des cofondateurs du Centre national du contreterrorisme (NCTC), une agence fédérale rattachée au Directeur du renseignement national (DNI). En exclusivité pour mon site, il nous livre ses analyses sur les opérations clandestines de la CIA et de ses partenaires en Syrie. Il décrypte également les liaisons dangereuses entre les puissances occidentales et l’Arabie saoudite, aujourd’hui vivement critiquées en France comme de l’autre côté de l’Atlantique.

 

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www.markrossini.com

 

Bien qu’il ne soit plus un agent spécial du FBI, Mark Rossini évolue toujours dans le monde du renseignement. À la suite de son départ du Bureau en 2008, il est devenu consultant dans les domaines de la criminalité, du terrorisme et de la cybersécurité. Après d’intéressants échanges sur le Web, nous convenons d’une rencontre dans un restaurant parisien. À peine attablé, cet homme charismatique et mystérieux me décrit la sombre affaire qui a bouleversé sa vie à tout jamais : « Le 5 janvier 2000, je tente d’alerter la direction du FBI sur une grave menace à la sécurité nationale. En effet, mon adjoint Doug Miller, lui aussi détaché au sein de l’unité Alec Station de la CIA, a détecté deux éléments d’al-Qaïda qui ont obtenu des visas pour les États-Unis. Nommés Khalid al-Mihdhar et Nawaf al-Hazmi, ces deux terroristes vont bientôt entrer dans notre pays. Doug rédige alors un mémo d’alerte que j’envoie immédiatement au QG du FBI. Mais pendant plusieurs mois, et sans explication valable, les responsables d’Alec Station à la CIA m’empêcheront de transmettre ce rapport à la direction du FBI. Hélas, ces membres d’al-Qaïda furent deux des pirates de l’air accusés d’avoir détourné le Vol 77 contre le Pentagone. Or, si la direction du FBI avait détecté ces individus sur le sol américain grâce au rapport de Doug, ils auraient été mis sous surveillance et la cellule des pirates de l’air du 11-Septembre aurait pu être démantelée. Cette pensée me hante quotidiennement. Ces attentats auraient pu être empêchés ! »

 

Jusqu’à présent, nous ne savons pas pourquoi la CIA a bloqué ce rapport. Mais d’après Mark Rossini, qui accumule des preuves pour le démontrer, « j’en suis arrivé à la conclusion que ce mémo fut dissimulé au FBI car l’Agence tentait de recruter Khalid al-Mihdhar ou son proche associé, Nawaf al-Hazmi – ce qui est cependant moins probable. L’objectif pour l’Agence aurait été d’avoir une taupe au sein d’al-Qaïda. Or, de telles opérations de la CIA sont illégales sur le territoire américain, d’où ces dissimulations. » Il ajoute que cette hypothèse est partagée par Richard Clarke, le chef du contreterrorisme à la Maison Blanche sous les présidences Clinton et Bush Jr. Puis il me précise qu’avant le 11-Septembre, « la CIA ne parvenait pas à recruter des informateurs au sein d’al-Qaïda », ce qui pourrait expliquer ces obstructions si lourdes de conséquences.

 

La Syrie, un « nouvel Afghanistan » pour la CIA

 

Après les attentats contre les Tours jumelles et le Pentagone, l’Agence a durci sa politique antiterroriste en détenant arbitrairement, en torturant et en liquidant les membres du réseau de Ben Laden dans le cadre de la « guerre globale contre le terrorisme ». Or, dans le sillage du Printemps arabe, la CIA a radicalement changé d’approche vis-à-vis de cette nébuleuse, du moins dans le conflit syrien. En effet, en interrogeant Mark Rossini sur ce sujet épineux, il me confirme que « la CIA et ses partenaires occidentaux et proche-orientaux ont soutenu des milices liées ou affiliées à al-Qaïda contre Bachar el-Assad. » Il corrobore ainsi les déclarations fracassantes de la parlementaire Tulsi Gabbard, qui est aujourd’hui conseillère militaire et diplomatique de Bernie Sanders. En octobre dernier, trois semaines avant les attentats du 13-Novembre, Madame Gabbard avait dénoncé sur CNN la guerre secrète de la CIA contre le gouvernement el-Assad, dont elle était bien informée puisqu’elle siège à la Commission de la Chambre des Représentants sur les Forces armées. Dans la célèbre émission The Situation Room, elle avait alors expliqué que cette politique clandestine était « illégale » et « contreproductive car actuellement, des armements américains vont dans les mains de nos ennemis, al-Qaïda et ces autres groupes, des groupes islamistes extrémistes qui sont nos ennemis jurés. Ce sont des groupes qui nous ont attaqués le 11-Septembre, et nous étions censés chercher à les vaincre, mais pourtant nous les soutenons avec ces armes pour renverser le gouvernement syrien. »

 

En lui rappelant ces déclarations de Tulsi Gabbard – qui avait ensuite déposé une proposition de loi au Congrès pour stopper cette guerre secrète –, je demande à Mark Rossini ce qu’il pense de cette politique clandestine, en tant qu’ancien haut responsable du contreterrorisme. Il me répond que « notre implication dans ces opérations pour renverser Bachar el-Assad ne fait aucun doute. Le Président Obama a répété à de nombreuses reprises que ce dernier devait “partir”. Hélas, cette guerre secrète de la CIA et de ses alliés pour renverser el-Assad est désastreuse, et le gouvernement américain continue de répéter les mêmes erreurs, comme en Afghanistan dans les années 1980. »

 

9782732478609Il confirme ainsi les analyses de plusieurs spécialistes, dont le grand reporter Régis Le Sommier, qui a récemment publié un passionnant ouvrage titré Daech, l’histoire. Dans Paris Match, il avait souligné qu’en juillet dernier, « l’ancien patron du renseignement militaire Michael Flynn affirm[a], sur la chaîne Al-Jazira, que la Maison-Blanche [avait] pris le risque d’armer les rebelles alors qu’elle savait qu’en leur sein pouvaient émerger des groupes comme Daech. Autrement dit, loin d’être un monstre sorti des mystères de l’Orient, Daech serait la créature de l’Amérique, un scénario comparable à celui de la naissance d’Al-Qaïda en Afghanistan dans les années 1980 ».

 

Après l’entrée en guerre de la Russie dans le conflit syrien, Michel Colomès avait également dénoncé dans Le Point le jeu dangereux occidental contre le gouvernement el-Assad. Il écrivait alors qu’« il y a une analogie dérangeante entre la guerre d’Afghanistan et la politique décidée par Obama et Hollande en Syrie », ajoutant que, « parmi les armes parachutées à la rébellion [anti-Assad] soit directement, soit avec l’aide de l’Arabie saoudite et du Qatar, figure le missile américain TOW, qui est, comme tueur de chars, le pendant de ce qu’étaient les Stingers contre les avions pendant la guerre d’Afghanistan. Très simple à utiliser et d’une redoutable efficacité. Les Américains disent que l’utilisation des armes qu’ils fournissent est soigneusement contrôlée. Comme du temps de l’Afghanistan, on peut en douter. » À la lecture de ce paragraphe, Mark Rossini acquiesce sans hésiter, tout en déplorant cette politique clandestine.

 

La guerre en Syrie et le « Grand Jeu » énergétique

 

Je lui demande alors les raisons d’un tel changement de stratégie, sachant que les États-Unis sont officiellement en guerre contre le terrorisme depuis septembre 2001. Selon lui, « les responsables américains pensaient qu’en armant l’opposition et en laissant les Saoudiens financer leurs propres combattants extrémistes pour renverser “Bachar l’infidèle” en Syrie, la royauté saoudienne ne ferait pas obstacle à notre accord avec l’Iran. » Dans une analyse voisine de celle de l’expert Nafeez Mosaddeq Ahmed, il ajoute que « parallèlement, en tant que leaders de l’OPEP, les Saoudiens nous ont aidés à faire chuter les prix du pétrole afin d’écarter Vladimir Poutine du pouvoir en détruisant l’économie russe, puisqu’elle est essentiellement basée sur les recettes pétrolières. L’entrée en guerre de la Russie dans le conflit syrien a mis à mal cette “entente” américano-saoudienne. En effet, Poutine a magistralement joué sa carte en Syrie et, contrairement à ce qui était attendu à Washington et à Riyad, le peuple russe continue de le soutenir massivement. »

 

Mark Rossini souligne donc le rôle central de l’Arabie saoudite dans les manœuvres de Washington contre el-Assad et Poutine. Néanmoins, il ajoute que, « sur la question du soutien clandestin aux groupes islamistes en Syrie, nous ne pouvons pas ignorer le rôle du Qatar et de la Turquie. En tant que pays sunnites, ces derniers se sont positionnés du côté de l’Arabie saoudite dans le but de se débarrasser d’el-Assad, malgré des désaccords initiaux sur la question des Frères musulmans. Pour les États-Unis, le problème est que nous savons que les Turcs ne sont pas fiables et qu’ils interfèrent négativement dans la guerre de la coalition contre Daech – bombardant les forces kurdes qui combattent cette organisation sur le terrain. Or, nous avons besoin d’accéder à la base militaire aérienne d’Incirlik. Les Turcs en ont conscience et ils jouent cette carte avec un certain cynisme. Et comme il l’a été démontré, ils soutiennent également les rebelles anti-Assad. Or, ces derniers ont été essentiellement captés par Daech et le Front al-Nosra – la branche syrienne d’al-Qaïda –, avec des complicités turques et qataries. Mais les Saoudiens ont été les principaux financeurs de cette politique, comme l’a récemment dévoilé le New York Times, qui parle de “plusieurs milliards de dollars” investis par l’Arabie saoudite et ses alliés dans cette guerre secrète. » 

 

Je lui rappelle alors que cet article du Times a également révélé l’importance du rôle diplomatique de la CIA en Arabie saoudite, qui est jugé plus influent que celui de l’ambassade américaine à Riyad. En effet, d’après ce quotidien, le poste de chef de station de l’Agence dans la capitale saoudienne est, « bien plus que celui de l’ambassadeur US, le véritable lien entre le pouvoir américain et le royaume [des Saoud]. D’anciens diplomates se souviennent que les discussions les plus importantes ont été systématiquement menées via le chef de station de la CIA. » Par conséquent, il s’avère que la relation entre les États-Unis et la royauté saoudienne est particulièrement opaque et complexe, puisqu’elle s’organise dans les milieux hautement confidentiels des services secrets.

 

Islamisme, pétrodollars et « réalisme » occidental

 

Je demande alors à Mark Rossini quels sont les fondements de cette alliance américano-saoudienne de plus en plus décriée, qui fut pérennisée depuis le pacte du Quincy en février 1945. D’après lui, « nous avons tout simplement besoin de pétrole pour survivre et nous développer. Sans cette matière première, l’économie mondiale ne pourrait tourner. La royauté saoudienne est un élément central de notre alliance stratégique visant à garantir la sécurité et la bonne santé économique des États-Unis. Depuis la création de la Saudi Aramco en 1933, l’Amérique et ses alliés occidentaux ont bénéficié d’un accès sans précédent aux richesses pétrolières de l’Arabie saoudite. Et celles-ci ont littéralement nourri notre économie depuis l’après-guerre. »

 

Il ajoute que, « pour garantir la sécurité du royaume saoudien, les États-Unis ont construit et maintenu une présence militaire sur ce qui est considéré comme une terre sainte contrôlée par les wahhabites. Ces derniers se voient comme les gardiens rigoristes de la foi islamique. Les Saoudiens veulent et ont besoin de notre protection pour leur terre sainte et leur pétrole. Hélas, il ne fait aucun doute que l’Arabie saoudite, à travers des intermédiaires, a financé les factions sunnites extrémistes, dont celles qui ont constitué Daech. Or, la coalition dirigée par le Pentagone est censée combattre cette organisation depuis août 2014. Il s’agit d’une situation problématique et contradictoire mais, heureusement, l’organisation d’al-Baghdadi perd du terrain en Irak comme en Syrie. » Il faut en effet nous en réjouir, mais je lui rappelle que « si Daech est vaincu, au moins 65 000 combattants appartenant à d’autres groupes salafistes-jihadistes sont prêts à prendre sa place », d’après un prestigieux think tank britannique cité par le Guardian en décembre dernier. Ainsi, nous nous accordons sur le fait que les puissances occidentales et leurs partenaires devraient cibler ces autres groupes, mais ne pas limiter leur(s) stratégie(s) à des réponses exclusivement militaires.

 

Mark Rossini souligne alors que la « guerre contre le terrorisme » ne pourra être gagnée si les États occidentaux et leurs alliés soutiennent clandestinement des jihadistes pour renverser des gouvernements étrangers, comme en Libye et en Syrie. Puis il ajoute que « la guerre au Yémen complexifie davantage l’équation pour les puissances occidentales », qui se sont attirées les critiques d’Amnesty International et du Parlement européen pour avoir massivement armé l’Arabie saoudite dans ce conflit – avec comme conséquence de renforcer al-Qaïda dans la Péninsule Arabique (AQPA). Malgré tout, il espère « que les différentes initiatives diplomatiques autour de la Syrie et l’accord avec l’Iran vont encourager une désescalade régionale, qui serait plus que souhaitable au vu des risques d’extension du conflit syrien en dehors des frontières de ce pays – comme on a pu l’observer avec les fortes tensions entre les Turcs et les Russes. » Ainsi, bien que le contexte proche-oriental reste particulièrement instable et tendu, ces avancées diplomatiques saluées par Mark Rossini nous donnent des raisons d’être optimistes.

 

Il préconise toutefois un changement radical des mentalités, concluant notre entretien en fustigeant l’interventionnisme et le paternalisme des Occidentaux dans leurs politiques étrangères au Proche-Orient : « Nous ne comprendrons jamais les peuples de cette région si nous analysons leurs modes de vie, leurs cultures et les siècles de conflits tribaux et religieux qui les ont opposés avec notre propre regard d’Occidentaux, à des milliers de kilomètres de leurs pays. Nous avons l’arrogance de penser qu’ils souhaitent et qu’ils devraient être comme nous, puisque l’on croit savoir ce qui est le mieux pour eux. Nous pensons agir pour leur bien en intervenant dans leurs pays mais, comme l’a écrit Michael Chabon, “l’homme fait des plans et Dieu en rit”. » Une conclusion à méditer, au vu des désastreuses interventions occidentales en Irak, en Libye et – par le biais plus discret des services spéciaux –, en Syrie.

 

Maxime Chaix

 

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EXCLUSIF : Sur les Panama Papers, Denis Robert en appelle à la prudence et à l’investigation

Crédit photo Aurélie Lamachère/SIPA
Crédit : Aurélie Lamachère/SIPA

 

EXCLUSIF : Sur les Panama Papers, Denis Robert en appelle à la prudence et à l’investigation 

 

Par Maxime Chaix

 

Chères lectrices, chers lecteurs, je publie cet article plus tard que prévu, puisqu’il devait paraître lundi 18 avril sur le site d’un grand magazine francophone dont je tairai le nom. Finalement, la personne à la tête de la rédaction de ce média a mis en avant quelques détails litigieux que j’aurais pu corriger, et a évoqué des arguments parfois discutables, parfois pertinents pour passer mon analyse à la trappe. Bien que cette personne ait plagié un extrait de l’un de mes articles sur son compte Facebook, je vais rester dans un état d’esprit positif et m’abstenir de consulter mon avocat. Informer mes concitoyens reste le plus important à mes yeux. Je vous diffuse donc ma modeste analyse sur les révélations des Panama Papers replacées dans le contexte de la guerre économique globale des États-Unis, en remerciant Denis Robert pour sa réponse intéressante.

 

Panama Papers : Denis Robert rappelle la « guerre économique mondiale » des États-Unis

 

Le 6 avril dernier, le journaliste Denis Robert et l’économiste Marc Chesney ont donné une conférence à Grenoble. À cette occasion, j’ai demandé au premier si l’organisation à l’origine des révélations des Panama Papers lui semblait neutre, notamment du fait de ses financeurs. Dans cette question à Denis Robert, j’ai fait référence au Consortium International des Journalistes d’Investigation (ICIJ), qui est une émanation du Center for Public Integrity. Pour être plus précis, j’aurais dû mentionner l’organisation qui a collaboré avec l’ICIJ pour révéler « ~.002% » des Panama Papers parmi les 11,5 millions de documents subtilisés au cabinet Mossack Fonseca. Il s’agit de l’OCCRP, l’acronyme d’Organized Crime and Corruption Reporting Project.

 

9782260029014Dans un article du site Arretsurimages.net (@si), que Denis Robert avait diffusé sur Facebook la veille de cette conférence, l’OCCRP est décrit comme un « consortium de journalistes internationaux, qui publie des enquêtes sur la corruption, principalement dans les pays de l’Est (…) ». @si reprend alors un article du Monde, qui a dû répondre à cette polémique en confirmant que certains financeurs de l’OCCRP dépendaient du gouvernement américain : « “Parmi ses donateurs figurent effectivement l’USAID, l’agence américaine pour le développement, et le département d’État des États-Unis (…). Ses soutiens comportent aussi des organisations non gouvernementales, dont l’Open Society Foundation financée par le milliardaire George Soros, et le think tank Google Ideas”, précise Le Monde, membre de l’ICIJ. Quel lien avec les “Panama Papers” ? L’OCCRP a travaillé main dans la main avec l’ICIJ sur ce dossier, en s’occupant notamment de la partie “Poutine”. Le Monde et d’autres medias (dont le Guardian) affirment en effet depuis plusieurs jours que l’entourage du président russe a amassé pendant des années plusieurs centaines de [millions] d’euros puisés dans l’argent public. »

 

Le mardi 5 avril, Wikileaks a donc vivement critiqué l’OCCRP, en exigeant la divulgation de l’intégralité des documents piratés au cabinet Mossack Fonseca, et en dénonçant ce qu’ils considèrent comme une campagne de presse visant à dénigrer le Président russe. Sur Twitter, l’organisation de Julian Assange a ainsi souligné que « l’attaque contre Poutine a été menée par l’OCCRP, qui cible la Russie et [des pays de] l’ex-URSS et qui a été financée par l’USAID et [le milliardaire George] Soros ». Ce soutien de Wikileaks en faveur d’un Président russe particulièrement décrié en Occident peut sembler suspect. Il n’en demeure pas moins que cet argument du manque de neutralité de l’OCCRP n’est pas dénué de fondements, au vu des tensions entre le Kremlin et Georges Soros, dont les ONG sont interdites en Russie. Et selon le magazine Foreign Policy, dans un article intitulé « L’affaire du “Twitter cubain” et les autres exemples où l’USAID a agi tel un service secret », « plusieurs gouvernements ont accusé depuis longtemps l’Agence américaine pour le développement international [USAID] d’être un paravent de la CIA ou d’autres organisations visant à les renverser. Comme le montre l’affaire [du “Twitter Cubain”], il semblerait qu’ils avaient raison. (…) Il existe peu de preuves pour étayer ces accusations [sic], du moins jusqu’à présent. Mais ce nouveau scandale à Cuba n’aidera pas l’USAID a restaurer sa réputation en lambeaux. »

 

Sachant que Denis Robert s’était fait l’écho de cette polémique lancée par Wikileaks, je l’ai interrogé sur ce sujet épineux. Voici sa réponse : « Sur les Panama Papers, je me réjouis et je suis heureux que ça sorte, qu’on en parle, mais c’est quand même assez troublant de voir qu’il y a très peu d’Américains dans ces documents », un étonnement partagé par RFI ou L’Obs. Denis Robert ajouta qu’il trouvait étrange « que les premiers noms qui sortent en France, c’est Balkany, Cahuzac… Il y a un côté “gadget”, on tire sur des ambulances, et ce n’était pas très crédible. Mon sentiment est que ce n’est pas clair effectivement, et donc qu’il faudrait enquêter sur ce sujet. Et quand j’ai lu le papier d’Assange et que j’ai lu la thèse de Wikileaks… En résumé, ils pensent que cela vient de l’administration d’Obama, qu’il était opportun, dans la guerre économique mondiale, qu’ils laissent sortir ces trucs-là. Et il y a des journalistes américains qui pensent la même chose. Je me suis rendu aux États-Unis il y a peu de temps et ils trouvaient que ce n’était pas crédible. Ceci dit, il vaut quand même mieux que ça sorte. Mais il faut être vigilant là-dessus. Et c’est vrai que le consortium est aidé par Soros. Les informations qui sortent, surtout de cette nature-là, elles ne sortent pas par altruisme. »

 

Les États-Unis sont devenus le plus « grand paradis fiscal au monde »

 

À l’instar de Wikileaks, Denis Robert en appelle donc à la prudence, tout en incitant les journalistes à enquêter sur cette question. Mais l’aspect le plus important de sa réponse est qu’il replace les Panama Papers dans le contexte de la guerre économique globale menée par les États-Unis, qui a notamment eu raison du secret bancaire suisse et qui a fait du pays de l’Oncle Sam « le plus grand paradis fiscal au monde », comme l’avait rapporté Bloomberg.com en janvier dernier. Mentionnons alors un intéressant échange avec l’autre intervenant de cette conférence, le professeur de finance Marc Chesney. En effet, il nous faut prendre en compte le contexte global dans lequel survient cette offensive médiatique contre le paradis fiscal panaméen, dans le sillage de la guerre juridique, financière et diplomatique lancée par Washington en 2008 contre le système financier suisse. J’ai donc rappelé à Marc Chesney cette analyse de Bloomberg.com, selon laquelle les États-Unis ont récupéré le marché offshore mondial au détriment de la Suisse et d’autres juridictions.

 

1507-1Voici ma traduction d’un extrait de cet important article : « Certains appellent [les États-Unis] la “nouvelle Suisse”. Pendant des années, les USA ont fustigé d’autres pays car ils aidaient des Américains fortunés à dissimuler leur argent en dehors des frontières nationales. Or, les États-Unis sont en train de devenir un paradis fiscal de premier plan pour les riches étrangers, à qui le secret est garanti. En résistant aux nouveaux standards mondiaux de transparence, les USA créent un nouveau marché très attractif, devenant l’endroit préféré des étrangers qui souhaitent planquer leur fortune. Des avocats londoniens jusqu’aux sociétés fiduciaires suisses, tout le monde emboîte le pas, aidant les riches de ce monde à transférer leurs comptes depuis des places [offshores] telles que les Bahamas et les Îles Vierges britanniques vers le Nevada, le Wyoming et le Dakota du Sud. “Comme il est ironique – ou plutôt pervers – que les États-Unis soient devenus la nouvelle juridiction du secret bancaire, alors qu’ils se sont montrés si moralisateurs dans leurs condamnations des banques suisses”, comme l’a écrit récemment dans une revue juridique Peter A. Cotorceanu, un avocat du cabinet zurichois Anaford AG. “Vous entendez ce ‘monstrueux bruit de siphon’ ? C’est le son de la ruée de l’argent vers les USA.” » Marc Chesney m’a confirmé la justesse de cet article, en citant le Delaware et le Nevada comme exemples de paradis fiscaux en plein essor.

 

La veille de cette conférence, le responsable des questions fiscales à Oxfam affirmait que les Panama Papers étaient « l’arbre qui cachent la forêt ». Dix jours plus tard, Oxfam America publiait un rapport indiquant que les 50 plus grandes multinationales américaines auraient placé près de 1,3 billions de dollars dans des places offshores entre 2008 et 2014. Dans la même période, ces entreprises auraient bénéficié d’environ 11,2 billions de dollars d’aides publiques aux États-Unis – un pays pourtant réputé « libéral ». Mais dans ce rapport, le terme « offshore », dont l’une des traductions littérales est « en mer », désigne principalement des îles exotiques telles que les Bermudes – un archipel où les multinationales américaines ont déclaré 104 milliards de dollars de profits en 2012, comme le rappelle Oxfam America. [1] Cependant, une recherche par mots-clés dans les 25 pages de ce rapport indique que les paradis fiscaux des États-Unis (Delaware, Nevada, Wyoming, Dakota du Sud…) ne sont pas cités. Or, si l’on prend l’exemple du Delaware, les principales multinationales américaines sont implantées « dans ce grand “trou noir” fiscal [où elles] font échapper à l’impôt une partie de leurs profits ». La City de Londres n’est pas non plus mentionnée dans cette étude d’Oxfam America, et pourtant…

 

Le réseau offshore global surveillé par une City pas « si respectable »

 

Dans le sillage des Panama Papers, Jacques Attali a souligné qu’« il y a plusieurs États des États-Unis, tel le Delaware, et plusieurs pays européens, comme la Grande-Bretagne ou le Luxembourg » parmi les principales places offshores dans le monde. Il a ajouté que « les pays offrant des avantages fiscaux démesurés en toute légalité doivent être combattus. J’attends avec gourmandise la publication, un jour, des “London Papers”, qui dévoileront comment la si respectable City abrite bien des turpitudes financières et fiscales, au détriment des pays dans lesquelles les richesses sont créées. Ce sera infiniment plus important et signifiant que les quelques révélations de Panama. » D’ailleurs, les sources potentielles de fuites ne manquent pas à Londres, puisque la City est en pointe dans la surveillance du système offshore global. En effet, comme l’a rappelé Paul Jorion, « le réseau des paradis fiscaux est en fait extrêmement bien surveillé, parce qu’il correspond à l’ancien Empire britannique. La City de Londres continue d’opérer une surveillance de bon niveau sur l’ensemble du réseau. En fait, les États ont besoin de cette surveillance parce qu’ils veulent contrôler de façon semi-permissive le blanchiment d’argent sale qui provient du trafic de la drogue, de la prostitution, du trafic d’armes. Le 17 septembre 2008, jour où le système s’est effondré, beaucoup d’argent sale a été injecté par le biais des paradis fiscaux si l’on en croit Antonio Mario Costa, qui était alors directeur de l’Office des Nations-Unies contre la drogue et le crime. Il est évident que la raison d’État a besoin de ces paradis. » De quoi mettre sérieusement en doute la volonté des gouvernements du G20 à lutter réellement contre les paradis fiscaux, alors que leurs ministres des Finances sont réunis le 15 avril dernier à Washington.

 

Dans ce contexte, il serait souhaitable que l’USAID, l’Open Society Foundation, le Département d’État et d’autres institutions soucieuses d’informer en toute neutralité l’opinion publique mondiale financent des fuites encore plus massives que les précédentes – des USA Papers ou des London Papers, comme l’a suggéré Jacques Attali. Néanmoins, en l’absence d’un nouvel Antoine Deltour à la City de Londres ou dans les paradis fiscaux des États-Unis, nous risquons de patienter un certain temps avant d’obtenir ces révélations…

 

Maxime Chaix

 

[1]. Broken at the Top, rapport d’Oxfam America, 14 avril 2016, p.4.

 

 

 

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Tulsi Gabbard et sa proposition de loi contre la guerre secrète de la CIA en Syrie

 

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Tulsi Gabbard et sa proposition de loi contre la guerre secrète de la CIA en Syrie

 

En exclusivité, voici ma traduction d’un communiqué de presse défendant une proposition de loi de Tulsi Gabbard, la personnalité politique que je respecte le plus. L’année dernière, j’avais déjà parlé de cette représentante au Congrès lorsqu’elle avait courageusement dénoncé sur CNN la guerre secrète de la CIA en Syrie. En effet, trois semaines avant les attentats du 13-Novembre, elle qualifia cette politique clandestine d’« illégale » et de « contreproductive car actuellement, des armements américains vont dans les mains de nos ennemis, al-Qaïda et ces autres groupes, des groupes islamistes extrémistes qui sont nos ennemis jurés. Ce sont des groupes qui nous ont attaqués le 11-Septembre, et nous étions censés chercher à les vaincre, mais pourtant nous les soutenons avec ces armes pour renverser le gouvernement syrien. »

 

En février dernier, Tulsi Gabbard a rejoint l’équipe de campagne de Bernie Sanders, après avoir démissionné de son poste de vice-présidente du Parti Démocrate. Avant la victoire de « Bernie » aux primaires démocrates d’Hawaï, dont Madame Gabbard représente le deuxième district, cette dernière a expliqué que Bernie Sanders avait « voté contre la guerre d’Irak », qu’« il comprend les coûts de la guerre », et qu’il investira aux États-Unis les billions de dollars actuellement dépensés dans des « guerres interventionnistes et inutiles, qui visent à renverser des gouvernements étrangers ». Tulsi Gabbard étant méconnue en France, je vous propose ma traduction de son communiqué de presse du 19 novembre dernier, qui explique sa proposition de loi contre la guerre secrète de la CIA en Syrie. Introduite par Madame Gabbard et son confrère républicain Austin Scott, cette législation n’a pas encore été débattue ni votée à la Chambre des Représentants. Néanmoins, sa principale exigence, qui est de stopper le soutien de la CIA pour la « rébellion » en Syrie, semble avoir été mise en oeuvre au vu du succès du cessez-le-feu dans ce pays, que le journaliste Gareth Porter a récemment décrit comme étant « efficace à 90 % ».

 

[Mise à jour du 28 avril 2016 : Près d’un mois après la publication de cet article, la trêve ne tient plus qu’à un fil. Alors que de nombreux médias occidentaux pointent la responsabilité du régime syrien, l’on apprend que « depuis décembre 2015, les États-Unis auraient [livré] 3 000 tonnes d’armes et de munitions à des groupes rebelles, qui, sur le terrain, sont infiltrés par el-Qaëda ou reconnaissent leur allégeance à l’organisation. Cette information a été révélée par l’agence d’information militaire britannique Jane’s ». La guerre secrète des États-Unis et de leur alliés en Syrie est donc loin d’être terminée.] 

 

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Communiqué de presse

 

Les Représentants Tulsi Gabbard et Austin Scott introduisent une proposition de loi pour stopper la guerre illégale des États-Unis visant à renverser le gouvernement syrien d’el-Assad 

 

 

Washington, DC — Aujourd’hui, la représentante Tulsi Gabbard (Dém.–Hawaï) et le représentant Austin Scott (Rép.–Géorgie), qui sont tous deux membres de la Commission des Forces armées de la Chambre des Représentants, ont déposé la H.R. 4108, une proposition de loi bipartisane visant à stopper les tentatives états-uniennes de renverser la République Arabe Syrienne dirigée par le Président Bachar el-Assad. 

 

La représentante au Congrès Tulsi Gabbard, une ancienne combattante ayant servi à deux reprises [au Proche-Orient], a expliqué que le but de cette proposition de loi était de « [s]topper immédiatement la guerre illégale et contreproductive visant à renverser le gouvernement syrien d’el-Assad. » 

 

Comme la représentante Tulsi Gabbard l’a expliqué, « les États-Unis sont en train de mener deux guerre en Syrie. La première est la guerre contre Daech et d’autres extrémistes islamistes, que le Congrès a autorisé après les attentats du 11-Septembre. La deuxième est la guerre [secrète et] illégale pour renverser le gouvernement syrien d’el-Assad. »  

 

« Cette guerre [secrète] pour renverser el-Assad est contreproductive car, en réalité, elle aide Daech et d’autres milices extrémistes a remplir leur objectif de faire tomber le gouvernement syrien d’el-Assad et de prendre le contrôle de toute la Syrie – ce qui aura comme conséquence d’amplifier la souffrance humaine dans cette région, d’exacerber la crise des réfugiés, et de déstabiliser le monde entier. En outre, cette guerre pour renverser el-Assad est illégale car le Congrès ne l’a jamais autorisée. »

 

Selon le représentant Austin Scott, « [n]otre mission première devrait être la guerre contre Daech, al-Qaïda et d’autres islamistes radicaux qui mènent des opérations en Syrie, en Irak et dans d’autres pays. Ces groupes ont perpétré des attaques contre des alliés des États-Unis, et ils menacent actuellement de commettre des attentats sur notre territoire. Cela représente un danger clair et immédiat pour nos concitoyens. Par conséquent, je soutiens le fait d’éliminer ces groupes extrémistes islamistes par tous les moyens nécessaires. Aujourd’hui, manœuvrer pour renverser el-Assad est contreproductif vis-à-vis de ce que je pense être notre principale mission. » 

 

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L’État profond contre la volonté prévalente des peuples : entretien avec Peter Dale Scott

 

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L’État profond contre la volonté prévalente des peuples : entretien avec Peter Dale Scott

 

Docteur en Sciences politiques, poète et ancien diplomate canadien, Peter Dale Scott est l’auteur de nombreux ouvrages. Son dernier livre, L’État profond américain, a été traduit par mes soins et publié par les Éditions Demi-Lune en mai 2015. Notre éditeur a également publié La Route vers le nouveau désordre mondial et La Machine de guerre américaine, que j’ai co-traduits avec un ami. Dans ses livres, Peter Dale Scott analyse en profondeur la politique étrangère états-unienne, les narcotrafics et les opérations clandestines. Ses recherches et écrits mettent en lumière le concept de ce qu’il définit comme le « supramonde », qui influence l’État public via le système de « l’État profond ».

 

Porte-parole du mouvement antiguerre lors du conflit vietnamien, il cofonda le programme d’études « Paix et Conflit » de la prestigieuse Université de Berkeley, où il enseigna la littérature anglaise durant près de 30 ans. Primé pour ses recherches en géopolitique, le Dr. Scott est également un auteur reconnu pour son œuvre littéraire dans le domaine de la poésie.

 

MaximeChaix.info : Votre dernier ouvrage s’intitule L’État profond américain. Comment définiriez-vous cette notion ? Dans quelle mesure ce système de l’« État profond » est-il hostile au peuple ?

 

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Peter Dale Scott : Depuis longtemps, deux différentes cultures politiques ont prévalu aux États-Unis. Celles-ci sous-tendent les divergences politiques entre les citoyens de ce pays, de même qu’entre divers secteurs de l’État. [1] L’une de ces cultures est principalement égalitaire et démocratique, favorisant le renforcement juridique des droits de l’Homme aussi bien aux États-Unis qu’à l’étranger. La seconde, bien moins admise mais profondément enracinée, priorise et enseigne le recours à la violence répressive. Visant à maintenir l’« ordre », elle est dirigée à la fois contre la population des États-Unis et contre celles du Tiers-Monde.

 

Dans une certaine mesure, on peut retrouver ces deux mentalités dans chaque société. Elles correspondent à deux exercices opposés du pouvoir et de la gouvernance, définis par Hannah Arendt comme la « persuasion par arguments » face à la « contrainte par la force ». Se conformant à Thucydide, Arendt attribue l’origine de ces principes à la « manière grecque de gérer les affaires intérieures, la persuasion (πείθειν), ainsi [qu’à] la conduite habituelle des affaires étrangères, centrée sur la force et la violence (βία). » [2]

 

On peut considérer que l’apologie, par Hannah Arendt, du pouvoir persuasif comme fondement d’une société constitutionnelle et ouverte est aux antipodes de la défense – par le professeur de Harvard Samuel P. Huntington – d’un pouvoir de l’ombre autoritaire et coercitif comme prérequis de la cohésion sociale. Ce pouvoir coercitif prôné par Huntington constitue donc l’antithèse du pouvoir ouvert et persuasif. Selon lui, « le pouvoir ne peut rester fort que lorsqu’il est maintenu dans l’ombre ; lorsqu’il est exposé à la lumière du jour, il commence à s’évaporer. » [3]

 

Arendt admirait la Révolution américaine, puisqu’elle avait abouti à la création d’une Constitution visant à assurer l’encadrement du pouvoir politique par l’ouverture et la persuasion. Au contraire, dans l’Afrique du Sud ségrégationniste, Huntington conseilla le gouvernement Botha dans la mise en place d’un puissant appareil d’État sécuritaire non soumis au contrôle public. Nous pourrions dire qu’Arendt était une théoricienne du pouvoir constitutionnel, et Huntington du « pouvoir de l’ombre ». Ce dernier est l’essence même de ce que j’ai voulu signifier en me référant à « l’État profond » – une expression que j’ai empruntée à la Turquie en 2007. Il s’agit d’un pouvoir qui ne provient pas de la Constitution, mais de sources extérieures et supérieures à celle-ci, et qui est plus puissant que l’État public. Il ne s’agit pas d’un État stricto sensu, mais d’un système informel et complexe, qui est donc aussi chaotique mais néanmoins aussi puissant qu’un système météorologique. L’ancien analyste du Congrès Mike Lofgren a récemment souligné son importance historique, en décrivant l’État profond comme « la grande affaire de notre temps. C’est le fil rouge qui se déploie sur les trois dernières décennies [, et qui] explique comment nous avons connu la dérégulation, la financiarisation de l’économie, la faillite de Wall Street, l’érosion des libertés civiles et la guerre sans fin. » [4] Ce sont les principaux thèmes développés dans mon dernier livre, L’État profond américain.

 

En 2013, le coup d’État militaire en Égypte et les révélations sur la surveillance de la NSA par Edward Snowden ont donné de la valeur à la notion d’État profond, que les médias grand public ont alors repris aux États-Unis. Ce concept a été défini dans une tribune libre publiée par le New York Times comme « [un] niveau de gouvernement ou de super contrôle difficilement perceptible qui se maintient quel que soit le résultat des élections [,] et qui est susceptible de contrecarrer les mouvements sociaux ou les changements radicaux » [5] – l’État profond étant donc opposé à ce que j’appelle la « volonté prévalante des peuples ».

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”Syrie, le grand aveuglement” : une émission exceptionnelle sur France 2

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“Syrie, le grand aveuglement” : une émission exceptionnelle sur France 2

 

Par Maxime Chaix

 

Le 18 janvier dernier, France 2 a diffusé le 52ème numéro d’Un Oeil sur la planète. Intitulée « Syrie, le grand aveuglement », cette émission, qui s’annonçait exceptionnelle, fut largement à la hauteur de mes attentes. Je vous encourage à la regarder intégralement, en particulier si vous estimez encore que le régime de Bachar el-Assad est entièrement responsable de cette tragédie :

 

 

Depuis le début de ce conflit en 2011, les médias français ont adopté une ligne presque exclusivement anti-Assad, conformément à l’irréaliste politique syrienne de l’État français. De ce fait, jamais une émission du service public n’avait aussi fidèlement décrit la réalité de la guerre en Syrie telle que je l’ai perçue à travers mes lectures, mes recherches et mes conversations avec des experts, des reporters et des amis syriens. Je dois notamment saluer la pertinente intervention de la journaliste Adeline Chenon-Ramlat, qui a rappelé que la plupart des « rebelles » étaient des mercenaires à la solde d’« alliés » pas vraiment attachés aux droits de l’Homme et à l’héritage des Lumières :

 


Un Œil sur la planète. Syrie : “Quand on combat, on reçoit un salaire”

 

Actuellement, Adeline Chenon-Ramlat sort un livre intitulé Ma Syrie, que je vous recommande vivement :

 

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Je remercie également Patrick Boitet, le rédacteur en chef de cette émission, qui a diffusé sur son compte Facebook mon article sur les errances de la politique syrienne de l’État français :

 

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Comme je l’ai écrit sur ce réseau social après avoir regardé cette émission, 

 

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Enfin, je vous recommande ma dernière analyse approfondie sur ce conflit, dont l’extrait suivant compense ce que j’ai perçu comme la seule carence de cette émission – c’est-à-dire l’absence de référence au rôle majeur de la CIA dans la guerre secrète contre le régime el-Assad : 

 

« Un article du New York Times vient de dévoiler le nom de code de la guerre secrète multinationale de la CIA en Syrie : il s’agit de l’opération Timber Sycamore, ce qui peut signifier “Bois de Platane” ou “de Figuier sycomore”. En 1992, les chercheurs syriens Ibrahim Nahal et Adib Rahme avaient publié une étude selon laquelle, “[b]ien que la largeur des cernes soit influencée par les facteurs du milieu, le bois de Platane d’Orient peut être classé parmi les espèces à croissance relativement rapide par rapport au hêtre ou au chêne.” Les groupes rebelles majoritairement jihadistes, qui ont proliféré en Syrie à partir de l’été 2011, pourraient donc être considérés comme des “platanes d’Orient” du fait de leur “croissance rapide” – sans qu’un lien ne soit forcément établi entre le nom de code de cette opération clandestine de la CIA et ce phénomène biologique. Il est également possible que “Sycamore” fasse référence non pas au platane mais au figuier sycomore, dont le “bois peut servir de combustible et le frottement de deux branches permet d’allumer un feu.”  

 

Essentiellement, le New York Times a révélé dans cet article que l’Arabie saoudite a financé à hauteur de “plusieurs milliards de dollars” la guerre secrète de la CIA en Syrie. D’autres contributeurs étatiques à cette campagne de l’Agence sont cités par ce journal. Il s’agit de la Turquie, de la Jordanie et du Qatar. Or, bien que le montant exact des contributions de chaque État impliqué dans ces opérations n’ait pas été dévoilé, le Times nous informe que l’Arabie saoudite en a été le principal financeur. D’après ce journal, “[l]es hauts responsables états-uniens n’ont pas révélé le montant de la contribution saoudienne, qui constitue de loin le principal financement étranger de ce programme de fourniture d’armes aux rebelles combattant les forces du Président Bachar el-Assad. Néanmoins, des estimations ont indiqué que le coût total des efforts de financement et d’entraînement [des rebelles] atteignait plusieurs milliards de dollars.”

 

Le Times confirme ainsi les informations du Washington Post, que j’avais analysées quelques semaines avant les attentats du 13-Novembre. En effet, en juin 2015, ce quotidien révéla que la CIA avait “mené depuis 2013 contre le régime el-Assad “l’une [de ses] plus grandes opérations clandestines”, dont le financement annuel avoisine le milliard de dollars. D’après ce journal, cette intervention secrète (…) s’inscrit dans un “plus vaste effort de plusieurs milliards de dollars impliquant l’Arabie saoudite, le Qatar et la Turquie”, c’est-à-dire les trois États notoirement connus pour soutenir les factions extrémistes en Syrie.” Grâce au New York Times, nous savons à présent que l’Arabie saoudite a été, “de loin», le principal soutien étatique de cette guerre secrète – notamment à travers l’achat massif et la livraison, par les services spéciaux saoudiens (GID), de missiles antichars TOW de marque Raytheon à des groupes affiliés à al-Qaïda, dont l’Armée de la Conquête (…) »

 

Encore bravo à l’équipe d’Un Oeil sur la planète, le métier de journaliste étant de plus en plus difficile à exercer en France, en particulier dans ce climat orwellien d’état d’urgence contre nos libertés publiques et de guerre perpétuelle contre des forces extrémistes… qui ont été pourtant soutenues par l’État français pour renverser Bachar el-Assad. Nul doute que cette émission historique – dans les deux sens du terme – aura conduit quelques centaines de milliers de nos concitoyens à en prendre conscience. 

 

Maxime Chaix

 

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Bachar est resté, Laurent est parti : il est temps de “comprendre le réel” en Syrie

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Bachar est resté, Laurent est parti : il est temps de “comprendre le réel” en Syrie

 

Par Maxime Chaix

 

Talleyrand avait déclaré qu’« [e]n politique, ce qui est cru devient plus important que ce qui est vrai. » En quittant le Quai d’Orsay, Laurent a encore fustigé Bachar, mais en prenant à nouveau quelques libertés avec la réalité. Lors de cet entretien sur RTL, il a notamment souligné « des ambiguïtés au sein de la coalition. Je crois que le président Obama ne veut pas engager de forces importantes là-bas. On a vu ça en août 2013 alors que Bachar avait utilisé l’arme chimique contre son peuple. Le président Obama avait dit que c’était une ligne rouge et que “s’il fait cela, je réagis”. Nous étions prêts à réagir puis il n’y a pas eu de réaction. » Nous allons voir que la réalité est bien plus complexe.

 

Amer de n’avoir pu renverser le gouvernement syrien, Laurent a également affirmé sur RTL que Bachar avait « la responsabilité principale de 260 000 morts. La moitié de la population a dû quitter son domicile. » Il a ensuite prétendu que l’objectif de la diplomatie française était une « Syrie qui soit libre (…) [où] chacun, quelle que soit sa religion, quelle que soit son ethnie puisse développer ses idées ». Exhortant la Russie à « bombarder Daech », mais sans lui demander de frapper al-Qaïda, il a déclaré que la ville d’« Alep, avec ces centaines de milliers d’habitants, est quasiment encerclée. » Il a finalement admis que la France n’avait pu « faire bouger les choses en Syrie. » Malgré tout, il a estimé qu’il fallait « continuer, continuer. Jaurès a tout résumé : “il faut aller vers l’idéal mais il faut comprendre le réel”. Nous ne sommes pas des rêveurs. »

 

Or, Laurent semble vivre dans un monde onirique où la propagande se confond avec la réalité, ce qui n’a visiblement pas posé problème aux journalistes d’RTL. En effet, s’ils s’étaient souvenus de cette vieille charte censée régir leur profession, ils auraient d’abord rappelé à Laurent les sérieux doutes sur la culpabilité de Bachar dans les attaques chimiques de la Ghouta, qui furent perpétrées le 21 août 2013 dans la banlieue de Damas. En effet, la responsabilité de ce massacre est attribuée à la « rébellion » par un nombre croissant de sources, dont le prestigieux Massachusetts Institute of Technology, un député turc et un haut responsable du Pentagone – ces deux derniers accusant Recep Tayyip d’avoir commandité cette tragédie afin de susciter une intervention militaire occidentale en Syrie.

 

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Bernard-Henri Lévy, selon le CFR, l’Occident a aggravé la guerre en Libye puis en Syrie

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Bernard-Henri Lévy, selon le CFR, l’Occident a aggravé la guerre en Libye puis en Syrie

 

Par Maxime Chaix

 

Pour des raisons promotionnelles, Bernard-Henri Lévy est à nouveau omniprésent sur la scène médiatique. Cet homme de réseaux et d’influence, qu’un académicien avait décrit comme le « vrai maître de la diplomatie » française, continue de justifier l’intervention de l’OTAN contre le régime libyen avec des arguments irréalistes. En effet, il estime que cette campagne a « évité à la Libye un destin syrien », en ce qu’elle aurait empêché Kadhafi d’« aller au bout de (…) projets meurtriers » pourtant loin d’être avérés. Nous allons montrer que ce raisonnement est invalide en résumant l’intervention clandestine et massive de l’Occident dans la guerre en Syrie, et en analysant une étude sur le conflit libyen parue dans Foreign Affairs, la revue du Council on Foreign Relations (CFR). En 2006, « devant les invités [de ce] prestigieux think tank new-yorkais, Lévy (…) confirm[a] qu’il partage “la vision morale et l’hostilité des néoconservateurs pour les Saddam, mollah Omar et Milosevic”. » Rapportant cet aveu, L’Express n’établit pas de lien entre cette posture « antitotalitaire » et les intérêts stratégiques des États-Unis et de leurs alliés en Irak, en Afghanistan et en ex-Yougoslavie.

 

Cinq ans plus tard, cette même « vision morale » justifiera la campagne de l’OTAN contre la Libye, occultant les véritables buts de guerre de l’Élysée et de ses partenaires, dont les États-Unis, la Grande-Bretagne et le Qatar. Rendu public à la suite de l’Emailgate, un mémo confidentiel adressé à Hillary Clinton lorsqu’elle était secrétaire d’État explicita « cinq facteurs motivant l’engagement de Nicolas Sarkozy à mener cette guerre en Libye : un désir d’obtenir une plus grande partie du pétrole libyen ; accroître l’influence française en Afrique du Nord ; améliorer sa situation politique intérieure en France ; offrir à l’armée française une chance de rétablir sa position dans le monde ; répondre à l’inquiétude de ses conseillers concernant les plans à long terme de Kadhafi de supplanter la France comme puissance dominante en Afrique de l’Ouest ». Et comme l’a rapporté Régis Soubrouillard, BHL aurait « clairement fait savoir aux responsables du CNT qu’ils “avaient une dette envers la France au vu de son soutien précoce et que Sarkozy avait besoin de quelque chose de tangible à présenter aux leaders politiques et économiques français”. » Ces révélations confirment que l’humanisme fut le principal facteur de l’intervention occidentale en Libye… 

 

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Opération “Timber Sycamore” : la guerre secrète de la CIA en Syrie est principalement financée par les Saoud

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Opération “Timber Sycamore” : la guerre secrète de la CIA en Syrie est principalement financée par les Saoud

 

Par Maxime Chaix

 

Un article du New York Times vient de dévoiler le nom de code de la guerre secrète multinationale de la CIA en Syrie : il s’agit de l’opération Timber Sycamore, ce qui peut signifier « Bois de Platane » ou « de Figuier sycomore ». En 1992, les chercheurs syriens Ibrahim Nahal et Adib Rahme avaient publié une étude selon laquelle, « [b]ien que la largeur des cernes soit influencée par les facteurs du milieu, le bois de Platane d’Orient peut être classé parmi les espèces à croissance relativement rapide par rapport au hêtre ou au chêne. » Les groupes rebelles majoritairement jihadistes, qui ont proliféré en Syrie à partir de l’été 2011, pourraient donc être considérés comme des « platanes d’Orient » du fait de leur « croissance rapide » – sans qu’un lien ne soit forcément établi entre le nom de code de cette opération clandestine de la CIA et ce phénomène biologique. Il est également possible que « Sycamore » fasse référence non pas au platane mais au figuier sycomore, dont le « bois peut servir de combustible et le frottement de deux branches permet d’allumer un feu ».  

 

Essentiellement, le New York Times a révélé dans cet article que l’Arabie saoudite a financé à hauteur de « plusieurs milliards de dollars » la guerre secrète de la CIA en Syrie. D’autres contributeurs étatiques à cette campagne de l’Agence sont cités par ce journal. Il s’agit de la Turquie, de la Jordanie et du Qatar. Or, bien que le montant exact des contributions de chaque État impliqué dans ces opérations n’ait pas été dévoilé, le Times nous informe que l’Arabie saoudite en a été le principal financeur. D’après ce journal, « [l]es hauts responsables états-uniens n’ont pas révélé le montant de la contribution saoudienne, qui constitue de loin le principal financement étranger de ce programme de fourniture d’armes aux rebelles combattant les forces du Président Bachar el-Assad. Néanmoins, des estimations ont indiqué que le coût total des efforts de financement et d’entraînement [des rebelles] atteignait plusieurs milliards de dollars. »

 

Le Times confirme ainsi les informations du Washington Post, que j’avais analysées quelques semaines avant les attentats du 13-Novembre. En effet, en juin 2015, ce quotidien révéla que la CIA avait « mené depuis 2013 contre le régime el-Assad “l’une [de ses] plus grandes opérations clandestines”, dont le financement annuel avoisine le milliard de dollars. D’après ce journal, cette intervention secrète (…) s’inscrit dans un “plus vaste effort de plusieurs milliards de dollars impliquant l’Arabie saoudite, le Qatar et la Turquie”, c’est-à-dire les trois États notoirement connus pour soutenir les factions extrémistes en Syrie. » Grâce au New York Times, nous savons à présent que l’Arabie saoudite a été, « de loin », le principal soutien étatique de cette guerre secrète – notamment à travers l’achat massif et la livraison, par les services spéciaux saoudiens (GID), de missiles antichars TOW de marque Raytheon à des groupes affiliés à al-Qaïda, dont l’Armée de la Conquête

 

Toujours selon le Times, le chef de station de la CIA joue un rôle diplomatique plus important que l’ambassadeur des États-Unis en Arabie saoudite. Ainsi, entre le GID et la CIA, « l’alliance reste solide, puisqu’elle est renforcée par une liaison entre maîtres-espions. Ministre de l’Intérieur saoudien, le prince Mohammed ben Nayef a succédé au prince Bandar dans l’approvisionnement en armes des rebelles [en Syrie]. Il connait l’actuel directeur de la CIA John O. Brennan depuis l’époque où ce dernier était le chef de station de l’Agence à Riyad dans les années 1990. D’anciens collègues ont déclaré que ces deux hommes étaient restés proches (…) Le poste occupé autrefois par M. Brennan à Riyad est, bien plus que celui de l’ambassadeur US, le véritable lien entre le pouvoir états-unien et le royaume [des Saoud]. D’anciens diplomates se souviennent que les discussions les plus importantes ont été systématiquement menées via le chef de station de la CIA [dans la capitale saoudienne]. »   

 

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Nafeez Ahmed : “Les millions de victimes ignorées des guerres occidentales en Irak et en Afghanistan“

 

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25 ans après le déclenchement de la guerre du Golfe…

 

Les millions de victimes ignorées des guerres occidentales en Irak et en Afghanistan

 

Par Nafeez Ahmed (traduction : Maxime Chaix)

 

« 25 ans jour pour jour après le déclenchement de l’opération “Tempête du désert” en Irak, je republie ma traduction d’un important article du journaliste d’investigation britannique Nafeez Ahmed. En effet, cette “tempête” qui s’est abattue sur les Irakiens le 17 janvier 1991 ne s’est jamais vraiment estompée, et la situation de leur pays n’incite pas à l’optimisme – malgré la grande résilience de cette population. Ainsi, il n’est pas surprenant qu’aucune cérémonie n’ait été prévue par les chancelleries occidentales, pourtant si promptes à organiser des commémorations, en particulier en France. Il n’est pas non plus étonnant que les médias francophones n’en parlent pas, du moins si l’on en croit Google Actualités. En mémoire de ces millions de victimes oubliées, je diffuse à nouveau cet article pour rappeler la responsabilité historique de l’Occident, et pas seulement des États-Unis, dans le chaos irakien qui prévaut aujourd’hui. Dans un tel contexte, nous ne pouvons que nous réjouir de la levée des sanctions contre l’Iran. En effet, ce pays a été menacé, sanctionné et subverti pendant des décennies par les puissances occidentales. La CIA avait notamment aidé les troupes de Saddam Hussein à gazer des milliers de soldats iraniens durant la guerre Iran-Irak (1980-1988). Le raïs était alors un allié de l’Occident, et il le restera jusqu’à ce qu’il envahisse le Koweït le 2 août 1990 avec l’approbation tacite des États-Unis, qui se retournèrent immédiatement contre lui. Visiblement, l’Iran ne connaîtra pas le même sort que l’Irak, puisque les perspectives d’une guerre contre ce pays semblent s’éloigner durablement. Un quart de siècle après le début de la guerre du Golfe, il existe malgré tout des motifs de réjouissance, en espérant que l’Iran puisse contribuer à stabiliser le Proche-Orient. »

 

(Source : VoltaireNet.org, 11 avril 2015)

 

Une importante étude démontre que la “guerre contre le terrorisme” conduite par les États-Unis a tué jusqu’à 2 millions de personnes. Néanmoins, il ne s’agit que d’un décompte partiel des morts dont l’Occident est responsable en Irak et en Afghanistan depuis plus de deux décennies. 

 

Le mois dernier, Physicians for Social Responsibility (PRS), une prestigieuse ONG basée à Washington DC, a publié une étude clé. Elle démontre que le bilan humain de plus d’une décennie de « guerre contre le terrorisme » depuis les attaques du 11-Septembre s’élève à au moins 1,3 million de morts. Selon cette ONG, il pourrait même atteindre les 2 millions.

 

Publié par une équipe de docteurs lauréate du prix Nobel de la paix, ce rapport de 97 pages est le premier décompte du nombre total de pertes civiles dues aux interventions « antiterroristes » menées sous l’égide des États-Unis en Irak, en Afghanistan et au Pakistan.

 

Ce rapport du PSR a été rédigé par une équipe interdisciplinaire d’experts de premier plan dans le domaine de la santé publique, dont le Dr Robert Gould – directeur de la sensibilisation et de l’éducation des professionnels de santé au Centre médical de l’Université de Californie (San Francisco). Parmi ses rédacteurs, nous pouvons également citer le Professeur Tim Takaro, qui enseigne à la Faculté des Sciences de la Santé à l’Université Simon Fraser (Canada).

 

Néanmoins, cette étude a été presque totalement ignorée par les médias anglophones [NDT : et francophones]. Elle constitue pourtant la première tentative – par une organisation de renommée mondiale –, de produire un calcul scientifiquement crédible du nombre de personnes tuées par cette « guerre contre le terrorisme » qu’ont menée les États-Unis [, la France] et la Grande-Bretagne.

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En 2016, l’État doit combattre réellement le terrorisme

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En 2016, l’État doit combattre réellement le terrorisme

 

Par Maxime Chaix

 

En novembre 2015, moins d’un an après les attentats de Charlie Hebdo, de Montrouge et de l’Hyper Cacher, la France était à nouveau frappée par le terrorisme. Il est donc légitime de s’interroger sur les réponses de nos gouvernants : sont-elles adaptées pour contrer ce fléau jihadiste et limiter son essor ? Affirmons-le d’emblée : les États occidentaux ne peuvent combattre le terrorisme en bombardant des pays majoritairement musulmans (Irak, Afghanistan, Libye, Syrie…), en protégeant les parrains étatiques des islamistes (Arabie saoudite, Qatar, Turquie…), et en soutenant secrètement des milices jihadistes pour renverser des dirigeants jugés hostiles (Mouammar Kadhafi, Bachar el-Assad…). Ce fut le principal message de mon article publié au lendemain des attentats du 13-Novembre. Depuis le blog Les-Crises.fr, cette analyse avait été diffusée sur les réseaux sociaux par des dizaines de milliers de citoyens indignés par ces politiques étrangères aussi dangereuses que schizophrènes. Ce diagnostic étant posé, il est impératif de proposer des remèdes pour combattre réellement le terrorisme, qui menace notre paix sociale et notre sécurité nationale. En effet, il est évident que les solutions mises en oeuvre par nos dirigeants ne sont pas les bonnes, en ce qu’elle ne remettent pas en cause le statu quo qui nous a précipités dans cette impasse. Par conséquent, dans un contexte d’instabilité globale et de tensions exacerbées, il est impératif

 

1) que l’État interrompe le processus de constitutionnalisation de l’état d’urgence dans lequel il s’est engagé. Il s’agit d’une grâve dérive qui menace nos libertés fondamentales et qui n’empêchera pas de nouveaux attentats, mais qui est particulièrement inquiétante au regard des précédents historiques européens. En effet, comme l’a récemment souligné dans Le Monde le philosophe italien Giorgio Agamben, « [o]n ne comprend pas l’enjeu véritable de la prolongation de l’état d’urgence [jusqu’à la fin février] en France, si on ne le situe pas dans le contexte d’une transformation radicale du modèle étatique qui nous est familier. Il faut avant tout démentir le propos des femmes et hommes politiques irresponsables, selon lesquels l’état d’urgence serait un bouclier pour la démocratie. Les historiens savent parfaitement que c’est le contraire qui est vrai. L’état d’urgence est justement le dispositif par lequel les pouvoirs totalitaires se sont installés en Europe. Ainsi, dans les années qui ont précédé la prise du pouvoir par Hitler, les gouvernements sociaux-démocrates de Weimar avaient eu si souvent recours à l’état d’urgence (état d’exception, comme on le nomme en allemand), qu’on a pu dire que l’Allemagne avait déjà cessé, avant 1933, d’être une démocratie parlementaire. Or le premier acte d’Hitler, après sa nomination, a été de proclamer un état d’urgence, qui n’a jamais été révoqué. Lorsqu’on s’étonne des crimes qui ont pu être commis impunément en Allemagne par les nazis, on oublie que ces actes étaient parfaitement légaux, car le pays était soumis à l’état d’exception et que les libertés individuelles étaient suspendues. On ne voit pas pourquoi un pareil scénario ne pourrait pas se répéter en France  : on imagine sans difficulté un gouvernement d’extrême droite se servir à ses fins d’un état d’urgence auquel les gouvernements socialistes ont désormais habitué les citoyens. Dans un pays qui vit dans un état d’urgence prolongé, et dans lequel les opérations de police se substituent progressivement au pouvoir judiciaire, il faut s’attendre à une dégradation rapide et irréversible des institutions publiques. » Ce parallèle historique dérangeant doit nous alerter, nous faire réfléchir et nous mobiliser dans la défense pacifique de nos libertés publiques et de nos droits fondamentaux ;

 

2) que l’État cesse de surveiller massivement et arbitrairement sa propre population – une politique démocracide, nocive et contre-productive. En effet, la légalisation et l’extension incontrôlée d’une surveillance de masse extrajudiciaire est avant tout favorable à des intérêts privés et étrangers, mais totalement inefficace pour empêcher des attentats – du moins selon la NSA elle-même, le FBI ou l’ancien responsable du contre-terrorisme à la DGSE. Pour citer à nouveau Giorgio Agamben, « [l]a sécurité dont il est question aujourd’hui ne vise pas à prévenir les actes de terrorisme (…), mais à établir une nouvelle relation avec les hommes, qui est celle d’un contrôle généralisé et sans limites – d’où l’insistance particulière sur les dispositifs qui permettent le contrôle total des données informatiques et communicationnelles des citoyens, y compris le prélèvement intégral du contenu des ordinateurs. Le risque, le premier que nous relevons, est la dérive vers la création d’une relation systémique entre terrorisme et État de sécurité : si l’État a besoin de la peur pour se légitimer, il faut alors, à la limite, produire la terreur ou, au moins, ne pas empêcher qu’elle se produise. On voit ainsi les pays poursuivre une politique étrangère qui alimente le terrorisme qu’on doit combattre à l’intérieur et entretenir des relations cordiales et même vendre des armes à des États dont on sait qu’ils financent les organisations terroristes. » Dans ce contexte, comment pouvons-nous accepter que nos libertés publiques soient inutilement sacrifiées, alors que des réseaux jihadistes pourtant hostiles sont clandestinement soutenus par des puissances occidentales et leurs alliés pour renverser des gouvernements étrangers ?

 

3) que l’État cesse sans délai d’appuyer secrètement des factions extrémistes en Syrie, qui finissent par attaquer les populations occidentales et qui déstabilisent un nombre grandissant de pays. Diplomate au Quai d’Orsay jusqu’à son limogeage en décembre 2012, Laurent Bigot a récemment déclaré que « [l]e principe même de la diplomatie est de parler avec tout le monde, ce qui ne signifie pas, bien entendu, soutenir tout le monde. Bachar el-Assad est un tyran, mais ce n’est pas une raison pour soutenir le Front al-Nosra, équipé de missiles français notamment. Notre réponse à la barbarie, c’est soutenir une autre barbarie ? » En décembre dernier, le député (LR) et ancien juge antiterroriste Alain Marsaud m’avait affirmé qu’« il n’est pas sérieusement contesté qu’à un moment ou un autre l’État français a facilité les actions d’al-Nosra qui, je vous le rappelle, est une filiale d’al-Qaïda [en Syrie]. J’ai eu l’occasion de montrer à l’Assemblée Nationale des photos de combattants d’al-Nosra en possession de fusils d’assaut français. Il n’y avait bien évidemment aucune volonté du gouvernement français de voir mis en évidence une telle collaboration avec un groupe terroriste. Ainsi fut rejetée toute idée d’enquête parlementaire. »

 

L’abandon définitif de ces politiques secrètes aussi dangereuses que scandaleuses doit être décidé non seulement en France, mais également chez nos alliés occidentaux, tels que les États-Unis et la Grande-Bretagne. Et puisqu’ils sont les principaux financeurs du jihadisme, nos « alliés » du Golfe et de Turquie doivent eux aussi stopper ces politiques profondes de soutien clandestin au terrorisme. L’Union européenne autant que les États-Unis disposent de moyens de pression diplomatiques, juridiques, économiques, médiatiques voire militaires pour les contraindre de changer d’attitude à l’égard du jihadisme international. Ces moyens de pression m’ont été confirmés par plusieurs experts, dont un journaliste d’investigation particulièrement bien informé sur ces questions ;

 

4) que l’État priorise le renseignement humain et les actions judiciaires et policières pour combattre efficacement le fléau jihadiste. La « guerre contre le terrorisme » lancée par l’administration Bush à l’automne 2001 continuera d’enrichir une minorité de multinationales et leurs actionnaires, aux États-Unis comme en France. Néanmoins, cette militarisation obsessionnelle de la lutte antiterroriste ne pourra qu’amplifier le désordre mondial et la haine anti-occidentale. Les trois ouvrages de Peter Dale Scott traduits en français, dont le dernier vient d’être recensé par l’IRIS, le démontrent indiscutablement. Récemment, un expert du prestigieux Council on Foreign Relations a souligné que « [l]e problème avec cette politique de type “tuez-les-tous avec des frappes aériennes” est qu’elle ne fonctionne pas. Les officiels du Pentagone affirment qu’au moins 25 000 combattants de l’État Islamique ont été tués (…) En 2014, l’Agence Centrale de Renseignement (CIA) estima que l’État Islamique comptait dans ses rangs entre 20 000 et 31 000 combattants. Or, mercredi dernier, le colonel Warren a répété cette estimation de 30 000 miliciens. Voici un calcul qui résume cette campagne anti-Daech : 30 000 – 25 000 = 30 000. »

 

Comme l’a récemment déclaré l’ancien haut-fonctionnaire Pierre Conesa, « [o]n ne combat pas le terrorisme avec des moyens militaires. Un attentat est précisément destiné à provoquer une riposte. Cela ne veut pas dire que l’on ne doit pas répliquer, mais il faut y aller avec un calendrier de retrait. Il faut dire aux pays du Golfe : “La guerre sunnites contre chiites, on ne peut rien y faire. Le massacre des Kurdes, on peut tempérer, mais c’est à vous de régler le problème. Quant à la question d’Assad contre tous les autres, c’est votre problème.” Il faut arrêter de se voir comme des chevaliers blancs qui vont remettre de l’ordre dans une région. On peut accepter d’être facilitateur politique, mais en aucun cas belligérant. On a commencé par être anti-Iraniens, puis anti-Assad et maintenant on est anti-Daech pour défendre l’Arabie saoudite… Soyons sérieux ! Notre diplomatie est ridicule. » Le gouvernement français doit en tirer les conclusions qui s’imposent ;  

 

5) que l’État réévalue ses alliances avec les principaux soutiens étatiques du fléau jihadiste, qui pourraient nous entraîner automatiquement dans de nouvelles guerres au Moyen-Orient. Selon le professeur Jean-François Bayart, « [à] partir des années 1970 ont été signés toute une série d’accords de défense entre la France et les Emirats arabes unis, puis le Qatar et dans une moindre mesure le Koweït, auxquels s’ajoute en outre un partenariat très développé avec l’Arabie saoudite de même qu’avec le Pakistan. Le propos des Français était avant tout commercial. Nous sommes alors dans le contexte des chocs pétroliers et d’un grave déficit de la balance commerciale de la France. Le premier objectif concernait ce que l’on appelle “les grands marchés”, dont l’exportation française est très tributaire, à l’inverse par exemple de l’Allemagne dont les exportations reposent davantage sur un tissu de petites et moyennes entreprises beaucoup plus dense et performant. Dans ces accords de défense, [il existe] certaines clauses secrètes et différées dans le temps. Ces clauses étaient “très engageantes” comme on dit dans le vocabulaire militaire français, c’est-à-dire qu’elles impliquent l’automaticité. Très concrètement, si demain il y a un conflit entre l’Iran et le Qatar, ces accords de défense stipulent l’intervention militaire automatique de la France. »

 

D’aucuns pourraient alors justifier ces politiques par des intérêts économiques majeurs, qui lient notamment l’Arabie saoudite et la France. Or, comme l’a récemment souligné l’expert en questions militaires Jean-Dominique Merchet, « la France se retrouve prise au piège de son alliance avec l’Arabie saoudite. Ce choix stratégique de première importance, jamais vraiment débattu, s’est renforcé depuis l’arrivée de François Hollande à l’Élysée. Cette entente serait, dit-on, le prix à payer pour de mirifiques contrats. Pourquoi pas ? Sauf que ces promesses sont bien souvent comme [des] mirages dans le désert. Les exportations françaises vers l’Arabie saoudite restent dix fois moins importantes que celles vers… la Belgique ! Que l’Élysée, au nom du réalisme (socialiste ?), passe les droits de l’homme par pertes et profits est une chose. Mais son tropisme anti-iranien et pro-sunnite conduit lentement notre pays à l’impuissance diplomatique. Dans le conflit entre Téhéran et Riyad, la France est perçue comme l’adversaire de l’un et l’obligé de l’autre. Autant dire, hors-jeu. » Il est donc urgent que le gouvernement français abandonne ses sanctions économiques contre des États luttant réellement contre le terrorisme salafiste, tels que l’Iran et la Russie. Il faudrait alors se rapprocher de ces pays, notamment au plan commercial. Ce processus a été lancé avec l’Iran, et les perspectives d’une intervention militaire désastreuse contre ce pays s’éloignent durablement. Comme l’avait écrit Montesquieu, « [l]’effet naturel du commerce est de porter à la paix. Deux nations qui négocient ensemble se rendent réciproquement dépendantes : si l’une a intérêt d’acheter, l’autre a intérêt de vendre ; et toutes les unions sont fondées sur des besoins mutuels. » Cette solution, bien qu’imparfaite, est nettement préférable au pillage brutal des nations à travers la « stratégie du choc », comme on a pu l’observer en Irak ou en Libye ;

 

6) que l’État instaure un état d’urgence économique et social tout en interrompant l’état d’urgence sécuritaire qui détruit notre démocratie de l’intérieur, et dont le bilan est si maigre en termes d’efficacité antiterroriste que François Hollande s’est senti obligé d’en gonfler les chiffres. Essentiellement, il faut mobiliser les ressources de l’État dans des plans de relance ambitieux, afin de favoriser l’emploi et de limiter ainsi les risques de radicalisation individuelle ou collective. Le « pacte d’urgence » qu’avait annoncé l’État français est un signe positif en ce sens, mais il sera loin d’être suffisant si l’on maintient des mesures d’austérité détruisant notre avenir au nom du dogme budgétaire des « 3 % », qui est « né sur un coin de table, sans aucune réflexion théorique ». Un état d’urgence socioéconomique – dont François Hollande a lui-même reconnu l’utilité dans ses voeux –, doit être financé par la collectivité, mais aussi en luttant contre l’optimisation et l’évasion fiscales des entreprises et des individus qui fuient la solidarité nationale. Ces pratiques menacent la stabilité de notre société, car elles engendrent un manque à gagner annuel de plusieurs dizaines de milliards d’euros dans les caisses de l’État. Parmi les solutions audacieuses pour lutter contre ces comportements malveillants, le député PS Yann Galut a suggéré « à son groupe de déposer une proposition de loi pour déchoir de la nationalité française les contribuables qui fuient leurs obligations fiscales. Faisant référence au départ de Gérard Depardieu qui rejoint, selon lui, Bernard Arnault et Johnny Hallyday “dans cette triste liste”, ces people “soustraient à la juste contribution leurs patrimoines astronomiques au mépris de la solidarité nationale”. (…) “Notre pays, dans l’effort historique auquel il soumet toutes les forces de la nation, ne peut tolérer un tel abandon de citoyenneté” (…). » À défaut d’adopter une mesure aussi radicale, le gouvernement devrait prendre exemple sur les États-Unis, qui assujettissent à l’impôt leurs expatriés

 

Une autre solution innovante pour remédier aux déficits budgétaires chroniques de l’État a été proposée par le professeur de finance Marc Chesney : « Il s’agirait, comme le propose le financier zurichois Felix Bolliger, de taxer tous les paiements électroniques, comme les factures de restaurant… et pas seulement les achats d’actions ou d’obligations. En Suisse ces paiements sont de l’ordre de 100  000 milliards de francs par an. C’est énorme. Il s’agit d’environ 160 fois le PIB du pays. Il suffirait de prendre 0,2% sur chaque transaction pour obtenir 200 milliards, soit davantage que l’ensemble des impôts perçus en suisse, qui est de l’ordre de 170 milliards. Une telle taxe, si elle était introduite, pourrait théoriquement remplacer tous les impôts actuels et permettrait de simplifier le système fiscal. Cela pourrait délester l’économie d’activités qui lui sont néfastes comme le trading à haute fréquence. » Indépendamment de ces solutions, l’État ne peut poursuivre une politique austéritaire qui aggrave nos problèmes économiques et qui encourage la radicalisation de la population, alors que les multinationales du CAC 40 sont jugées « trop généreuses » à l’égard de leurs actionnaires et que l’exil fiscal est toléré. Le gouvernement ne pourra lutter contre l’extrémisme et le terrorisme en menant des politiques qui appauvrissent la majorité des citoyens ;  

 

7) que l’État combatte par voie législative, règlementaire et judiciaire la surmédiatisation des actes de Daech et d’autres groupes ou individus terroristes, afin de mettre un terme au climat d’hystérie collective qui est imposé à la population française. Récemment, un instituteur a simulé une agression par un membre imaginaire de Daech, ce qui a engendré un emballement médiatique immédiat. Cet épisode regrettable doit nous faire réfléchir sur le rôle des médias dans ce climat de tension permanente, qui est préjudiciable à l’ensemble de la société, et qui encourage le passage à l’acte de déséquilibrés cherchant à médiatiser leur folie meurtrière. Comme l’a récemment souligné le site TheIntercept.com, « [d]ans une interview à NPR (…) cette semaine, le Président Obama se plaint que les médias soient hyper-saturés par la couverture du terrorisme. “Si vous avez regardé la télévision ce dernier mois, tout ce que vous avez vu, tout ce que vous avez entendu concernait ces gars avec des cagoules ou des drapeaux noirs qui vont potentiellement venir vous attaquer”, a déclaré Obama. Les remarques du Président ont été rapidement condamnées par la presse de droite, mais les faits confirment ses déclarations. The Intercept a analysé la couverture de différents sujets par les chaînes d’information (…) et a constaté que le terrorisme est le principal sujet traité dans l’actualité. » 

 

Dans ce même ordre d’idée, le géopoliticien Gérard Chaliand a déclaré que l’« [o]n ne montre pas en boucle, à la télévision, les images des cadavres et les familles, cousin après cousin, pour dire que les victimes étaient formidables. On dit qu’un bus a sauté et qu’il y a quinze morts ; point final. L’autre jour, je suis passé à la pharmacie et la pharmacienne me disait que les clients défilent, depuis le 13 novembre, pour prendre des calmants. Les gens se demandent ce qui va se passer ; ils ont peur. Les médias nous pourrissent la vie avec leur audimat. Ils rendent service à Daech ; ils font leur propagande : si je relaie six fois un crime de guerre de l’ennemi, je lui rends cinq fois service. C’est la société du spectacle. C’est minable. » Il semble donc indispensable de se questionner sur le rôle des médias dans la diffusion irréfléchie de la propagande de Daech, et de prendre des mesures concrètes pour limiter cette couverture médiatique nocive et disproportionnée ;

 

8) que l’État durcisse parallèlement sa législation pour combattre tout discours incitant à la haine des minorités ethniques, sexuelles ou religieuses, des migrants et des personnes vulnérables en général. Je songe notamment aux propos révoltants de Marine Le Pen, qui a promis d’« éradiquer l’immigration bactérienne ». Je pense également aux déclarations scandaleuses de Georges Bensoussan, qui avait affirmé sur France Culture que « dans les familles arabes en France, l’antisémitisme, on le tète avec le lait de sa mère ». De tels propos s’apparentent à des incitations à la haine, qui alimentent les tensions intercommunautaires et qui n’ont pas leur place dans le débat public. Comme l’a expliqué Gilles Kepel, la montée du jihadisme et celle du FN sont « deux phénomènes qui se ressemblent », et qui selon moi s’auto-alimentent du fait de leur surmédiatisation. Or, Monsieur Kepel a manifestement oublié que certains « pompiers pyromanes », qui ont été critiqués par le géopoliticien Pascal Boniface, jouent également un rôle actif dans la dégradation continuelle du débat public. Dans ce contexte de tensions exacerbées, je préconise une forme d’« état d’urgence médiatique » temporaire et encadré par le CSA, qui doit notamment imposer la mise en priorité des informations enrichissantes, positives et apaisantes dans les médias.

 

Un an après les attentats contre la rédaction de Charlie Hebdo, force est de constater que la liberté d’expression, lorsque l’on en abuse à outrance, est une source majeure d’aggravation des problèmes que nous subissons collectivement. Ainsi, la violence psychologique engendrée par la surexposition médiatique de discours haineux et d’actes de terrorisme doit être combattue en priorité, car ce processus amplifie les risques de guerre civile. En France, le droit à la liberté d’expression est garanti par l’article 11 de la déclaration de 1789, mais il est encadré par la loi. En effet, cet article prévoit que « [l]a libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l’Homme : tout Citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre de l’abus de cette liberté dans les cas déterminés par la Loi ». Cet article est le fondement de nombreuses dispositions législatives et juridiques qui encadrent cette liberté, dont les discours haineux ou les vidéos de propagande terroriste constituent des abus flagrants. Ces dérives doivent être plus strictement encadrées et limitées, car leur surmédiatisation place les citoyens dans un état de tension permanente. Ce phénomène menace le vivre-ensemble et la paix sociale, donc il est temps que les pouvoirs publics en prennent conscience ;

 

9) que l’État criminalise le salafisme, qui est incompatible avec les fondements de la République et qui constitue le terreau du jihadisme violent. Il s’agit d’une question de sécurité nationale qui doit être considérée comme prioritaire. Comme le préconise l’ancien haut-fonctionnaire Pierre Conesa, « [i]l faut fermer les sites salafistes sans craindre de stigmatiser la communauté musulmane. Quand un boucher assassine sa femme, on ne s’interroge pas pour savoir si on stigmatise tous les bouchers ? Eh bien là, c’est pareil. Ces sites expliquent que l’on peut frapper sa femme ou que l’on devient un chien en écoutant de la musique, il n’y a même pas de question à se poser. C’est comme cela que l’on arrêtera le discours de la victimisation. Parallèlement, il faut adopter les mesures pour normaliser les relations avec la communauté musulmane et encourager, par exemple, la formation des imams et l’étude. » Mais comme Pierre Conesa l’a souligné dans une autre interview, il est impératif de « “désigner la cible”, car “c’est le seul moyen de faire comprendre que la composante musulmane de la société française n’est pas concernée dans sa totalité par ces comportements”. La cible, pour ce spécialiste des questions stratégiques internationales, a un nom : le salafisme. “Le salafisme est une idéologie propagée par l’Arabie saoudite dans les années 1980-90 pour lutter contre les Frères musulmans, qui avaient fait l’erreur de soutenir Saddam Hussein pendant la guerre du Golfe. Le salafisme, abondé par l’argent de l’Arabie saoudite, a propagé partout des mosquées avec des imams salafistes, y compris en Algérie, et nos amis algériens l’ont payé”. » Lutter sans relâche contre le salafisme en prenant soin de ne pas alimenter les amalgames et l’islamophobie est donc indispensable pour combattre efficacement le terrorisme ;

 

10) que l’État maintienne l’éducation dans ses priorités budgétaires. Néanmoins, il faut plus que jamais promouvoir une compréhension du monde qui fait défaut dans notre jeunesse, ce qui favorise la radicalisation et l’essor des « théories du complot ». Or, selon l’enseignant Bernard Girard, « [a]lors que les préconisations du socle [commun] faisaient de l’histoire un outil de formation proprement “humaniste” – car l’humanisme, ce n’est pas simplement un point du programme obligatoire à étudier avant la fin de l’année – on en revient aujourd’hui à un triste récit moralisateur, (…) à visée exclusivement identitaire, une sorte d’histoire sainte, en réalité une négation de l’histoire, dont l’objectif est de former des croyants, des fidèles mais sûrement pas des citoyens éclairés. En quelque sorte, une fabrique de l’obscurantisme. » Dans un article plus récent, il fustigeait un enseignement historique « recadré sur le pré carré national et l’histoire purement institutionnelle. (…) [A]rrivé à 15 ans, un jeune n’est donc pas censé savoir que le monde existe. »

 

Un collectif de spécialistes, dont fait notamment partie l’historien Benjamin Stora, défend lui aussi un enseignement de l’Histoire moins romancé : « À cet élitisme conservateur s’ajoutent les peurs identitaires de ceux qui fustigent le dévoiement des programmes d’histoire. Car ce qu’ils redoutent est l’ensevelissement de l’identité française sous la repentance postcoloniale, l’ouverture à l’islam et le culte des pages les plus sombres de notre histoire… Outre qu’elles sont souvent infondées, comme on l’a vu, ces attaques traduisent une étrange conception de l’enseignement de l’histoire. Que recherche-t-on à travers lui ? Le développement de l’enthousiasme patriotique ou l’éducation d’un citoyen capable de s’orienter à la lumière des enseignements du passé ? Dans le premier cas, les programmes d’histoire devraient s’efforcer – et pourraient se contenter – de raconter une belle histoire. Dans le second cas, ils ont vocation à s’approcher de la vérité et à dissiper les fantasmes. C’est, selon nous, cette seconde version qui doit être privilégiée dans l’intérêt de tous. » 

 

Au-delà de cette question de l’enseignement de l’Histoire, ce collectif souligne que l’« on n’accepte toujours pas de prendre en considération les pertes d’opportunité des élèves en difficulté, ou même des élèves moyens. Ce qu’il faudrait valoriser, c’est justement tout ce qui permet de combattre l’échec scolaire. » L’éducation doit donc rester une priorité du gouvernement, et la lutte contre l’échec scolaire doit être repensée et intensifiée. Pour prévenir au plus tôt la radicalisation des jeunes, il faut susciter le développement de l’esprit critique et d’une curiosité intellectuelle permanente. Les risques de basculement vers l’extrémisme en seraient nettement réduits. En effet, toute personne éduquée, lorsqu’elle se retrouve face à des fondamentalistes, est culturellement mieux armée pour résister à leurs manipulations. Alors que la guerre et les politiques sécuritaires sont mises en avant pour répondre au terrorisme, l’éducation doit être une priorité pour combattre efficacement ce fléau. 

 

Je continuerai de développer ces axes de réflexion, étant convaincu que nous subissons de trop nombreuses urgences socioéconomiques, et que celles-ci suscitent différentes formes de radicalisation. Nos gouvernants le reconnaissent mais, au lieu d’agir pour améliorer le sort de leurs administrés, ils maintiennent un état de guerre perpétuelle et ils affaiblissent notre état de droit après chaque attentat. Des solutions plus innovantes, audacieuses et durables doivent être mises en oeuvre. Et il est clair que les discours martiaux et démagogiques de l’Exécutif – pourtant accompagnés d’un faible engagement militaire –, sont des politiques aussi dangereuses qu’inutiles. « Dangereuses », car l’État expose la France à un péril terroriste encore plus grand en répondant à la violence de Daech par une surenchère militariste aux effets limités sur le terrain. « Inutiles », car lutter contre le terrorisme en bombardant des pays lointains dans lesquels nous n’avons aucune légitimité pour intervenir ne fera qu’attiser la haine anti-occidentale, et non tarir les sources de financement du jihadisme. Comme l’a récemment souligné le spécialiste Richard Labévière,

 

« [p]our lutter efficacement contre les dollars de la terreur, inutile de bombarder Raqqa, Mossoul ou Alep. Il faudrait plutôt cibler Genève, Zurich, Lugano, la City, Monaco, les îles anglo-normandes, les Bahamas, les Vierges ou les Caïmans… pas forcément avec des Rafale mais à coup de commissions rogatoires. La difficulté majeure est qu’une fois celles-ci établies en bonne et due forme, les structures financières visées auront changé de forme, de conseil d’administration et de villégiature. Le manque de coopération et de détermination internationales est évident et, malheureusement, la dernière résolution des Nations unies en la matière risque bien de s’avérer aussi inefficace que les textes précédents adoptés, à l’époque, pour lutter contre le financement d’Al-Qaïda… »

 

J’ajouterais enfin que, pour combattre réellement le terrorisme, il est tout aussi vain et contre-productif de transformer notre démocratie certes imparfaite en un État sécuritaire néolibéral sans cesse plus inégalitaire et autoritaire. Néanmoins, je vais continuer de réfléchir à des solutions, et ne pas me contenter de critiquer ce dangereux triptyque qui nous est imposé par nos gouvernants : état de guerre perpétuelle, État profond normaliséétat d’urgence permanent.

 

Ainsi, je vous encourage à diffuser cet article aux médias, à vos élus et à votre entourage, tout en demandant des comptes à vos députés afin de mettre un terme aux politiques profondes exposées sur mon site, puisqu’elles déstabilisent le monde et menacent nos démocraties. Dans ce contexte difficile, et sachant que d’autres attentats nous menacent, restons unis derrière ce triptyque essentiel : Liberté, Égalité, Fraternité. 

 

Maxime Chaix

 

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