Maxime Chaix : « Peter Dale Scott et la “Politique profonde” comme nouveau paradigme des sciences politiques »

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Interview 

 

Peter Dale Scott et la « Politique profonde » comme nouveau paradigme des sciences politiques 

 

Entretien avec Maxime Chaix, par Jean-Paul Baquiast et Christophe Jacquemin 

 

(Source : AutomatesIntelligents.com, 10 juillet 2015)

 

Automates Intelligents : Monsieur Chaix, tout d’abord, pourriez-vous vous présenter à nos lecteurs ? Quel est votre parcours ? Quelles sont vos principales activités et les fondements de votre activisme ?

 

Maxime Chaix : Avant tout, je tiens à vous remercier de me donner l’opportunité de réaliser cette interview, qui est ma toute première. Je prends conscience que beaucoup d’individus peuvent s’exprimer dans les médias, mais le font à contrecœur ou dans des buts malsains. Je fais notamment référence à celles et ceux qui, trop nombreux, sont interviewés aux heures de grande écoute pour défendre des interventions militaires pas aussi « humanitaires » qu’ils ne le revendiquent. Je mesure donc l’importance de ce premier entretien, et je vous en remercie encore.

 

Depuis 2009, je suis diplômé d’un Master II « Théorie et pratique des droits de l’Homme », que j’ai obtenu à l’Université Pierre Mendès France de Grenoble. Mes études me donnaient deux options principales : un parcours d’humanitaire à l’étranger dans des ONG ou des organisations internationales, ou une carrière en France dans le tissu institutionnel et associatif dédié à l’aide et à la protection des réfugiés. Ainsi, j’ai eu la chance de décrocher un stage de fin d’études de 3 mois au siège régional du Haut-Commissariat aux Réfugiés des Nations-Unies (HCR), à Bangkok. Dans ce cadre, je conduisais des entretiens avec des réfugiés en milieu urbain, à qui la protection internationale avait été accordée par le HCR. En effet, la Thaïlande ne reconnait pas le droit d’asile, n’étant pas signataire de la Convention de Genève de 1951. À titre dérogatoire, ce pays « tolère » néanmoins les réfugiés birmans résidant dans des camps situés à sa frontière ouest, qui sont administrés par le HCR et un réseau d’ONG. Or, les réfugiés en milieu urbain sont soumis au racket et aux violences de la police locale, à des risques d’emprisonnement dans des conditions inhumaines, à une pauvreté endémique et à une absence totale de solutions durables en Thaïlande. C’est pourquoi le HCR a mis en place un programme de réinstallation de ces personnes dans des pays tiers, tels que l’Australie, la Grande-Bretagne ou la Norvège. Mon rôle était alors de conduire un dernier entretien avec ces réfugiés, puis de rédiger leurs dossiers de réinstallation. J’aurais beaucoup à dire sur cette expérience, qui fut extrêmement enrichissante et formatrice. Mais je me contenterais de souligner que ce stage m’a donné l’envie de consacrer ma vie professionnelle à aider les réfugiés. Or, en raison de ma vie de couple, je ne souhaitais pas m’expatrier – un choix que je ne regrette pas aujourd’hui. En 2010, j’ai donc trouvé un emploi passionnant de chargé d’insertion socioprofessionnelle des réfugiés à Grenoble, dans une association locale où je travaille encore aujourd’hui.

 

En 2009, j’ai lu un livre qui a bouleversé ma vie et ma vision du monde, en particulier sur la politique étrangère des États-Unis et le système de gouvernance abyssale de ce pays. Il s’agit de The Road to 9/11, un ouvrage écrit par celui qui deviendra ensuite mon ami et mentor intellectuel Peter Dale Scott. Après avoir lu la dernière page de ce livre, je me souviens encore m’être tourné vers ma compagne en lui disant : « Ce n’est pas normal que cet auteur ne soit pas publié en français. Je dois traduire ce livre ! » Venant alors de terminer mes études, j’ai décidé de prioriser la traduction de cet ouvrage à partir de novembre 2009. Quelques mois plus tard, un ami m’a rejoint dans ce projet, et nous avons poursuivi notre travail sans avoir trouvé d’éditeur. Pour l’anecdote, chaque journaliste, expert ou auteur contactés m’ont unanimement orienté vers les Éditions Demi-Lune. Arno Mansouri, le directeur de cette maison d’édition, m’a finalement donné son accord en juin 2010, et The Road to 9/11 a été publié en français sous le titre La Route vers le nouveau désordre mondial en octobre de la même année. J’en profite pour rendre hommage à son courage éditorial, car cet auteur était alors méconnu dans les pays francophones.

 

Cinq ans plus tard, le dernier ouvrage de Peter Dale Scott – intitulé L’État profond américain – vient d’être recensé positivement dans Paris Match. Cette recension est gratifiante et encourageante ! En effet, ses recherches sont dorénavant présentées sous un angle positif dans un média grand public, et j’ai bon espoir qu’elles soient à nouveau recommandées dans la presse écrite et audiovisuelle. Depuis 2010, Peter Dale Scott a donc acquis une certaine crédibilité dans les pays francophones, en particulier grâce à un homme pour lequel j’ai une grande estime. En effet, le général d’armée aérienne (2S) Bernard Norlain a recensé en des termes élogieux La Route vers le nouveau désordre mondial (2011) puis La Machine de guerre américaine (2013) dans la prestigieuse Revue Défense Nationale. Ces recensions ont permis à Peter Dale Scott d’accéder à un lectorat de spécialistes des questions militaires, diplomatiques et/ou de renseignement, puis d’obtenir d’autres critiques positives. Je ne peux que saluer l’intégrité et le courage intellectuels du général Norlain, au vu des sujets délicats que Peter aborde dans ses ouvrages (11-Septembre, responsabilité des États profonds occidentaux et pétromonarchiques dans l’essor du jihad global, assassinat de JFK, rôle crucial de la CIA dans le développement du trafic de drogue international depuis l’après-guerre…).

 

Automates Intelligents : En plus de la traduction des livres de Peter Dale Scott, vous êtes également un activiste antiguerre. Pourriez-vous nous présenter vos activités dans ce domaine ?

 

Maxime Chaix : En effet, je suis un activiste antiguerre principiellement opposé aux opérations de déstabilisation et aux interventions militaires occidentales, en particulier celles qui sont déclenchées ou encouragées par les États-Unis depuis le 11-Septembre. Bien que la France – épaulée par le Qatar et la Grande-Bretagne –, ait été la force motrice dans la destruction de la Libye en 2011, l’approche « leading from behind » et le passage sous commandement de l’OTAN dès les premiers jours de l’opération montrent que cette guerre a été pilotée en retrait par Washington via le SACEUR (l’amiral Stavridis). D’ailleurs, la Libye était l’un des 7 pays secrètement ciblés par le Pentagone à l’automne 2001, selon les révélations du général Wesley Clark.

 

Ainsi, depuis le 11-Septembre, le gouvernement des États-Unis s’est lancé dans une périlleuse fuite en avant, qui vise à établir la domination militarisée de ce pays sur le reste du monde. Cet objectif avait été formulé au début des années 1990 à travers la doctrine Wolfowitz, qui précéda la stratégie de l’« hégémonie totale » mise en œuvre par l’administration Bush (la « full-spectrum dominance »). Aujourd’hui, la politique du pivot des forces armées US vers l’Extrême-Orient et la guerre médiaticoéconomique contre la Russie s’inscrivent dans une même logique de suprématie globale, visant à empêcher l’émergence de toute nouvelle puissance mondiale compétitrice. Cette politique étrangère agressive, qui se caractérise notamment par un budget militaire annuel avoisinant les 600 milliards de dollars, est conforme aux objectifs du PNAC (Project for a New American Century). Le programme de ce lobby, qui visait à instaurer la suprématie militarisée des États-Unis à travers le monde, a été porté par les néoconservateurs à partir de septembre 2000, lorsqu’ils l’ont détaillé dans leur fameux rapport, Reconstruire les défenses de l’Amérique. D’après eux, la mise en œuvre de ce projet de réarmement et de redéploiement stratégique global dépendait de la survenance d’un « nouveau Pearl Harbor », comme ils l’avaient indiqué dans le rapport en question.

 

À l’issue des présidentielles controversées de l’année 2000, les néoconservateurs accédèrent au pouvoir en janvier 2001 grâce à la Cour Suprême. Finalement, un « nouveau Pearl Harbor » frappa les États-Unis le 11 septembre 2001, et les principaux objectifs de ce projet du PNAC – dont le Vice-président Dick Cheney et le secrétaire à la Défense Donald Rumsfeld étaient cosignataires –, ont été remplis par l’administration Bush (augmentation drastique des budgets de la Défense, renversement de Saddam Hussein, redéploiement militaire en Asie centrale et au Moyen-Orient, développement et mise en place d’un bouclier antimissile global…).

 

Il ne fait aucun doute que l’instauration de ce plan du PNAC dépendait du 11-Septembre. Or, n’en déplaise aux esprits conformistes, ces attentats restent entachés de mystère, comme l’a démontré Peter Dale Scott dans ses derniers ouvrages, ou comme l’avait expliqué Jean-Pierre Chevènement dans son livre Défis républicains. En effet, ce dernier a souligné que « la propagation du terrorisme islamiste, certes regrettable, fournit aussi un alibi idéal à l’entreprise de recolonisation du Moyen-Orient et de domination mondiale, à l’échelle d’un “nouveau siècle américain”, dans laquelle s’est lancée l’administration de George W. Bush. L’histoire du retournement des milices wahhabites d’Oussama ben Laden contre les États-Unis, qui les avaient soutenus contre l’URSS en Afghanistan, comporte tant de zones d’ombres qu’on peut se demander si la coopération très étroite entre la CIA et les services secrets séoudiens du prince Turki, congédié seulement quinze jours avant le 11 septembre, n’éclairerait pas utilement les circonstances d’un événement qui a ouvert une page nouvelle dans l’histoire des relations internationales : comme Athéna sortant tout armée de la cuisse de Jupiter, la “Quatrième Guerre mondiale” a été décrétée ce jour-là. »

 

J’adhère sans réserve à cette analyse de Monsieur Chevènement, qui résume ma pensée sur le 11-Septembre et ses conséquences globales. Hélas, la fin de l’ère Bush n’a pas engendré le « changement » annoncé aux États-Unis et dans les médias occidentaux. En effet, malgré l’arrivée au pouvoir de Barack Obama en 2009, les néoconservateurs ont gardé une influence décisive à Washington, notamment via Victoria Nuland et sa politique ukrainienne anti-européenne ; et le bellicisme du PNAC se perpétue grâce aux « faucons libéraux », tels que le secrétaire à la Défense Ashton Carter. Ainsi, nous pourrions dire que le CNAS démocrate a remplacé le PNAC républicain, qui a été dissout en 2006. De ce fait, le Pentagone, les services de renseignement états-uniens et le Département d’État mènent des politiques sans cesse plus agressives et déstabilisantes à l’échelle globale, la politique du pivot vers l’Extrême-Orient et la guerre médiatico-économique contre la Russie appuyant ce constat. Au moment où j’écris ces lignes, le général Martin Dempsey – qui est le chef d’États-majors interarmées des États-Unis (JCS) –, vient d’affirmer dans la nouvelle doctrine stratégique états-unienne qu’un risque de guerre avec la Chine et/ou la Russie n’était pas à exclure, les conséquences d’un tel conflit étant qualifiées d’« immenses » par le JCS lui-même. Depuis le 11-Septembre, cet hégémonisme unilatéral a provoqué une extension du chaos dans de nombreuses régions du monde, dont l’Asie centrale et le Moyen-Orient. Ce phénomène se manifeste notamment par la multiplication des foyers jihadistes dans une mal-nommée guerre « contre » le terrorisme ayant engendré au moins 1,3 millions de morts. Je ne peux, en mon âme et conscience, rester passif dans ce contexte mortifère. Par conséquent, je tente d’alerter mes concitoyens sur ces réalités méconnues, en les exhortant de faire pression sur les autorités pour qu’elles cessent ces politiques aventuristes et irresponsables.

 

Aujourd’hui, le rôle de l’information alternative est crucial, puisque la guerre est avant tout psychologique à l’ère de ce que j’appellerais l’« omnicommunication ». En effet, depuis l’émergence de CNN comme chaîne globale et l’expansion progressive des canaux satellitaires, ainsi qu’à travers la révolution Internet, l’information et la communication ont une influence sans cesse grandissante. Heureusement, le World Wide Web a permis l’émergence d’un contre-discours, véhiculé par ce que l’on appelle les « médias alternatifs ».

 

En août 2013, alors que Barack Obama demandait au Pentagone de planifier la destruction de la Syrie – et non les frappes « punitives » et « limitées » qui nous avaient été annoncées –, François Hollande, David Cameron et lui-même se sont rendus compte que leurs opinions publiques ne les suivraient pas dans cette nouvelle aventure meurtrière. J’ai la conviction que les médias alternatifs – en plus des sinistres conséquences de la guerre d’Irak lancée 10 ans auparavant par l’administration Bush –, ont joué un rôle déterminant dans ce retournement de l’opinion. Permettez-moi alors une précision importante : je ne soutiens pas Bachar el-Assad, dont le régime est d’une brutalité indiscutable. Néanmoins, je suis certain qu’une intervention militaire occidentale aurait nettement aggravé la situation déjà catastrophique de la Syrie. Selon moi, il ne peut y avoir que des solutions politiques à cette guerre civile, ce que vient de confirmer le ministre des Affaires étrangères français Laurent Fabius.

 

Ainsi, à travers mon travail de traducteur et mes propres analyses, je tente d’apporter ma contribution à cette guerre asymétrique de l’information, que mènent des lanceurs d’alerte courageux, comme Julian Assange, Edward Snowden ou Sibel Edmonds, et des journalistes talentueux, tels que Glenn Greenwald, John Pilger ou Nafeez Mosaddeq Ahmed.

 

Automates Intelligents : Vous venez de nous exposer votre parcours et les fondements de votre activisme antiguerre, ainsi que vos principales motivations. Mais plus concrètement, quels sont vos moyens d’action ?

 

Maxime Chaix : Tout d’abord, mon engagement antiguerre se manifeste à travers mon métier, puisque je favorise la reconstruction des parcours socioprofessionnels des réfugiés que j’accompagne – c’est-à-dire ce que le sociologue Robert Castel a appelé la « citoyenneté sociale ». L’autre volet de mon engagement se concrétise en traduisant des ouvrages, des interviews et des articles de Peter Dale Scott, voire d’autres auteurs/journalistes ; en diffusant des informations sur ce que je pense être les principaux enjeux actuels, notamment à travers mon nouveau site ; et en écrivant des articles selon la méthodologie de la « Politique profonde ». Cette discipline, qui est une grille de lecture que je souhaiterais imposer en France comme une science politique à part entière, a été développée depuis quarante ans par Peter Dale Scott. Il l’a défini comme « l’ensemble des pratiques et des dispositions politiques, intentionnelles ou non, qui sont habituellement refoulées dans le discours public plus qu’elles ne sont admises ». À 86 ans, Peter Dale Scott souhaiterait s’écarter de ses recherches parapolitiques au profit de la poésie, qui est son autre passion. C’est pourquoi je m’efforce de reprendre le flambeau à travers mes écrits et mes recherches, qui portent principalement sur les thèmes suivants : terrorisme et politiques étrangères occidentales, oligarchies et néolibéralisme, services secrets et opérations clandestines, guerre économique et idéologique, stratégie de la tension médiatique et durcissement sécuritaire.

 

L’analyse approfondie dont je suis le plus satisfait, et qui sera incluse dans un livre que je suis en train d’écrire, a été récemment publiée par le site DeDefensa.org. Intitulé « L’État profond “français” », cet article décrit un « État profond supranational, extralégal et clandestin, qui semble disposer d’une autonomie opérationnelle et décisionnelle vis-à-vis du pouvoir politique élu [en France], voire d’une influence décisive sur nos propres dirigeants. Et ce système a un caractère permanent, pour ne pas dire structurel, selon un document interne de la NSA [dévoilé par Edward Snowden]. » Au moment où j’écris ces lignes, mon analyse vient d’être recommandée par l’historien des médias et expert en technologies de la communication Antoine Lefébure. Il s’agit d’un soutien crucial, puisque le cœur de mon argumentaire se base sur deux articles importants de Monsieur Lefébure, publiés dans Le Monde puis sur Slate.fr.

 

Enfin, cette analyse, que Peter Dale Scott a appréciée et validée, constitue en quelque sorte une fusion de nos recherches respectives, et c’est pourquoi je suis déterminé à écrire un livre développant l’étude des politiques profondes occidentales – avec un intérêt tout particulier pour le système de gouvernance abyssale en France. Étant farouchement attaché à notre modèle social, à nos libertés publiques, à notre souveraineté et à notre État de droit, je dédie mon temps libre à ces recherches. En effet, dans ce monde instable de l’après-11-Septembre, je suis préoccupé tant par l’avenir de notre pays que celui de l’humanité, alors que l’Occident refuse d’admettre son déclin et qu’il se lance dans des opérations militaires ou clandestines sans cesse plus déstabilisantes. Il me paraît indispensable que nous en prenions tous conscience, et que nous agissions pour stopper ce processus.

 

Automates Intelligents : Dans vos réponses précédentes, il apparaît clairement que Peter Dale Scott a une grande influence sur votre pensée. Pourriez-vous nous présenter cet auteur, et nous décrire plus en détail ses travaux et leur apport concret dans la compréhension du monde qui nous entoure ?

 

Maxime Chaix : Docteur en Sciences politiques, poète et ancien diplomate canadien, Peter Dale Scott a écrit de nombreux ouvrages de Politique profonde depuis 1972. Son dernier livre, que j’ai traduit en intégralité, s’intitule L’État profond américain. Il a été publié par les Éditions Demi-Lune en mai 2015. Depuis 2009, j’ai également co-traduit La Route vers le nouveau désordre mondial puis La Machine de guerre américaine. Dans ses livres, Peter Dale Scott analyse en profondeur la politique étrangère états-unienne, les narcotrafics et les opérations secrètes. Ses recherches et écrits mettent en lumière le concept de ce qu’il définit comme le « supramonde », qui influence l’État public via le système de « l’État profond ». Porte-parole du mouvement antiguerre lors du conflit vietnamien, il a cofondé le programme d’études « Paix et Conflit » de la prestigieuse Université de Berkeley, où il enseigna la littérature anglaise durant près de 30 ans. Reconnu pour ses recherches en géopolitique, Peter Dale Scott a aussi été récompensé pour son œuvre littéraire dans le domaine de la poésie.

 

Avant de vous expliquer l’intérêt de sa pensée, permettez-moi de vous citer un bref extrait de son dernier ouvrage, L’État profond américain, dans lequel il explicite la logique et les objectifs de ce qu’il a appelé la Politique et l’Histoire profondes : « Je distingue deux niveaux dans l’Histoire des États-Unis : les faits historiques officiellement reconnus, et ceux qui sont dissimulés [ou déformés] par les autorités [, comme le 11-Septembre, l’assassinat de JFK, le Watergate ou l’Irangate, que Peter Dale Scott appelle les « événements profonds »]. En parallèle, il existe des événements pouvant être traités par les médias dominants, et ceux que ces mêmes médias censurent [, comme la libération d’Ali Mohamed, un instructeur clé d’al-Qaïda et informateur du FBI, que le Bureau avait obtenue des autorités policières canadiennes en 1993]. Par conséquent, ce phénomène engendre deux niveaux d’analyse historique : l’Histoire officielle (ou archivistique) qui ignore, déforme ou marginalise les événements profonds ; et un second niveau qui les incorpore – appelé l’Histoire profonde par ceux qui développent cette discipline, ou qualifié de “complotisme” par ses détracteurs. L’objectif des recherches dans le domaine de la Politique profonde est de mettre au jour et de comprendre ces événements obscurs depuis ce second niveau historique. Ainsi, grâce aux recherches qu’elle induit, la Politique profonde va finalement à l’encontre des médias dominants mais pas, selon moi, de l’intérêt général. Je suis même convaincu du contraire. »

 

Ainsi, Peter Dale Scott expose les dangers méconnus de la prise de décision secrète et des politiques clandestines qui en découlent, étudiant les mécanismes de gouvernance répressive qui façonnent les politiques intérieure et étrangère des États-Unis dans les domaines sécuritaires (Patriot Act, guerres unilatérales, surveillance et détentions extrajudiciaires, opérations des services spéciaux…). Il est indispensable de les comprendre et de les dénoncer afin de lutter contre ce basculement du monde vers des lendemains chaotiques, puisque les principaux pays occidentaux suivent la redirection belliciste de la politique extérieure états-unienne instaurée à la suite du 11-Septembre. Parallèlement, à l’instar des États-Unis, ces mêmes gouvernements imposent des dispositifs et des législations ultrasécuritaires au nom de la lutte antiterroriste, alors que des réseaux jihadistes ont été soutenus par les États profonds occidentaux et moyen-orientaux dans la déstabilisation de pays « ennemis », comme la Libye ou la Syrie.

 

Évidemment, la Politique profonde est une discipline « risquée », puisque nos quelques détracteurs ont recours à une tactique simpliste pour nous discréditer : l’accusation de « complotisme ». À travers ce procédé pour le moins réducteur, ils se dispensent de répondre aux arguments de Peter Dale Scott, occultant le fait que ses livres comportent systématiquement plus d’une centaine de pages de notes. Ses sources se basent essentiellement sur des articles recoupés de la presse grand public, des auteurs faisant autorité dans les domaines étudiés, ou des rapports d’enquête officiels qui mettent au jour des réalités méconnues mais cruciales. Par la méthodologie du « journalisme connectif », je m’efforce de mettre en perspective des éléments peu remarqués de la politique étrangère française, dont le soutien diplomatique, indirect ou clandestin du principal réseau jihadiste en Syrie – le Front al-Nosra, dont Daech faisait partie intégrante avant la scission d’avril 2013. Aujourd’hui, ce soutien est ouvertement dénoncé par des députés français de premier plan, comme Claude Goasguen ou Alain Marsaud. Le fait que les médias grand public ne se saisissent pas de cette question épineuse me semble préoccupant, alors que tout acte de terrorisme sur notre territoire déclenche systématiquement une vague d’hystérie médiatique – sans parler de la propagande abjecte de Daech, qui est massivement relayée par la presse écrite et audiovisuelle.

 

En France comme ailleurs, certaines réalités sont déplaisantes à envisager, comme le fait que des gouvernements occidentaux ont appuyé des milices islamistes à l’étranger à des fins de déstabilisation systémique, comme ce fut le cas en Afghanistan dans les années 1980, en Bosnie puis au Kosovo dans les années 1990, et plus récemment en Libye et en Syrie. Après 6 ans de traduction et de recherches dans le domaine de la Politique profonde, j’ai donc pu observer soit des accusations de « complotisme » – qui restent heureusement minoritaires en France –, soit des manifestations de soutien et d’enthousiasme qui ne peuvent que nous motiver à poursuivre notre travail. Si ces accusations simplistes restent les principales critiques que nous devons affronter, il me semble plutôt rassurant que des arguments aussi réducteurs soient utilisés pour tenter de discréditer un auteur ayant étudié les arcanes du système politique états-unien depuis plus de quarante ans. Et ces quelques accusations de « complotisme » ne dissuadent aucunement des spécialistes ou des journalistes grand public de nous soutenir ouvertement, la pertinence des travaux de Peter Dale Scott en étant renforcée.

 

Pour revenir à votre question initiale sur l’intérêt de sa pensée, je vais citer Bruno Paul, qui a écrit un article intéressant sur le travail de Peter Dale Scott : « L’approche de la Politique profonde est fondamentale et essentielle pour mieux comprendre les mécanismes de la légitimité du pouvoir dans le monde politique moderne. Elle constitue l’ouverture d’un nouveau et immense champ en sciences politiques, comparable à la diffusion du Prince de Nicolas Machiavel. (…) Avec la montée en puissance, depuis la Seconde Guerre mondiale, des systèmes socio-techniques occultés du Parlement – comme les dispositifs de surveillance massive des citoyens – il s’agit selon nous d’une approche complète du fonctionnement du pouvoir, de la conception des enjeux jusqu’aux prises de décision, qui devient bien plus pertinente. Soulignons cependant que des événements provoqués par des politiques profondes (deep events ou “événements profonds”) ont été recensés depuis la République romaine. Sa pertinence n’est donc pas limitée à un certain pays d’Amérique du XXIème siècle. Elle est symbiotique du pouvoir dans une nation, et valable en tous temps et en tous lieux, à des degrés et échelles divers. »

 

Dans cet extrait de l’article cité, Bruno Paul a bien défini l’intérêt du travail de Peter Dale Scott, qui apporte une nouvelle grille de lecture de la gouvernance démocracide, au sens de pouvoirs abyssaux, répressifs et illégitimement influents – dont le système de l’État profond est l’une des principales incarnations aujourd’hui.

 

Automates Intelligents : Justement, comment définiriez-vous ce système de l’État profond ? En avez-vous la même définition que Peter Dale Scott ?  

 

Maxime Chaix : La définition qu’a élaborée Peter Dale Scott depuis 2007 a été évolutive, comme je vais vous l’expliquer. Néanmoins, elle pourrait être résumée en une phrase, qui permet à quiconque le jugerait utile de s’approprier aisément cette notion. Selon Peter Dale Scott, l’« État profond » est « un pouvoir qui ne provient pas de la Constitution, mais de sources extérieures et supérieures à celle-ci, et qui est plus puissant que l’État public », comme il l’a expliqué dans son dernier livre. J’ai moi-même développé cette notion dans mon récent article, en me basant sur ses travaux. Afin d’illustrer un tel pouvoir, je vais citer un exemple méconnu, que j’ai étudié en profondeur dans l’analyse en question. Il s’agit des réseaux clandestins que la NSA a tissés avec la DGSE, dont les procédures d’échange massif de renseignements échapperaient au contrôle et à la supervision des responsables politiques français – selon les informations du journal Le Monde notamment basées sur des documents de la NSA.

 

Plus précisément, le journaliste Jacques Follorou a révélé, également dans Le Monde, que « [d]es documents internes à la NSA ou au GCHQ [britannique] attestent que les décisions inhérentes à la création de ce versement dans un vaste pot commun de données privées et publiques françaises se sont prises, en grande partie, au niveau des directeurs des services secrets techniques de ces pays [, France incluse – pour replacer cette citation dans son contexte]. Ils posent la question du pouvoir et de la place prise par les techniciens du renseignement qui ont pu, à certains égards, s’affranchir de leur tutelle politique et des lois protégeant les libertés. »

 

Dans son dernier livre, L’État profond américain, Peter Dale Scott indique que « l’expression “État profond” [gizli devlet ou derin devlet] est née en Turquie en 1996. Elle faisait référence à des éléments [initialement] soutenus par les États-Unis – avant tout dans les services secrets et dans l’armée – qui avaient à maintes reprises employé la violence afin d’interférer dans le processus démocratique de la Turquie et le rediriger de force. » La définition de base de cette notion se réfère donc à des éléments nationaux agissant clandestinement et illégalement pour le compte d’une puissance étrangère, en l’occurrence les États-Unis. Ainsi, toujours selon Le Monde, la loi sur le renseignement adoptée en France en juin 2015 est une loi « sous influence », qui renforcera et légalisera un système de surveillance favorable à la NSA et souhaité par celle-ci – mais déjà établi à des niveaux profonds. D’après l’expert Antoine Lefébure, cette nouvelle loi mettra la France « sous la coupe des Américains », essentiellement grâce à l’emprise de la NSA sur nos services de renseignement.

 

En 2008, Peter Dale Scott avait défini l’« État profond » comme une « “puissante coalition” parallèle, principalement composée d’agences clandestines – telles que la CIA – qui « répondent (…) au[x volontés des milieux opulents et influents,] mais qui ont peu, voire aucun enracinement populaire ». Depuis, il s’est distancé de cette définition, qui lui semblait trop restrictive. Néanmoins, sachant qu’elle est axée sur le milieu des services secrets, et qu’elle souligne l’illégitimité populaire de cette « “puissante coalition” parallèle », j’ai retenu cette définition de l’« État profond » dans mes analyses des cercles de pouvoir abyssaux qui subvertissent la France, et qui influencent décisivement notre gouvernement.

 

Aujourd’hui, Peter Dale Scott emploie l’expression « État profond » pour décrire un plus vaste agglomérat de pouvoirs extralégaux au sein et en dehors du gouvernement. Ce système n’inclut pas seulement les agences secrètes telles que le FBI ou la CIA, mais aussi leurs alliés médiatiques et d’autres éléments qui leur sont associés, aussi bien dans le supramonde opulent que dans le crime organisé, et dans des pays étrangers comme l’Arabie saoudite. En résumé, l’« État profond » qu’il décrit correspond en quelque sorte au « système politique profond » qu’il avait défini en 1993. Habituellement, celui-ci a « recours à (…) des procédures décisionnelles et exécutives soit conformes, soit extérieures à celles qui sont publiquement autorisées par la loi et la société ». Cette précision est importante car, contrairement à ce que l’on pourrait croire, l’État profond n’est pas un État stricto sensu, mais un système informel de gouvernance abyssale et hors-la-loi, qui est aussi chaotique mais aussi puissant qu’un système météorologique. Dans son dernier livre, il explique comment les pétromonarchies du golfe Persique, les entreprises de défense états-uniennes et Wall Street ont progressivement formé un État profond supranational, qui mène des politiques parfois radicalement opposées aux intérêts nationaux des États-Unis, de leur peuple et de leurs institutions.

 

Initialement, Peter Dale Scott avait emprunté l’expression « État profond » à la Turquie en 2007, lorsqu’il écrivait La Route vers le nouveau désordre mondial. En 2013, le coup d’État militaire en Égypte et les révélations sur la surveillance de la NSA ont popularisé cette notion. En effet, les principaux médias US, comme le New York Times ou le Wall Street Journal, ont alors repris le concept d’« État profond » pour décrire l’appareil sécuritaire qui gouverne les États-Unis dans la paranoïa et l’opacité – et dont la NSA est devenu le symbole le plus emblématique. Aujourd’hui, des journalistes de premier plan, comme Edwy Plenel, se sont appropriés cette notion. Ce dernier a récemment défini l’État profond français comme un « petit monde de gradés et de diplômés, de sachants et d’experts, qui se croit propriétaire d’un intérêt national dont le pire ennemi serait la délibération parlementaire, l’information transparente et le pluralisme partisan. » Ainsi, comme l’a écrit dans Paris Match le grand reporter François de Labarre, l’« expression “État profond” (…) pourrait être bientôt à la mode ». J’ai donc bon espoir que cette notion, et plus largement la Politique profonde, finissent par s’imposer comme un nouveau paradigme des sciences politiques, et c’est pourquoi je vous remercie de m’avoir donné l’occasion de promouvoir les travaux de Peter Dale Scott et mes propres recherches dans ce domaine.

 

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