Daech, un « atout stratégique » sous la présidence Obama ?

 

Daech, un « atout stratégique » sous la présidence Obama ?

 

Par Maxime Chaix, avec l’aimable participation de Christopher Davidson

 

Dans son dernier livre Shadow Wars, à travers lequel il analyse les causes profondes des Printemps arabes et de leurs échecs, le docteur Christopher Davidson soutient avec des arguments crédibles que Daech n’était pas considéré comme un ennemi par l’administration Obama et ses principaux alliés, mais comme un turbulent « atout stratégique ». Consultant pour le Parlement britannique, l’OTAN, le GCHQ, la British Petroleum (BP) ou les ministères des Affaires étrangères néozélandais et néerlandais, cet expert du Moyen-Orient a été décrit par le prestigieux The Economist comme « l’un des universitaires les mieux informés sur [cette] région ». D’après le Financial Times, qui a sélectionné Shadow Wars pour son prochain festival littéraire d’Oxford, le docteur Davidson estime que, sous la présidence Obama, « les services secrets américains considér[aient] l’État Islamique comme un atout stratégique [indirect] à utiliser contre leurs ennemis, à l’instar d’al-Qaïda » dans différentes opérations.

 

Soulignons-le d’emblée : ce potentiel statut d’« atout stratégique » n’induit pas une collusion occulte entre Daech et les États-Unis, mais un appui irresponsable de dizaines de milliers de rebelles anti-Assad par la CIA et ses partenaires, dont un certain nombre a prêté allégeance à l’« État Islamique » (EI) ou collabore avec cette organisation ; selon Christopher Davidson, il a aussi impliqué une forme de protection aérienne opportuniste de cette milice sous couvert d’une guerre « de façade », menée par le Pentagone et ses alliés entre l’Irak et la Syrie depuis août 2014. Alors qu’un changement de stratégie pourrait s’imposer sous Donald Trump – sa priorité étant de combattre Daech et non le gouvernement syrien –, cette analyse aura pour but d’expliquer les politiques ambiguës du Département de la Défense, de la CIA et de leurs alliés vis-à-vis de l’EI durant la présidence Obama.

 

Également soutenus par le journal Christian Science Monitor, le spécialiste du Moyen-Orient Juan Cole ou le grand reporter John Pilger, les arguments développés par cet auteur dans Shadow Wars sont à prendre au sérieux ; bousculant les conformismes, ils tendent à expliquer la contradiction frappante entre la prétendue fermeté de la coalition anti-Daech commandée par le Pentagone et l’incroyable résilience de cette organisation militaro-terroriste face à la première armée mondiale et ses nombreux alliés. Ils permettent également de mieux comprendre la responsabilité majeure des services spéciaux américains et de leurs partenaires dans l’essor de la branche levantine d’al-Qaïda et du malnommé « État Islamique », dans le contexte de la guerre secrète de la CIA en Syrie et de l’antagonisme millénaire entre puissances sunnites et chiites.

 

L’opération Inherent Resolve : une guerre lucrative et orwellienne

 

Août 2014. Le journaliste américain James Foley est assassiné dans des circonstances mystérieuses. S’impose alors dans les médias la figure maléfique du bourreau présumé, un homme cagoulé au fort accent londonien que la presse surnommera « Jihadi John ». Dans cette vidéo, ce dernier menace directement le Président Obama, et le meurtre de James Foley qu’il revendique légitime le réengagement des États-Unis et de leurs alliés en Irak, puis une extension de leur périmètre d’intervention en Syrie dès le mois de septembre. Dans son ouvrage, le docteur Davidson analyse les innombrables carences et incohérences de cette opération, baptisée tardivement Inherent Resolve (« détermination absolue »). Au préalable, il souligne que cette campagne permet aux gouvernements américain, britannique et français de suspendre leurs coupes budgétaires dans la Défense et de lancer un processus d’augmentation des dépenses militaires, tout en stimulant les ventes d’armes et en renforçant les partenariats sécuritaires avec leurs alliés du Golfe.

 

Comme il le relève, les entreprises d’armement, « en étroite collaboration avec les gouvernements occidentaux, (…) ont également saisi cette opportunité. Sans surprise, les plus grandes firmes américaines ont connu un boom majeur, voyant leurs actions battre des records historiques. Raytheon, par exemple, vit sa cotation boursière passer de 75 dollars – au moment où l’État Islamique commençait à gagner du terrain en Syrie –, à 125 dollars à la fin de l’année 2015. Dans la même période, l’action Northrop Grumman passa de 95 dollars à un stupéfiant 186,20 dollars (…) Expliquant mieux ce phénomène, au début de l’année 2015, le PDG de Lockheed Martin informa un expert de la Deutsche Bank que toute réduction dans les ventes d’armes n’était “vraiment pas prête d’arriver” du fait de l’“instabilité [au Moyen-Orient]” et des opportunités d’affaires correspondantes – [cette région] restant une “zone de croissance” pour son entreprise ».

 

(Lire la suite…)

 

Laisser un commentaire