Bruno Paul : « La politique profonde et l’État profond »

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Analyse approfondie 

 

La politique profonde et l’État profond

 

Par Bruno Paul (traductions et réflexions complémentaires par Maxime Chaix)

 

« Je reproduis sur mon site un intéressant article du Dr. Bruno Paul, fondateur du laboratoire d’innovation sociopolitique “Conscience Sociale”. Dans cette analyse, le Dr. Paul explique l’intérêt et l’importance de la “Politique profonde”, une discipline développée depuis plus de 40 ans par Peter Dale Scott, que je souhaite populariser dans les pays francophones. Je le remercie encore d’avoir écrit ce passionnant article, que j’ai actualisé et complété pour cette publication sur mon site »

Maxime Chaix 

 

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Peter Dale Scott

Le terme de « Politique profonde » (deep politics) a été forgé par le Dr. Peter Dale Scott. La première mention dans un ouvrage remonte à notre connaissance à l’année 1993. [1] Dans ce livre figurent aussi les termes de « système politique profond » (deep political system) et de son étude (deep political analysis).

 

L’objectif de cet article est de synthétiser les définitions proposées et celles des termes associés. L’approche de la Politique profonde est fondamentale et essentielle pour mieux comprendre les mécanismes de la légitimité du pouvoir dans le monde politique moderne. Elle constitue l’ouverture d’un nouveau et immense champ en sciences politiques, comparable à la diffusion du Prince de Nicolas Machiavel. En effet, les ouvrages de Peter Dale Scott présentent l’apport le plus complet, et font historiquement référence. Son dernier livre, intitulé L’État profond américain, est paru aux Éditions Demi-Lune en mai 2015. Depuis 2010, cet éditeur a également publié La Route vers le nouveau désordre mondial puis La Machine de guerre américaine en 2012. Dans ses livres, Peter Dale Scott analyse en profondeur la politique étrangère états-unienne, les narcotrafics et les opérations secrètes. Ses recherches et écrits mettent en lumière le concept de ce qu’il définit comme le « supramonde », qui influence l’État public via le système de « l’État profond ». Nous reviendrons sur ces concepts à travers cette analyse.

 

Avec la montée en puissance, depuis la Seconde Guerre mondiale, des systèmes socio-techniques occultés du Parlement – comme les dispositifs de surveillance massive des citoyens – il s’agit selon nous d’une approche complète du fonctionnement du pouvoir, de la conception des enjeux jusqu’aux prises de décision, qui devient bien plus pertinente. Soulignons cependant que des événements provoqués par des politiques profondes (deep events ou « événements profonds ») ont été recensés depuis la République romaine. Sa pertinence n’est donc pas limitée à un certain pays d’Amérique du XXIème siècle. Elle est symbiotique du pouvoir dans une nation, et valable en tous temps et en tous lieux, à des degrés et échelles divers.

 

Il est d’une importance capitale pour la société civile de chaque pays de pouvoir poser un mot sur ce danger qui, s’il n’est pas traité, peut conduire à la mort une démocratie. [2] Si l’on a un mot à sa disposition pour décrire un concept, alors on peut en débattre et l’aborder comme un vrai problème, pas comme un risque évanescent, ou la peur vague d’une nuit sans lune. [3] Aux États-Unis, la société civile s’est emparée de cette approche et a publié plus de 32 000 pages depuis 1995 [4] pour éclaircir de manière complète, cohérente et publique tous les détails entourant la mort de JFK, ce que l’État public américain s’est toujours refusé à faire depuis 50 ans.

 

La littérature académique sur les Crimes d’État contre la Démocratie (SCAD pour State Crimes Against Democracy), c’est-à-dire in fine contre les citoyens, existe mais reste très restreinte. [5] Cela est justifié par l’exceptionnelle difficulté sociétale de publier sur ce sujet depuis les années 40, et par le fait qu’elle vient dans un deuxième temps consolider les apports théoriques des nombreux ouvrages et essais de la société civile (dont des universitaires), documentant rétrospectivement les SCAD dans une démarche historiographique. [6]

 

À partir de novembre 1996 [7] apparait dans des interviews et ouvrages politiques le terme d’« État profond » (deep state), tout d’abord dans le cadre de la Turquie. [8] Süleyman Demirel, ancien Président turc, a ainsi déclaré :

 

« Il y a un État profond et un autre État (…) Celui qui devrait être l’État effectif est en fait de trop, et celui qui devrait être de trop est en fait l’État effectif. (There is one deep state and one other state (…) The state that should be real is the spare one, the one that should be spare is the real one.) » [9] 

 

Le Premier ministre Erdoğan a également déclaré :

 

« Chaque État a son propre État ​​profond ; c’est comme un virus ; il réapparaît lorsque les conditions sont favorables. Nous continuons la lutte contre ces structures. Bien entendu, nous ne pouvons pas prétendre que nous l’avons complètement éliminé et détruit parce qu’en tant que politicien, je ne crois pas qu’un État dans le monde ait été capable de le faire complètement. (Every state has its own deep state; it is like a virus; it reappears when conditions are suitable. We continue fighting these structures. We cannot of course argue that we have completely eliminated and destroyed it because as a politician, I do not believe that any state in the world has been able to do this completely.) » [10]

 

Il est très significatif de remarquer qu’un concept connexe (l’« État dualiste ») avait été proposé par Ernst Fraenkel en 1941 pour caractériser l’Allemagne nazie. [11] Ce dernier estimait que le régime nazi se composait, en fait, de deux États distincts : l’un « normatif », l’autre « prérogatif ». Dans le premier, la bureaucratie administrative et judiciaire fonctionne selon des règles ; dans le second, le Parti, et plus particulièrement la Gestapo, travaillent sans la moindre contrainte juridique ultime. Le deuxième, bien sûr, possède un pouvoir complet pouvant arbitrairement remplacer le premier sur tout ou partie de ses actions.

 

Concernant les États-Unis, il est pertinent de mentionner le discours du Général MacArthur à Cleveland le 6 septembre 1951, à la suite duquel le journal Mt. Vernon Register-News a rapporté que MacArthur « […] cita le Département d’État comme un exemple de ce qu’il a appelé une “dérive constante vers un régime totalitaire.” Il a déclaré que [ce ministère] était en train d’assumer la position d’un “Premier ministre.” » [11b]

 

Le journal Sarasota Herald Tribune a donné d’autres détails :

 

« Le Général Douglas MacArthur a déclaré jeudi soir qu’il remarquait une “dérive constante vers un régime totalitaire”, ainsi que la suppression des libertés individuelles aux États-Unis. Lors d’un discours ponctué d’attaques contre l’administration Truman, il a déclaré que si cette tendance n’était pas inversée, elle pourrait conduire à une dictature. “Cette dérive a entraîné une relation paternaliste de plus en plus dangereuse entre le gouvernement fédéral et les citoyens, avec la prolifération d’agences (…) ayant pour but de contrôler l’individu (…) [Dans son] discours, (…) il a déclaré que les dirigeants de l’administration [gouvernementale] n’étaient pas dignes de confiance (…) » [11c]

 

Le San Bernardino Sun a également rapporté :

 

« Son discours, le dernier d’une série d’interventions politiques marquantes, a été consacré presque autant aux questions nationales qu’à celles de politique étrangère. Il comprenait quatre points essentiels :

1 . que “nos dirigeants” ont perdu la victoire militaire acquise dans la Seconde Guerre mondiale, du fait d’un désarmement trop rapide et de bévues diplomatiques, et que l’on ne peut plus leur faire confiance aujourd’hui ;

2 . que l’organisation des Nations Unies est “intrinsèquement faible” et [qu’elle] est menacée d’échec ;

3 . qu’il pourrait s’avérer que le Japon puisse être un jour “solidement ancré dans les garde-fous de nos précieuses libertés, tandis que nous les aurions nous-mêmes perdues” ;

(…) 4 . que depuis son retour d’Orient, il a remarqué notre “dérive constante vers un régime totalitaire [, caractérisée par] la suppression de ces libertés individuelles qui ont formé les pierres angulaires de la progression politique, économique et sociale de notre grandeur nationale.” MacArthur, insistant sur ce dernier point, a poursuivi en déclarant : “Si [ce processus] est [encore] longtemps toléré par les hommes libres, il ne peut qu’aboutir à [la prolifération de] ces [agences de] contrôle opérant [extrajudiciairement], qui ont de tout temps formé les bases du pouvoir dictatorial.” » [11d]

 

(…)

 

En 1955, le politologue Hans Morgenthau a décrit l’État dualiste pour caractériser les États-Unis. [12] Il distingue, « d’un côté, la hiérarchie d’un État démocratique traditionnel, qui fonctionne suivant la règle du Droit et, de l’autre côté, une hiérarchie sécuritaire plus ou moins dissimulée, qui supervise et contrôle le premier, ou qui est du moins capable d’exercer un véto effectif sur ses décisions ».

 

En fait, écrit Ola Tunander, « cette structure sécuritaire parallèle, (…) que certains pourraient appeler l’État profond, est très exactement l’appareil qui définit quand et si un état d’urgence doit être instauré. C’est cet aspect de l’État que Carl Schmitt, dans son ouvrage Politische Theologie, appelle le “souverain” en 1922 ». [12b,c]

 

warpng-397003970-ba7beOn remarque immédiatement que l’instauration de l’état d’urgence est l’un des concepts clés sur lequel l’État profond américain a travaillé pendant les dernières décennies du XXème siècle. [13a] Nous verrons ultérieurement les différences de conception de l’« État profond » entre Peter Dale Scott et Ola Tunander.

 

C’est dans ce contexte de l’État profond qu’il faut aussi comprendre le contenu du dernier discours du Président Dwight Eisenhower le 17 janvier 1961, ainsi que celui du Président John F. Kennedy, « The President and the Press », prononcé devant l’American Newspaper Publishers Association au Waldorf-Astoria Hotel, New York City, le 27 Avril 1961 – soit dix jours après l’invasion ratée, par la CIA, de la Baie des Cochons ; mais aussi dans la perspective du discours « Message to Congress on Curbing Monopolies » du Président Roosevelt, qui déclara le 29 avril 1938 :

 

« Des événements malheureux survenus à l’étranger nous ont réappris deux vérités élémentaires sur la liberté d’un peuple démocratique.

La première de ces vérités est que la liberté d’une démocratie n’est pas garantie si le peuple tolère l’expansion du pouvoir privé au point qu’il devienne plus puissant que l’État démocratique lui-même. Ceci, par essence, est le fascisme – la possession du gouvernement par un individu, un groupe, ou tout autre pouvoir privé exerçant son contrôle [sur l’État].

La seconde vérité est que la liberté d’une démocratie n’est pas non plus garantie si son système entrepreneurial n’apporte pas suffisamment d’emplois, et qu’il ne produit ni ne distribue les biens de manière à garantir un niveau de vie acceptable.

Ces deux leçons nous concernent ici-même, sur notre propre sol.

Aujourd’hui dans notre pays, nous observons une concentration de pouvoir privé sans précédent dans l’Histoire. » [13e]

 

En décembre 1913, le terme « le gouvernement invisible » a été utilisé par le député Lindbergh dans le débat sur le Federal Reserve Act : « Lorsque le Président aura signé ce projet de loi, le gouvernement invisible du Pouvoir Monétaire sera légalisé. » [13f] Ce terme est repris dans les années 60. [13b] Le Pr. Antony C. Sutton l’a également utilisé après 1972, en se focalisant sur ​​la politique étrangère des États-Unis mise en œuvre par l’État public, et ses liens avec des entreprises privées (industries, banques, médias, lobbies). Contrairement à Peter Dale Scott, il n’a pas exploré les liens avec les agences secrètes de l’État, telles que la CIA.

 

En 2014, à suite du scandale des écoutes massives de la NSA, le Pr. Michael J. Glennon a utilisé la théorie du « double gouvernement » – un terme forgé par Walter Bagehot [13c] – dans son excellente analyse sociologique et constitutionnelle des deux dernières administrations des États-Unis :

 

« Les politiques de sécurité nationale aux États-Unis sont en grande partie identiques entre les administrations Bush et Obama. Cette continuité peut s’expliquer par la théorie du “double gouvernement” de Walter Bagehot, un expert de la Constitution anglaise au XIXème siècle. Lorsqu’elle est appliquée aux États-Unis, la théorie de Bagehot suggère que les politiques de sécurité nationale sont définies par un réseau de hauts responsables qui, au sein de l’Exécutif, dirigent les Départements et agences responsables [des domaines sécuritaires] ; ces hauts fonctionnaires, répondant à des motivations structurelles inhérentes au système politique états-unien, opèrent principalement en secret et en dehors des garde-fous constitutionnels. »

 

Glennon mentionne également le terme de « structure profonde » utilisé par le Pr. Hugh Heclo en 1999, mais il se limite à décrire « ces éléments qui restent identiques quand l’administration change » à la suite des élections. [13d]

 

Glennon n’a pas étudié les actions illégales et occultes menées par l’État profond, contrairement à Peter Dale Scott. Mais nous pouvons toutefois citer ses analyses :

 

« En 1978, les inspecteurs généraux furent institués au sein des agences et des ministères fédéraux en tant que garde-fous contre le gaspillage, la fraude, les abus et l’illégalité. Néanmoins, pendant des années, cette fonction est restée vacante dans certaines des plus importantes agences ministérielles, dont les Départements d’État, de la Défense, de l’Intérieur et de la Sécurité de la Patrie. (…) Le Bureau de l’Inspecteur Général [BIG] de la CIA “a généralement obtenu de meilleurs résultats lorsqu’il s’occupait de cas isolés et de moindre ampleur”, mais “quand les problèmes les plus importants ont fait surface, le BIG officiel ne fut pas d’une grande utilité dans leur résolution” ; (…) Dana Priest dévoila dans le Washington Post l’existence des prisons secrètes de la CIA, au sujet desquelles le BIG n’avait pas enquêté avant la publication de cet article. Nous pouvons en conclure que [des dissidents] dans les milieux du Renseignement considèrent Mme Priest (ou MM. Risen, Lichtblau, Pincus, et d’autres journalistes d’investigation) comme un facteur de changement bien plus efficace que le BIG. Et le lanceur d’alerte ne s’est pas contenté de choisir Mme Priest au détriment de, ou en plus du BIG ; il (ou elle) a fait ce choix malgré le risque d’être sanctionné(e), licencié(e) ou même arrêté(e) pour avoir transmis des secrets à un journaliste. » [13d]

 

De 1987 à 1989, le sénateur Daniel Inouye a présidé une commission spéciale dans le cadre de l’enquête parlementaire sur l’affaire Iran-Contra des années 80 (le Senate Select Committee on Secret Military Assistance to Iran and the Nicaraguan Opposition). Lors des débats, Inouye a déclaré – en parlant des opérations qui avaient été révélées –, qu’il existe « un gouvernement de l’ombre disposant de sa propre force aérienne, de sa propre marine, de son propre mécanisme de financement, [et qui a] la capacité d’imposer ses propres conceptions de l’intérêt national, affranchi de la légalité et de tout contre-pouvoir. » [13g]

 

35-98.jpgNous avions nous-même utilisé le terme « État profond » en 2012, dans une description chronologique des événements aux États-Unis, [14] en référence aux travaux de Peter Dale Scott. En effet, ce dernier avait lui-même employé cette expression à partir de 2007. [15]

 

Aujourd’hui, c’est le terme qui commence à faire référence dans les grands médias, [16] mais son explication reste très souvent simpliste et source de confusion. C’est pourquoi nous allons maintenant définir plus précisément cette notion, tout en expliquant les différents concepts relevant de la « Politique profonde » – telle que développée par Peter Dale Scott depuis plus de 40 ans.

 

Définitions des principaux concepts de la « Politique profonde »

 

Tout d’abord, afin de mieux comprendre la logique et les objectifs de ce que Peter Dale Scott a appelé la Politique et l’Histoire profondes, voici un bref extrait de son dernier ouvrage, L’État profond américain :

 

« Je distingue deux niveaux dans l’Histoire des États-Unis : les faits historiques officiellement reconnus, et ceux qui sont dissimulés [ou déformés] par les autorités [, comme le 11-Septembre, l’assassinat de JFK, le Watergate ou l’Irangate, que Peter Dale Scott appelle les « événements profonds »]. En parallèle, il existe des événements pouvant être traités par les médias dominants, et ceux que ces mêmes médias censurent [, comme la libération d’Ali Mohamed, un instructeur clé d’al-Qaïda et informateur du FBI, que le Bureau avait obtenue des autorités policières canadiennes en 1993]. Par conséquent, ce phénomène engendre deux niveaux d’analyse historique : l’Histoire officielle (ou archivistique) qui ignore, déforme ou marginalise les événements profonds ; et un second niveau qui les incorpore – appelé l’Histoire profonde par ceux qui développent cette discipline, ou qualifié de “complotisme” par ses détracteurs. L’objectif des recherches dans le domaine de la Politique profonde est de mettre au jour et de comprendre ces événements obscurs depuis ce second niveau historique. Ainsi, grâce aux recherches qu’elle induit, la Politique profonde va finalement à l’encontre des médias dominants mais pas, selon moi, de l’intérêt général. Je suis même convaincu du contraire. »

 

À travers ses recherches, Peter Dale Scott expose les dangers méconnus de la prise de décision secrète et des politiques clandestines qui en découlent, étudiant les mécanismes de gouvernance répressive qui façonnent les politiques intérieure et étrangère des États-Unis dans les domaines sécuritaires (Patriot Act, guerres unilatérales, surveillance et détentions extrajudiciaires, opérations des services spéciaux…).

 

Pour approfondir la définition de l’Histoire profonde, en voici une explication plus précise, qui avait été proposée par Peter Dale Scott dans son livre La Route vers le nouveau désordre mondial :

 

« L’histoire archivistique est un ensemble chronologique d’évènements tel qu’il est reconstruit par les historiens grâce aux archives publiques ; cette notion est à l’opposé de celle d’Histoire profonde, qui est une chronologie d’évènements concentrée sur ce qui est souvent falsifié ou inexistant dans les archives publiques. » [17]

 

Concernant la parapolitique [18] et son rapport avec la Politique profonde, nous citerons à nouveau Peter Dale Scott :

 

« (…) j’ai défini la parapolitique – avec la CIA à l’esprit – comme un “système ou une pratique de la politique dans lesquels la responsabilité est consciemment atténuée.” (…) Selon moi, cette définition et ce mode d’analyse ont encore une certaine valeur. Mais la parapolitique ainsi définie est elle-même trop étroitement consciente et intentionnelle (…) [A]u mieux, elle décrit seulement une couche intermédiaire d’irrationalité sous la surface rationnelle de notre culture politique. Ainsi, je me réfère dorénavant à la parapolitique uniquement comme une manifestation de la Politique profonde, c’est à dire l’ensemble des pratiques politiques et des arrangements, intentionnels ou non, qui sont habituellement refoulés dans le discours public plus qu’ils ne sont admis. » [19]

 

Sur le système politique profond et son analyse, Peter Dale Scott nous apporte les précisions suivantes :

 

« Un processus ou un système politique profond se basent habituellement sur des procédures décisionnelles et exécutives soit conformes, soit extérieures à celles qui sont publiquement autorisées par la loi et la société. Dans le langage courant, la confidentialité et la criminalité collusoires font partie du fonctionnement du système politique profond. (…) L’analyse politique profonde se concentre sur les mécanismes d’accommodation généralement ignorés. Du point de vue de la science politique classique, les forces de l’ordre et la pègre sont opposées l’une à l’autre, les premières luttant pour mieux maîtriser cette dernière. Or, l’analyse politique profonde souligne que, dans la pratique, ces tentatives de contrôler la pègre aboutissent à l’utilisation d’informateurs criminels ; ces méthodes, étalées sur une longue période, transforment les informateurs en agents doubles ayant un statut particulier tant au sein de la police que dans leur gang. La protection des informateurs et de leurs crimes encourage des faveurs, des dessous de table, et finalement la corruption systémique (…) dans laquelle le gang peut avoir la haute main, et non le service de police qui s’est ainsi laissé corrompre. » [20]

 

Il est important de comprendre que ces mécanismes d’accommodation entre la pègre et les autorités officielles n’ont pas de limite de diffusion dans le système politique : en 1985, William H. Webster, alors directeur du FBI et futur chef de la CIA, a témoigné en faveur de Jackie Presser (un membre de l’équipe de transition du Président Reagan et l’un des chefs du gang des Teamsters), en déclarant que ses activités illégales avaient été autorisées. [21] Selon Peter Dale Scott,

 

« [u]ne analyse politique profonde élargit l’analyse structuraliste traditionnelle pour inclure des indéterminations comparables à celles qui sont étudiées dans la théorie du chaos. Un système politique profond est celui où les processus ouvertement reconnus ne sont pas toujours étroitement sous contrôle, précisément du fait de leur accommodation avec des sources de violence hors-la-loi, au moyen d’arrangements qui ne sont pas ouvertement admis et contrôlés. » [22]

 

Sur l’État profond et sa relation avec l’État public, Peter Dale Scott explique que l’organisation politique d’un pays

 

« correspond à deux systèmes entremêlés d’institutions étatiques : l’État profond et l’État public. Le second interagit avec la société civile et lui est attentif, surtout dans une démocratie ; le premier est à l’abri des changements au sein de l’opinion publique.

Ainsi, l’État profond se développe grâce à des opérations clandestines ; l’État public, au contraire, se voit restreint [ou déstabilisé] par celles-ci. (…) Suivant la même distinction établie par Hans Morgenthau dans sa discussion sur l’État dualiste, Ola Tunander parle d’un État démocratique et d’un État sécuritaire. Ses définitions se focalisent davantage sur les institutions de l’État dualiste ; les miennes, sur leur base sociale et leurs relations avec le pouvoir du supramonde [c’est-à-dire la société riche et privilégiée, qui exerce une influence efficace sur le gouvernement à travers le pouvoir privé]. »

 

Voici alors la distinction de Peter Dale Scott entre l’État profond et l’État sécuritaire, dont il a une conception différente de celle d’Ola Tunander :

 

« L’État profond et l’État sécuritaire ne sont pas identiques. Par État profond, je fais référence à des agences, telles que la CIA, qui ont peu ou pas d’enracinement populaire en dehors du gouvernement. Par État sécuritaire, je pense avant tout à l’armée, une organisation suffisamment vaste pour avoir un enracinement populaire limité et parfois même, dans certaines régions, constituer un élément de la société civile locale. Les deux répondent à différents segments du supramonde. Ainsi, ils se retrouvent parfois en opposition. »

 

À propos des stratégies géopolitiques et d’influence, et du caractère global du système de l’État profond, l’une des principales différences entre un État public et un État profond réside dans le fait que ce dernier n’est pas limité par les frontières et les ambassades. En effet, ce système de l’État profond est actif là où réside et se déplace chacun de ses pions. La collusion avec les entreprises et organisations transnationales lui donne cet élan (fondations « caritatives », majors pétrolières, services de renseignement étrangers, entreprises financières…). Ce milieu constitue ce que Peter Dale Scott appelle le système de l’État profond supranational (supranational deep state). [23] Il définit ce concept avec de nombreux détails et arguments dans son dernier livre, L’État profond américain.

 

Enfin, la notion du système de l’État profond telle que définie par Peter Dale Scott a évolué dans le temps, comme l’a récemment expliqué Maxime Chaix, son principal traducteur francophone :

 

etat-2« Dans son dernier livre, L’État profond américain, Peter Dale Scott indique que “l’expression ‘État profond’ [gizli devlet ou derin devlet] est née en Turquie en 1996. Elle faisait référence à des éléments [initialement] soutenus par les États-Unis – avant tout dans les services secrets et dans l’armée – qui avaient à maintes reprises employé la violence afin d’interférer dans le processus démocratique de la Turquie et le rediriger de force.” La définition de base de cette notion se réfère donc à des éléments nationaux agissant clandestinement et illégalement pour le compte d’une puissance étrangère, en l’occurrence les États-Unis. (…)

Aujourd’hui, Peter Dale Scott emploie l’expression “État profond” pour décrire un plus vaste agglomérat de pouvoirs extralégaux au sein et en dehors du gouvernement. Ce système n’inclut pas seulement les agences secrètes telles que le FBI ou la CIA, mais aussi leurs alliés médiatiques et d’autres éléments qui leur sont associés, aussi bien dans le supramonde opulent que dans le crime organisé, et dans des pays étrangers comme l’Arabie saoudite. En résumé, l’“État profond” qu’il décrit correspond en quelque sorte au “système politique profond” qu’il avait défini en 1993. (…) Cette précision est importante car, contrairement à ce que l’on pourrait croire, l’État profond n’est pas un État stricto sensu, mais un système informel de gouvernance abyssale et hors-la-loi, qui est aussi chaotique mais aussi puissant qu’un système météorologique. Dans son dernier livre, il explique comment les pétromonarchies du golfe Persique, les entreprises de défense états-uniennes et Wall Street ont progressivement formé un État profond supranational, qui mène des politiques parfois radicalement opposées aux intérêts nationaux des États-Unis, de leur peuple et de leurs institutions.

Initialement, Peter Dale Scott avait emprunté l’expression “État profond” à la Turquie en 2007, lorsqu’il écrivait La Route vers le nouveau désordre mondial. En 2013, le coup d’État militaire en Égypte et les révélations sur la surveillance de la NSA ont popularisé cette notion. En effet, les principaux médias US, comme le New York Times ou le Wall Street Journal, ont alors repris le concept d’“État profond” pour décrire l’appareil ultrasécuritaire qui gouverne les États-Unis dans la paranoïa et l’opacité – et dont la NSA est devenu le symbole le plus emblématique. Aujourd’hui, des journalistes français, comme Edwy Plenel, se sont appropriés cette notion. Ce dernier a récemment défini l’État profond français comme un “petit monde de gradés et de diplômés, de sachants et d’experts, qui se croit propriétaire d’un intérêt national dont le pire ennemi serait la délibération parlementaire, l’information transparente et le pluralisme partisan.” Ainsi, comme l’a écrit dans Paris Match le grand reporter François de Labarre, l’“expression ‘État profond’ (…) pourrait être bientôt à la mode”. J’ai donc bon espoir que cette notion, et plus largement la Politique profonde, finissent par s’imposer comme un nouveau paradigme des sciences politiques (…) » [24]

 

Vous l’aurez compris, les analyses et les concepts développés par Peter Dale Scott sont indispensables pour comprendre les différents systèmes de gouvernance répressive et abyssale qui menacent nos démocraties de l’intérieur – en particulier depuis le 11-Septembre. C’est pourquoi nous vous encourageons à lire les ouvrages de cet auteur, dont L’État profond américain, qui constitue une synthèse de ses quarante années de recherches dans le domaine de la Politique profonde.

 

Notes

 

[1]. Peter Dale Scott, Deep Politics and the Death of JFK (University of California Press, Berkeley et Los Angeles, 1993). D’après l’auteur (p.vii), ce livre se base sur deux manuscrits diffusés en 1971 et 1979.

 

[2]. Agile-Democracy.net (03/07/2014) ; Agile-Democracy.net (01/26/2014) ; Agile-Democracy.net (02/01/2014).

 

[3]. Nous publions cet article au moment même où les dirigeants non élus de la Commission européenne forcent les citoyens de l’UE à prendre des engagements de manière accélérée, sans aucune consultation ni aucun respect des procédures : intégration de l’Ukraine dans l’UE, signature du TTIP avec les États-Unis, et bientôt de nouvelles lois liberticides sous prétexte que « l’UE [ne serait] plus en sécurité et doit tout faire pour se protéger de la Russie ». Pensez-y quand vous compterez les bottes de l’OTAN dans vos rues [NdR : contrairement au Dr. Bruno Paul, qui a rédigé cette note et l’essentiel de cet article, je pense que les processus décisionnels antidémocratiques qu’il vient de décrire rendent inutile la présence des soldats de l’OTAN dans les rues européennes. Selon moi, la guerre a pris d’autres formes, avant tout médiatique, financière et économique].

 

[4]. JFK / Deep Politics Quarterly (1995 – 2013).

 

[5]. a) Recueil, « Government of the Shadows: Parapolitics and Criminal Sovereignty », sous la direction du Dr. Eric Wilson (Pluto Press, Londres, 2009). Une copie de l’article d’Ola Tunander est consultable ici ; b) Six articles parus dans American Behavioral Scientist, February 2010; 53 (6) (Voir une copie de l’article de Lance deHaven-Smith ici pour la distinction impérative entre les SCAD et ce qui est communément appelé la « théorie du complot ») ; c) Recueil, « The Dual State – Parapolitics, Carl Schmitt and the National Security Complex », sous la direction du Dr. Eric Wilson (Ashgate Publishing Ltd., 2012).

 

[6]. Voir par exemple les deux listes d’ouvrages cités ici.

 

[7]. Insight Turkey (Vol.11 / N°4 / 2009)

 

[8]. a) Voir Wikipedia.org pour l’utilisation de ce terme dans le cadre de la Turquie ; b) The New Yorker (03/2012) ; c) Pour l’utilisation de ce terme dans le cadre de l’Égypte, voir : OnReligion.co.uk (07/2013), GlobalPost.com (09/2013), GlobalPost.com (01/2015) ; sur l’État profond en Inde : DNAIndia (04/2014) ; sur l’État profond en Argentine : Maine’s NPR News Source (01/2015).

 

[9]. Washington Report on Middle East Affairs (January/February 2006) ; NTV (11/2005).

 

[10]. Today’s Zaman (12/2012).

 

[11]. « The Dual State. A Contribution to the Theory of Dictatorship », Ernst Fraenkel, traduit de l’allemand par E. A. Shils, en collaboration avec Edith Lowenstein et Klaus Knorr (Oxford University Press, New York, 1941) ; Fraenkel a vécu aux États-Unis à partir de 1939 ; il travaillera ensuite pour la Carnegie Endowment for International Peace et pour le gouvernement états-unien entre 1942 et 1951. Dans ce cadre, il collabora étroitement avec l’Office of Strategic Services (OSS), le précurseur de la CIA – comme l’ont expliqué Gerhard Göhler et Dirk Rüdiger Schumann dans Vorwort zu diesem Band (cité dans Ernst Fraenkel, Gesammelte Schriften, Band 3, Neuaufbau der Demokratie in Deutschland und Korea [Nomos Verlag, Baden-Baden, 1999], pp.9-49). Le gouvernement états-unien financera son retour et son nouveau poste en Allemagne. C’est sans doute ce qui explique pourquoi il décrit sous un angle uniquement positif le système politique US dans son ouvrage de 1960, intitulé Das amerikanische Regierungssystem.

 

[11b]. Mt. Vernon Register-News, 7 septembre 1951, p 2.

 

[11c]. Sarasota Herald Tribune, 7 septembre 1951, p 1.

 

[11d]. San Bernardino Sun, 7 septembre 1951, p 1.

 

[12]. Hans J. Morgenthau, dans Bulletin of Atomic Scientists, 1955 ; Republié dans Politics in the Twentieth Century, Vol.1: The Decline of Democratic Politics (University of Chicago Press, 1962).

 

[12b]. Ola Tunander (2012) « Dual State: The Case of Sweden », dans recueil, « The Dual State – Parapolitics, Carl Schmitt and the National Security Complex », sous la direction du Dr. Eric Wilson (Ashgate Publishing Ltd., 2012), pp.171-92.

 

[12c]. « Securitization, Dual State and US-European Geopolitical Divide or The Use of Terrorism to Construct World Order », Ola Tunander, Fifth Pan-European International Relations Conference, La Haye, 9-11 septembre 2004.

 

[13a]. Voir le chapitre sur la Continuité du Gouvernement (COG) dans Peter Dale Scott, La Route vers le nouveau désordre mondial : 50 ans d’ambitions secrète des États-Unis (Éditions Demi-Lune, Paris, 2010) ; édition originale : The Road to 9/11: Wealth, Empire, and the Future of America (University of California Press, Berkeley, 2007).

 

[13b]. « Aujourd’hui, il existe deux gouvernements aux États-Unis. Le premier est visible. Il s’agit du gouvernement au sujet duquel les citoyens lisent des articles de presse, et que les enfants étudient dans leurs cours d’éducation civique. Le second est cette machine secrète et complexe qui est en charge des opérations de la guerre froide. Ce deuxième gouvernement invisible collecte des renseignements, effectue des missions d’espionnage, ou encore planifie et exécute des opérations secrètes à travers le monde. » (David Wise et Thomas B. Ross, The Invisible Government, 1964) ; cité par J. Kuzmarov.

 

[13c]. Walter Bagehot, The English Constitution, 1867.

 

[13d]. Michael J. Glennon, « National Security and Double Government », Harvard National Security Journal, Vol.5, 2014, pp.1-114. Un commentaire de cette étude est disponible ici.

 

[13e]. Le Président Franklin Delano Roosevelt, discours « Message to Congress on Curbing Monopolies », le 29 avril 1938.

 

[13f]. Discours devant la Chambre des Représentants par C.A. Lindbergh (1859-1924), 22 décembre 1913, Congressional Record, Vol.51, p.1446.

 

[13g]. Discours du sénateur Inouye (en anglais) devant la Senate Select Committee on Secret Military Assistance to Iran and the Nicaraguan Opposition, 1987.

 

[14]. Conscience-Sociale.org (09/2012).

 

[15]. Peter Dale Scott, La Route vers le nouveau désordre mondial : 50 ans d’ambitions secrète des États-Unis (Éditions Demi-Lune, Paris, 2010) ; GlobalResearch.ca (06/2008).

 

[16]. The Guardian (07/2013) ; Financial Times (07/2013) ; Huffington Post (07/2013) ; WSJ (10/2013) ; New York Times (12/2013) ; Tom Hayden dans le Huffington Post (07/2013) le qualifie de « state within a state » (« État dans l’État ») ; signalons aussi Moyers & Company (02/2014) ; Charles Hugh Smith (02/2014) ; Huffington Post (03/2014).

 

[17]. Peter Dale Scott, La Route vers le nouveau désordre mondial : 50 ans d’ambitions secrète des États-Unis (Éditions Demi-Lune, Paris, 2010), pp.363-64.

 

[18]. Le terme de parapolitique (qui a un sens différent de celui de l’État profond) est utilisé par Peter Dale Scott dès 1972, dans son premier ouvrage. En 1977 apparait le terme de « parafascisme ».

 

[19]. Peter Dale Scott, Deep Politics and the Death of JFK (University of California Press, Berkeley et Los Angeles, 1993), pp.6-7.

 

[20]. Ibid., pp.xi-xii.

 

[21]. Voir les sources citées sur Wikipedia à propos de cette affaire.

 

[22]. Peter Dale Scott, Deep Politics and the Death of JFK (University of California Press, Berkeley et Los Angeles, 1993), pp.xiii.

 

[23]. Peter Dale Scott, « The State, the Deep State, and the Wall Street Overworld », The Asia-Pacific Journal, Volume 12, Issue 10, N°5, 10 mars 2014.

 

[24]. « Peter Dale Scott et la Politique profonde comme nouveau paradigme des Sciences politiques », interview de Maxime Chaix par Jean-Paul Baquiast et Christophe Jacquemin, AutomatesIntelligents.com (07/2015).

 

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2 Responses to “ Bruno Paul : « La politique profonde et l’État profond » ”

  1. […] votre question initiale sur l’intérêt de sa pensée, je vais citer Bruno Paul, qui a écrit un article intéressant sur le travail de Peter Dale Scott : « L’approche de la Politique profonde est fondamentale et […]

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