“Guerre en Libye : derrière l’alibi humanitaire, le néolibéralisme prédateur” (Maxime Chaix)

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“Guerre en Libye : derrière l’alibi humanitaire, le néolibéralisme prédateur” (Maxime Chaix)

 

En exclusivité, je vous diffuse une interview sur la campagne de l’OTAN en Libye, que j’ai accordée à des étudiants de la Faculté de Droit de Grenoble. Il y a quelques mois, ces derniers m’avaient interrogé dans le cadre d’une matière optionnelle de Sciences Po. Je salue donc leur audace intellectuelle, car le fait de m’avoir interviewé malgré l’ultraconformisme notoire des IEP est plutôt téméraire de leur part. À travers cet entretien, je m’efforce de déconstruire le mythe d’une OTAN « vertueuse » qui aurait sauvé les civils libyens, une contre-vérité assénée jusqu’à présent par celles et ceux qui ont défendu cette action militaire aux conséquences désastreuses. Je décortique également les intérêts néocolonialistes – et non « humanitaires » – ayant motivé cette intervention, et je tente de démontrer que celle-ci était préméditée de longue date. Sachant qu’il met à mal différents mensonges d’État, cet entretien constitue donc un appel à exercer son sens critique face au conformisme médiatique, universitaire et politique qui prédomine aujourd’hui, et qui permet à des individus fort mal intentionnés d’invoquer la morale, la paix et les droits de l’Homme pour détruire un nombre intolérable de pays.

 

1) Monsieur Chaix, pouvez-vous vous présenter ?

 

Maxime Chaix : Diplômé d’un Master 2 « Théorie et pratique des droits de l’Homme », que j’ai obtenu en 2009 à la Faculté de Droit de Grenoble, je suis le principal traducteur francophone de l’universitaire, ancien diplomate et essayiste canadien Peter Dale Scott. Après avoir co-traduit ses livres La Route vers le nouveau désordre mondial (2010) et La Machine de guerre américaine (2012), j’ai traduit intégralement L’État profond américain (2015), ayant conseillé Peter Dale Scott dans la rédaction de cet ouvrage. Je précise que ce livre a été recensé positivement dans Paris Match, puis dans le numéro 100 de la Revue Internationale et Stratégique de l’IRIS. Journaliste indépendant et bénévole, je me suis spécialisé dans les domaines du renseignement, des opérations clandestines, des questions stratégiques, de la criminalité financière et du terrorisme global. En 2015, j’ai lancé mon propre site afin de regrouper mes différents articles et traductions, et de relayer les travaux de Peter Dale Scott.

  

2) Quelle a été votre méthodologie intellectuelle pour appréhender le conflit libyen ?

 

MC : Ma méthodologie intellectuelle est celle de la « Politique profonde », une discipline qu’a développée Peter Dale Scott depuis plus de 40 ans. La Politique profonde est l’étude de l’« ensemble des pratiques et des dispositions politiques, intentionnelles ou non, qui sont habituellement refoulées dans le discours public plus qu’elles ne sont admises. » En d’autres termes, ma propre conception de la Politique profonde m’amène à analyser et à tenter de comprendre les objectifs inavoués des interventions militaires occidentales, comme les véritables buts de guerre de l’administration Bush en Irak ou de la présidence Sarkozy en Libye. J’étudie également les opérations clandestines des services spéciaux, ce qui est relativement difficile car elles sont dissimulées par la raison d’État. Je m’intéresse aussi aux opérations secrètes des Forces spéciales, qui sont habituellement admises lorsqu’elles sont divulguées dans la presse – contrairement aux opérations clandestines –, mais qui restent des actions sur lesquelles les États ne souhaitent pas systématiquement communiquer. On a pu le constater récemment avec la colère du ministre de la Défense Jean-Yves Le Drian lorsque Le Monde a révélé des opérations secrètes des Forces spéciales françaises en Libye, mais également des opérations clandestines de la DGSE dans ce pays.

 

Il en résulte que l’étude des politiques profondes nécessite de s’intéresser à des interventions et à des enjeux peu ou mal analysés dans les médias. Sachant que les opérations secrètes sont revendiquées par les États mais peu médiatisées, et que les opérations clandestines ne sont en principe pas admises par les autorités, je travaille sur ces problématiques en sélectionnant et en recoupant mes sources avec une grande rigueur. Idem lorsqu’il est question d’étudier les objectifs inavoués des interventions militaires occidentales, qu’elles soient directes (Irak, Afghanistan), clandestines (Syrie) ou les deux à la fois (Libye). Puisque mes sources sont pour la plupart consultables dans le domaine public, je les cite abondamment et de façon systématique. Concernant leur sélection et leur recoupement, je me base principalement sur le travail des meilleurs experts (Nafeez Mosaddeq Ahmed, Fabrice Balanche, Peter Dale Scott…), des think tanks que j’estime crédibles et attachés à la diversité des opinions (CFR, IRIS, Stratfor…), des médias dits « alternatifs » mais rigoureux (DeDefensa.org, Les-Crises.fr…), ou des journalistes spécialisés dans les questions de défense (Glenn Greenwald, Jean-Dominique Merchet, Gareth Porter…).

 

Outre mes recherches, j’ai tissé un réseau international de spécialistes, notamment des reporters de guerre ou des travailleurs humanitaires, qui m’informent sur les réalités des conflits qu’ils observent. N’étant pas encore journaliste de métier, je n’ai pas d’expérience de terrain, mais je n’exclue pas de me professionnaliser et de voyager en conséquence. Afin de compenser cette lacune, j’ai noué des contacts dans le monde entier, dont des amis mauritaniens, tunisiens ou nigériens qui partagent le même constat : l’intervention occidentale en Libye a déstabilisé l’ensemble du Sahel et du Maghreb. Par conséquent, les gouvernements de la région concentrent une part de plus en plus importante de leurs budgets nationaux dans les domaines sécuritaires, ce qui les détourne des besoins basiques des populations locales. Pour mieux comprendre la guerre en Libye et ses conséquences, j’ai également lu les analyses de Patrick Haimzadeh, qui a été diplomate français en poste à Tripoli. Rony Brauman, l’un des fondateurs de Médecins sans Frontières et professeur à Sciences Po Paris, a écrit lui aussi des articles intéressants, à l’image de ses interviews sur le sujet. Je peux également citer Alan J. Kuperman, un professeur de l’université du Texas ayant rédigé un important article pour le prestigieux Council on Foreign Relations (CFR). Je reviendrai sur les arguments de ces trois spécialistes, tout en citant d’autres experts compétents.

 

3) Selon vous, quel est le point de départ du conflit libyen ?

 

MC : Il est encore difficile de répondre à cette question, car le déclenchement de l’insurrection à Benghazi, qui fut le point de départ des troubles civils en Libye, est sujet à controverses. Officiellement, la coalition emmenée par la France, la Grande-Bretagne et les États-Unis est intervenue militairement dans ce pays en réaction aux exactions prétendument massives des troupes de Mouammar Kadhafi contre la population civile. Or, il s’est avéré que ces accusations étaient fausses. Comme l’a souligné l’universitaire Alan Kuperman dans Foreign Affairs, la revue du prestigieux CFR, « bien que la Maison Blanche ait justifié sa mission en Libye par des motifs humanitaires, cette intervention a en fait nettement aggravé le bilan humain dans ce pays. Tout d’abord, il s’est avéré que la répression de Kadhafi a été bien moins meurtrière que ne l’indiquaient alors les médias. (…) Au contraire, en s’efforçant de minimiser les pertes civiles, les troupes de Kadhafi s’étaient abstenues d’avoir recours à la violence indiscriminée. (…) Les troupes bien équipées de Kadhafi avaient mis en déroute les rebelles désorganisés, qui rentraient chez eux. À la mi-mars 2011, les forces gouvernementales s’apprêtaient à reprendre le dernier bastion rebelle de Benghazi, afin de mettre un terme à ce conflit qui n’avait engendré que 1 000 décès en un mois. Or, à ce moment précis, des expatriés libyens basés en Suisse, qui étaient liés aux rebelles, ont lancé des mises en garde sur l’imminence d’un “bain de sang” à Benghazi – [des propos alarmistes] dûment repris par les médias occidentaux, mais qui se sont avérés être de la pure propagande. En vérité, le 17 mars [2011], Kadhafi s’engagea à protéger les civils à Benghazi, comme il l’avait fait avant de reprendre les autres villes libyennes, ajoutant que ses forces “laissaient la possibilité” aux rebelles de se réfugier en Égypte. En résumé, les insurgés allaient perdre la guerre, donc leurs agents d’influence à l’étranger agitèrent le spectre du génocide pour susciter une intervention de l’OTAN – ce qui fonctionna à merveille. Il n’existe aucune preuve que Kadhafi avait planifié ou envisagé une campagne de tueries contre la population. Certes, le gouvernement avait tenté d’intimider les rebelles en promettant de les traquer sans relâche. Mais Kadhafi n’a jamais mis ces menaces à exécution en visant les civils. »

 

Bien qu’il soit encore invoqué pour justifier l’intervention de l’OTAN en Libye, l’argument des exactions de l’armée de Kadhafi contre les civils était donc faux, ce qu’a notamment confirmé le professeur Hugh Roberts dans la prestigieuse London Review of Books. Selon lui, « dans le contexte libyen, il n’a jamais été question de quoi que ce soit qui puisse être qualifié de nettoyage ethnique ou de génocide. (…) Ce conflit n’était pas ethnique ou racial mais politique, entre les défenseurs et les opposants au régime de Kadhafi ; (…) Toutes ces comparaisons avec Srebrenica ou le Rwanda n’étaient que des hyperboles excessives, qui visaient clairement à susciter la panique des différents gouvernements afin de les rallier à la cause du parti de la guerre, qui souhaitait une intervention militaire pour empêcher la défaite imminente de la rébellion. »

 

Mais revenons-en au déclenchement de l’insurrection à Benghazi, donc à la question du point de départ de ce conflit armé. Dans un intéressant documentaire de l’émission Spécial Investigation, un agent anonyme de la DGSE explique que les services spéciaux français et qataris ont mené des opérations clandestines de déstabilisation à Benghazi dès février 2011, c’est-à-dire plusieurs semaines avant le vote de la résolution 1973 de l’ONU le 17 mars 2011 (20min10s). Par ailleurs, en interrogeant un ancien chef de la DST et un important général 2S (18min24s), les auteurs de ce documentaire nous démontrent avec des arguments solides que cette opération libyenne était préparée de longue date par les états-majors impliqués. Par exemple, ils montrent qu’en novembre 2010, le site du Ministère de la Défense français annonçait des manœuvres militaires franco-britanniques en Méditerranée qui coïncideront avec le déclenchement de l’intervention occidentale en Libye (17min30s). J’ai été tout aussi intrigué par l’exil du chef du protocole de Mouammar Kadhafi en octobre 2010 (14min55s), et sa collaboration active avec les services français, dans un but manifestement hostile au dirigeant libyen.

 

Pour citer d’autres sources, nous pouvons mentionner les opérations des Forces spéciales qataries, dont près de 5 000 éléments auraient été déployés dès février 2011 en appui des milices anti-Kadhafi, parmi lesquelles combattaient « des islamistes ». À ma connaissance, personne n’a enquêté sur ces révélations de George Malbrunot, que je considère comme l’un des meilleurs journalistes français, du moins sur les questions relatives au Proche-Orient. Même problématique concernant les opérations des Forces spéciales françaises, britanniques et américaines menées sur le territoire libyen en 2011. Celles-ci ont particulièrement mal tourné, puisque nos soldats de l’ombre ont entraîné et armé des miliciens qui ont ensuite rejoint Daech et al-Qaïda en Syrie, comme l’avait révélé en août 2014 le Washington Post. Là encore, je n’ai pas constaté d’enquêtes à la suite de cet important article, dont je vous conseille vivement la lecture. Il appartiendra donc aux historiens de trancher la question du point de départ du conflit libyen. Mais dans tous les cas, de nombreuses sources crédibles démontrent une préméditation derrière cette intervention de l’OTAN. Je reviendrai sur cet aspect crucial du conflit, puisque les véritables buts de guerre ayant motivé cette campagne militaire ne semblent pas aussi « humanitaires » que ne le revendiquaient ses défenseurs.

 

4) Justement, d’après vous, quelles idéologies ont conditionné l’intervention en Libye ? Pensez-vous que ce conflit se base aussi sur une (ou des) idéologie(s) inavouée(s) ?

 

MC : Pour justifier cette intervention, nous avons pu observer en France la promotion médiatique quasi unanime d’une idéologie que je qualifierais d’« humanitariste », qui consiste à agiter le spectre d’un génocide pour convaincre l’opinion publique de la nécessité vitale d’une intervention militaire. Or, dans le cas de la Libye, les raisons invoquées par les défenseurs d’une action armée étaient tout simplement fallacieuses. Par exemple, comme l’a rappelé Rony Brauman – dont je précise qu’il était initialement favorable à une intervention de l’OTAN –, l’« aventure libyenne est elle-même partie d’une manipulation médiatique caractérisée. Ce qui a décidé Sarkozy et Obama a été le mitraillage aérien des manifestants de Tripoli le 21 février [2011], une fausse information diffusée par Al-Jazira sur la base d’un simple témoignage téléphonique. Or il n’y a pas eu de manifestations à Tripoli et encore moins d’avion mitraillant la foule. Aucun des médias dominants n’a daigné faire la moindre vérification. »

 

Cette idéologie « humanitariste », qui se fonde en partie sur la notion de « droit d’ingérence » formulée par Bernard Kouchner et Mario Bettati, trouve ses fondements en 1625, lorsque le juriste Hugo Grotius « parle d’un “droit accordé à la société humaine” dans le cas où un tyran “ferait subir à ses sujets un traitement que nul n’est autorisé à faire” ». Aux États-Unis, une certaine conception de cette idéologie est défendue tant par les néoconservateurs républicains – comme on a pu le constater avec l’exportation militarisée de la « démocratie » en Irak –, que par les « faucons libéraux » démocrates. Ces derniers sont notamment représentés par la conseillère à la Sécurité nationale Samantha Powers, qui fait partie des principaux défenseurs de la « Responsabilité de Protéger » (R2P). En un sens, nous pourrions considérer le volet militaire de cette doctrine comme une forme de « guerre préventive » contre des génocides, dont le risque peut être réel, exagéré, ou inventé.

 

Sachant que la R2P a des implications médiatiques, diplomatiques et juridiques, il serait réducteur de la limiter à son aspect purement belliqueux, comme l’a souligné l’universitaire Jean-Baptiste Jeangène Vilmer – qui est favorable à cette doctrine. Néanmoins, dans le cas libyen, l’application des volets non militaires de la R2P visait clairement à légitimer l’intervention armée, mais en utilisant des motifs fallacieux – dont les accusations jamais prouvées du premier procureur de la CPI. Comme l’avait souligné le journal Le Monde le 9 décembre 2011, « en mai [de cette même année], Luis Moreno Ocampo s’est emporté : Tripoli importe “du Viagra par conteneurs entiers”, a-t-il assuré, affirmant détenir les preuves de viols systématiques, arme de répression du régime. Quelques jours plus tard, la secrétaire d’État américaine, Hillary Clinton, relayait ces affirmations, désormais frappées du sceau de la vérité. Pourtant, les preuves restent à rassembler» Cinq ans plus tard, alors que la Libye a sombré dans le chaos, ces importations de « conteneurs entiers » de Viagra ne sont, à ma connaissance, toujours pas démontrées.

 

Ainsi, le danger de l’idéologie « humanitariste », dont la R2P est l’incarnation la plus aboutie, réside selon moi dans le fait qu’elle encourage des manipulations médiatiques pour justifier des interventions militaires qui peuvent s’avérer illégitimes, voire dangereuses. En France, cette idéologie est traditionnellement promue par celui qu’un académicien avait décrit comme le « vrai maître de la diplomatie » française, Bernard Henri-Lévy. Cet homme est intellectuellement proche des principales figures d’un réseau d’influence souvent décrit comme « néoconservateur », autrefois coagulé autour du Cercle de l’Oratoire et de la revue Le Meilleur des Mondes. Et depuis le second mandat de François Mitterrand, il a l’oreille des Présidents de la République issus des deux partis de gouvernement. Il joue donc un rôle diplomatique bien souvent décisif, mais dont la légitimité légale pose question. En 2006, « devant les invités du prestigieux [Council on Foreign Relations], Lévy (…) confirm[a] qu’il partage “la vision morale et l’hostilité des néoconservateurs pour les Saddam, mollah Omar et Milosevic”. » En rapportant cet aveu de BHL, L’Express n’établit pas de lien entre cette posture et les intérêts stratégiques des États-Unis et de leurs alliés en Irak, en Afghanistan et en ex-Yougoslavie.

 

Comme je l’avais souligné dans un article récent, cette même « vision morale » justifiera 5 ans plus tard la campagne de l’OTAN contre la Libye, occultant les véritables buts de guerre de l’Élysée et de ses partenaires, dont les États-Unis, la Grande-Bretagne et le Qatar. Rendu public à la suite du scandale de l’« Emailgate », un mémo confidentiel adressé à Hillary Clinton lorsqu’elle était secrétaire d’État explicita « cinq facteurs motivant l’engagement de Nicolas Sarkozy à mener cette guerre en Libye : un désir d’obtenir une plus grande partie du pétrole libyen ; accroître l’influence française en Afrique du Nord ; améliorer sa situation politique intérieure en France ; offrir à l’armée française une chance de rétablir sa position dans le monde ; répondre à l’inquiétude de ses conseillers concernant les plans à long terme de Kadhafi de supplanter la France comme puissance dominante en Afrique de l’Ouest ». Et comme l’a rapporté Régis Soubrouillard, BHL aurait « clairement fait savoir aux responsables du CNT qu’ils “avaient une dette envers la France au vu de son soutien précoce et que Sarkozy avait besoin de quelque chose de tangible à présenter aux leaders politiques et économiques français”. » À ma connaissance, ces objectifs nettement moins avouables de la guerre en Libye n’ont pas été démentis par les intéressés. En d’autres termes, derrière l’alibi humanitaire, le néolibéralisme prédateur a réellement conditionné cette intervention militaire. Néanmoins, la plupart de ses défenseurs continuent de la justifier par des motifs « humanitaires » pour le moins discutables

 

J’en conclue donc que l’intervention en Libye résulte de la combinaison entre une idéologie « humanitariste » publiquement revendiquée pour justifier la guerre, et une idéologie inavouée que je qualifierais de « néocolonialiste », puisqu’elle se fonde sur l’idée que le renversement d’un dirigeant étranger au profit d’une « opposition » sélectionnée par telle(s) ou telle(s) puissance(s) occidentale(s) favorisera différents intérêts énergétiques, financiers, géostratégiques ou entrepreneuriaux. Cette idéologie prédatrice fut imposée à l’Irak à travers la « stratégie du choc » théorisée par l’économiste Naomi Klein dans son excellent best-seller du même nom. Néanmoins, la carence majeure de ces politiques réside dans le fait que les « oppositions » désignées par des puissances extérieures, comme le CNT libyen ou le CNS syrien, n’ont bien souvent aucune légitimité pour les populations des pays attaqués. Dans le cas de l’Irak, le renversement de Saddam Hussein a permis de privatiser totalement le secteur pétrolier irakien, mais sans que la population de ce pays ne bénéficie des retombées économiques de cette politique d’inspiration néolibérale – comme l’avait expliquée une spécialiste de la question sur le site de CNN en 2013. Or, dans ce pays, le pouvoir central est plus affaibli et corrompu que jamais, au point que des milliers de protestataires chiites viennent de prendre d’assaut la fameuse « zone verte » de Bagdad. Cette situation chaotique perturbe de plus en plus les opérations des compagnies pétrolières étrangères implantées en Irak, mais elle ne les empêche pas de générer de gigantesques profits.

 

Ce dernier quart de siècle, au Proche-Orient comme en Afrique, les armées occidentales ont renversé des dictateurs au nom des droits de l’Homme, de la protection des populations et de la démocratie. Or, ces politiques ont malheureusement abouti au chaos, comme on a pu l’observer en Irak, en Libye et en Syrie. Dans ce dernier exemple, et contrairement à ce qui est généralement expliqué dans les médias grand public, l’implication de la CIA et de ses partenaires occidentaux et proche-orientaux a été massive, clandestine et illégale. Comme je l’ai démontré à travers différents articles, elle a conduit au renforcement des principaux groupes jihadistes sur le terrain, ce qu’a récemment confirmé la représentante au Congrès Tulsi Gabbard sur CNN, ou encore le célèbre journaliste d’investigation Gareth Porter. Si l’on se penche sur ces 25 dernières années, que les interventions militaires occidentales aient été directes ou indirectes, légales ou illégales, leur issue fut bien trop souvent catastrophique. Il est donc impératif de réviser en profondeur nos différentes politiques nord-africaines, centrasiatiques et proche-orientales, et d’adopter une approche moins militarisée pour répondre aux problèmes que nos États ont eux-mêmes créés ou exacerbés – comme en Libye, en Irak ou en Syrie.

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