EXCLUSIF : Sur les Panama Papers, Denis Robert en appelle à la prudence et à l’investigation

Crédit photo Aurélie Lamachère/SIPA
Crédit : Aurélie Lamachère/SIPA

 

EXCLUSIF : Sur les Panama Papers, Denis Robert en appelle à la prudence et à l’investigation 

 

Par Maxime Chaix

 

Chères lectrices, chers lecteurs, je publie cet article plus tard que prévu, puisqu’il devait paraître lundi 18 avril sur le site d’un grand magazine francophone dont je tairai le nom. Finalement, la personne à la tête de la rédaction de ce média a mis en avant quelques détails litigieux que j’aurais pu corriger, et a évoqué des arguments parfois discutables, parfois pertinents pour passer mon analyse à la trappe. Bien que cette personne ait plagié un extrait de l’un de mes articles sur son compte Facebook, je vais rester dans un état d’esprit positif et m’abstenir de consulter mon avocat. Informer mes concitoyens reste le plus important à mes yeux. Je vous diffuse donc ma modeste analyse sur les révélations des Panama Papers replacées dans le contexte de la guerre économique globale des États-Unis, en remerciant Denis Robert pour sa réponse intéressante.

 

Panama Papers : Denis Robert rappelle la « guerre économique mondiale » des États-Unis

 

Le 6 avril dernier, le journaliste Denis Robert et l’économiste Marc Chesney ont donné une conférence à Grenoble. À cette occasion, j’ai demandé au premier si l’organisation à l’origine des révélations des Panama Papers lui semblait neutre, notamment du fait de ses financeurs. Dans cette question à Denis Robert, j’ai fait référence au Consortium International des Journalistes d’Investigation (ICIJ), qui est une émanation du Center for Public Integrity. Pour être plus précis, j’aurais dû mentionner l’organisation qui a collaboré avec l’ICIJ pour révéler « ~.002% » des Panama Papers parmi les 11,5 millions de documents subtilisés au cabinet Mossack Fonseca. Il s’agit de l’OCCRP, l’acronyme d’Organized Crime and Corruption Reporting Project.

 

9782260029014Dans un article du site Arretsurimages.net (@si), que Denis Robert avait diffusé sur Facebook la veille de cette conférence, l’OCCRP est décrit comme un « consortium de journalistes internationaux, qui publie des enquêtes sur la corruption, principalement dans les pays de l’Est (…) ». @si reprend alors un article du Monde, qui a dû répondre à cette polémique en confirmant que certains financeurs de l’OCCRP dépendaient du gouvernement américain : « “Parmi ses donateurs figurent effectivement l’USAID, l’agence américaine pour le développement, et le département d’État des États-Unis (…). Ses soutiens comportent aussi des organisations non gouvernementales, dont l’Open Society Foundation financée par le milliardaire George Soros, et le think tank Google Ideas”, précise Le Monde, membre de l’ICIJ. Quel lien avec les “Panama Papers” ? L’OCCRP a travaillé main dans la main avec l’ICIJ sur ce dossier, en s’occupant notamment de la partie “Poutine”. Le Monde et d’autres medias (dont le Guardian) affirment en effet depuis plusieurs jours que l’entourage du président russe a amassé pendant des années plusieurs centaines de [millions] d’euros puisés dans l’argent public. »

 

Le mardi 5 avril, Wikileaks a donc vivement critiqué l’OCCRP, en exigeant la divulgation de l’intégralité des documents piratés au cabinet Mossack Fonseca, et en dénonçant ce qu’ils considèrent comme une campagne de presse visant à dénigrer le Président russe. Sur Twitter, l’organisation de Julian Assange a ainsi souligné que « l’attaque contre Poutine a été menée par l’OCCRP, qui cible la Russie et [des pays de] l’ex-URSS et qui a été financée par l’USAID et [le milliardaire George] Soros ». Ce soutien de Wikileaks en faveur d’un Président russe particulièrement décrié en Occident peut sembler suspect. Il n’en demeure pas moins que cet argument du manque de neutralité de l’OCCRP n’est pas dénué de fondements, au vu des tensions entre le Kremlin et Georges Soros, dont les ONG sont interdites en Russie. Et selon le magazine Foreign Policy, dans un article intitulé « L’affaire du “Twitter cubain” et les autres exemples où l’USAID a agi tel un service secret », « plusieurs gouvernements ont accusé depuis longtemps l’Agence américaine pour le développement international [USAID] d’être un paravent de la CIA ou d’autres organisations visant à les renverser. Comme le montre l’affaire [du “Twitter Cubain”], il semblerait qu’ils avaient raison. (…) Il existe peu de preuves pour étayer ces accusations [sic], du moins jusqu’à présent. Mais ce nouveau scandale à Cuba n’aidera pas l’USAID a restaurer sa réputation en lambeaux. »

 

Sachant que Denis Robert s’était fait l’écho de cette polémique lancée par Wikileaks, je l’ai interrogé sur ce sujet épineux. Voici sa réponse : « Sur les Panama Papers, je me réjouis et je suis heureux que ça sorte, qu’on en parle, mais c’est quand même assez troublant de voir qu’il y a très peu d’Américains dans ces documents », un étonnement partagé par RFI ou L’Obs. Denis Robert ajouta qu’il trouvait étrange « que les premiers noms qui sortent en France, c’est Balkany, Cahuzac… Il y a un côté “gadget”, on tire sur des ambulances, et ce n’était pas très crédible. Mon sentiment est que ce n’est pas clair effectivement, et donc qu’il faudrait enquêter sur ce sujet. Et quand j’ai lu le papier d’Assange et que j’ai lu la thèse de Wikileaks… En résumé, ils pensent que cela vient de l’administration d’Obama, qu’il était opportun, dans la guerre économique mondiale, qu’ils laissent sortir ces trucs-là. Et il y a des journalistes américains qui pensent la même chose. Je me suis rendu aux États-Unis il y a peu de temps et ils trouvaient que ce n’était pas crédible. Ceci dit, il vaut quand même mieux que ça sorte. Mais il faut être vigilant là-dessus. Et c’est vrai que le consortium est aidé par Soros. Les informations qui sortent, surtout de cette nature-là, elles ne sortent pas par altruisme. »

 

Les États-Unis sont devenus le plus « grand paradis fiscal au monde »

 

À l’instar de Wikileaks, Denis Robert en appelle donc à la prudence, tout en incitant les journalistes à enquêter sur cette question. Mais l’aspect le plus important de sa réponse est qu’il replace les Panama Papers dans le contexte de la guerre économique globale menée par les États-Unis, qui a notamment eu raison du secret bancaire suisse et qui a fait du pays de l’Oncle Sam « le plus grand paradis fiscal au monde », comme l’avait rapporté Bloomberg.com en janvier dernier. Mentionnons alors un intéressant échange avec l’autre intervenant de cette conférence, le professeur de finance Marc Chesney. En effet, il nous faut prendre en compte le contexte global dans lequel survient cette offensive médiatique contre le paradis fiscal panaméen, dans le sillage de la guerre juridique, financière et diplomatique lancée par Washington en 2008 contre le système financier suisse. J’ai donc rappelé à Marc Chesney cette analyse de Bloomberg.com, selon laquelle les États-Unis ont récupéré le marché offshore mondial au détriment de la Suisse et d’autres juridictions.

 

1507-1Voici ma traduction d’un extrait de cet important article : « Certains appellent [les États-Unis] la “nouvelle Suisse”. Pendant des années, les USA ont fustigé d’autres pays car ils aidaient des Américains fortunés à dissimuler leur argent en dehors des frontières nationales. Or, les États-Unis sont en train de devenir un paradis fiscal de premier plan pour les riches étrangers, à qui le secret est garanti. En résistant aux nouveaux standards mondiaux de transparence, les USA créent un nouveau marché très attractif, devenant l’endroit préféré des étrangers qui souhaitent planquer leur fortune. Des avocats londoniens jusqu’aux sociétés fiduciaires suisses, tout le monde emboîte le pas, aidant les riches de ce monde à transférer leurs comptes depuis des places [offshores] telles que les Bahamas et les Îles Vierges britanniques vers le Nevada, le Wyoming et le Dakota du Sud. “Comme il est ironique – ou plutôt pervers – que les États-Unis soient devenus la nouvelle juridiction du secret bancaire, alors qu’ils se sont montrés si moralisateurs dans leurs condamnations des banques suisses”, comme l’a écrit récemment dans une revue juridique Peter A. Cotorceanu, un avocat du cabinet zurichois Anaford AG. “Vous entendez ce ‘monstrueux bruit de siphon’ ? C’est le son de la ruée de l’argent vers les USA.” » Marc Chesney m’a confirmé la justesse de cet article, en citant le Delaware et le Nevada comme exemples de paradis fiscaux en plein essor.

 

La veille de cette conférence, le responsable des questions fiscales à Oxfam affirmait que les Panama Papers étaient « l’arbre qui cachent la forêt ». Dix jours plus tard, Oxfam America publiait un rapport indiquant que les 50 plus grandes multinationales américaines auraient placé près de 1,3 billions de dollars dans des places offshores entre 2008 et 2014. Dans la même période, ces entreprises auraient bénéficié d’environ 11,2 billions de dollars d’aides publiques aux États-Unis – un pays pourtant réputé « libéral ». Mais dans ce rapport, le terme « offshore », dont l’une des traductions littérales est « en mer », désigne principalement des îles exotiques telles que les Bermudes – un archipel où les multinationales américaines ont déclaré 104 milliards de dollars de profits en 2012, comme le rappelle Oxfam America. [1] Cependant, une recherche par mots-clés dans les 25 pages de ce rapport indique que les paradis fiscaux des États-Unis (Delaware, Nevada, Wyoming, Dakota du Sud…) ne sont pas cités. Or, si l’on prend l’exemple du Delaware, les principales multinationales américaines sont implantées « dans ce grand “trou noir” fiscal [où elles] font échapper à l’impôt une partie de leurs profits ». La City de Londres n’est pas non plus mentionnée dans cette étude d’Oxfam America, et pourtant…

 

Le réseau offshore global surveillé par une City pas « si respectable »

 

Dans le sillage des Panama Papers, Jacques Attali a souligné qu’« il y a plusieurs États des États-Unis, tel le Delaware, et plusieurs pays européens, comme la Grande-Bretagne ou le Luxembourg » parmi les principales places offshores dans le monde. Il a ajouté que « les pays offrant des avantages fiscaux démesurés en toute légalité doivent être combattus. J’attends avec gourmandise la publication, un jour, des “London Papers”, qui dévoileront comment la si respectable City abrite bien des turpitudes financières et fiscales, au détriment des pays dans lesquelles les richesses sont créées. Ce sera infiniment plus important et signifiant que les quelques révélations de Panama. » D’ailleurs, les sources potentielles de fuites ne manquent pas à Londres, puisque la City est en pointe dans la surveillance du système offshore global. En effet, comme l’a rappelé Paul Jorion, « le réseau des paradis fiscaux est en fait extrêmement bien surveillé, parce qu’il correspond à l’ancien Empire britannique. La City de Londres continue d’opérer une surveillance de bon niveau sur l’ensemble du réseau. En fait, les États ont besoin de cette surveillance parce qu’ils veulent contrôler de façon semi-permissive le blanchiment d’argent sale qui provient du trafic de la drogue, de la prostitution, du trafic d’armes. Le 17 septembre 2008, jour où le système s’est effondré, beaucoup d’argent sale a été injecté par le biais des paradis fiscaux si l’on en croit Antonio Mario Costa, qui était alors directeur de l’Office des Nations-Unies contre la drogue et le crime. Il est évident que la raison d’État a besoin de ces paradis. » De quoi mettre sérieusement en doute la volonté des gouvernements du G20 à lutter réellement contre les paradis fiscaux, alors que leurs ministres des Finances sont réunis le 15 avril dernier à Washington.

 

Dans ce contexte, il serait souhaitable que l’USAID, l’Open Society Foundation, le Département d’État et d’autres institutions soucieuses d’informer en toute neutralité l’opinion publique mondiale financent des fuites encore plus massives que les précédentes – des USA Papers ou des London Papers, comme l’a suggéré Jacques Attali. Néanmoins, en l’absence d’un nouvel Antoine Deltour à la City de Londres ou dans les paradis fiscaux des États-Unis, nous risquons de patienter un certain temps avant d’obtenir ces révélations…

 

Maxime Chaix

 

[1]. Broken at the Top, rapport d’Oxfam America, 14 avril 2016, p.4.

 

 

 

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