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L’eau sale dans les « guerres propres » occidentales

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L’eau sale dans les « guerres propres » occidentales 

 

Par Maxime Chaix (source : Le Club de Mediapart)

 

De l’Irak à la Yougoslavie, de l’Afghanistan à la Libye, du Yémen à la Syrie, les guerres ouvertes ou secrètes de l’Occident ont impliqué le ciblage militaire systématique des infrastructures fournissant l’eau potable aux populations. Des millions de personnes en ont été durement affectées. Une plongée dérangeante dans les méandres des « guerres propres » des puissances occidentales.

 

L’instrumentalisation de l’eau dans les conflits armés est une tactique plurimillénaire. Selon le géographe Philippe Boulanger, dès l’Antiquité, « le détournement des eaux [est] recommandé par le stratège chinois Sun Tse dans L’Art de la guerre (Ve siècle av. J.-C.), ou par le stratège romain Frontin dans Les stratagèmes (Ier siècle apr. J.-C.) ». D’après l’historien Jean-Nicolas Corvisier, il existe dans la Grèce antique «  une certaine conscience de ce qui se fait et de ce qui ne se fait pas durant les conflits (…) : ne pas utiliser des armes interdites ; ne pas empoisonner les eaux ; ne pas priver d’eau une Cité (…) Toutefois, si ces pratiques sont réprouvées, elles sont loin d’être inconnues. Certaines ont même fini par se banaliser avec le temps. (…) En revanche, l’interdit sur l’empoisonnement des eaux est beaucoup plus respecté  ». 2 500 ans plus tard, et malgré le développement du Droit international humanitaire depuis un siècle et demi, le recours à des tactiques illégales qui transforment l’eau en arme est une constante dans les guerres occidentales, qu’elles soient ouvertes (Irak, Kosovo, Libye…) ou clandestines (YémenSyrie…).

 

En septembre 2016, le Huffington Post rapporta qu’une « une station de pompage fournissant de l’eau aux quartiers d’Alep-Est tenus par les rebelles [avait] été détruite par des bombardements », ajoutant que les adversaires de Bachar el-Assad avaient « répondu en fermant une station approvisionnant le reste de la ville, laissant deux millions de personnes sans accès à l’eau potable.  » Un an auparavant, dans un texte cosigné par cinq parlementaires français, le député syrien Boutros Merjaneh et le journaliste franco-libanais Nader Allouche dénoncèrent le fait que « les groupes armés à Alep, qui ont pris possession de la station de pompage et d’épuration de l’eau, [avaient] décidé de couper l’accès à [cette ressource vitale], dont ils [privaient] intentionnellement la population d’Alep, qui compte encore 2,5 millions d’habitants. » Rappelant les « relations privilégiées de la France avec les belligérants et leurs parrains » du Golfe, ils incitèrent en vain les autorités françaises à s’opposer à cette manœuvre des milices anti-Assad.

 

Depuis la fin décembre, le même processus d’instrumentalisation militaire de l’eau est à l’œuvre dans la région de Damas, chaque camp se renvoyant la responsabilité de cette situation tragique qui affecte près de 5 millions de civils. Comme l’a rapporté le site israélien YNetNews.com, en se basant sur des informations de Reuters, « la source d’Aïn el-Fijé, qui fournit 65 % des réserves d’eau de Damas, a été bloquée par les rebelles ; ces derniers auraient également contaminé l’eau avec du carburant », tandis que les opposants à Bachar el-Assad accusent l’armée syrienne d’avoir bombardé la station de pompage de cette ville. Durant ce conflit, les milices rebelles autant que les forces loyalistes ont utilisé l’eau potable pour déstabiliser l’ennemi, ce qui a durement touché la population. Sachant que l’État français et ses alliés soutiennent l’opposition anti-Assad, ils se sont abstenus de protester lorsque la rébellion a empêché des millions de personnes d’accéder à l’eau potable, tout en dénonçant les crimes de l’armée syrienne et de ses soutiens. À l’aune de l’Histoire récente, cette complaisance occidentale face à de telles méthodes n’est pas surprenante, puisque les systèmes nationaux de distribution d’eau ont été systématiquement visés durant les « guerres propres » des puissances de l’OTAN (Golfe, Yougoslavie, Afghanistan, Libye), et dans les « guerres inavouables » où elles sont clandestinement impliquées (YémenSyrie).

 

Yougoslavie, Afghanistan : des guerres « propres » et « humanitaires » ?

 

Lancée en 1999, la guerre du Kosovo est la première application moderne du concept de « guerre humanitaire », autrement qualifiée d’« intervention d’humanité ». Or, comme l’a souligné l’universitaire Jean-Baptiste Jeangène Vilmer – qui est pourtant un défenseur de la doctrine de « Responsabilité de Protéger » (R2P) appliquée en Libye –, « la campagne aérienne de l’OTAN au Kosovo a été une catastrophe humanitaire. Elle constitue encore aujourd’hui l’un des cas les plus exemplaires de violation du principe de proportionnalité. La majorité des purges a eu lieu après le début des bombardements, et on a des raisons de croire qu’ils les ont accélérées. Lord Carrington lui-même, ancien ministre des Affaires étrangères britannique, Secrétaire général de l’OTAN et président de la Conférence Européenne sur la Yougoslavie, pense que ce sont les bombardements qui ont causé le nettoyage ethnique. » Moins connues de l’opinion publique, d’autres conséquences négatives de cette intervention militaire sont à déplorer, et elles discréditent la notion orwellienne de « guerre propre » popularisée en 1991, durant l’opération Tempête du désert.

 

En janvier 2001, un rapport de l’Assemblé parlementaire du Conseil de l’Europe critiqua l’impact écologique de cette campagne de l’OTAN en Serbie et au Kosovo. D’après ce document, « entre le 24 mars et le 5 juin 1999, 78 sites industriels et 42 installations énergétiques en Yougoslavie ont été endommagés par les bombardements et les frappes de missiles [, ce qui a] entraîné une grave contamination de l’air, de l’eau et du sol par des substances dangereuses. » Cet impact environnemental ne s’est pas limité à la Yougoslavie, « qui possède des nappes phréatiques d’importance européenne ; leur contamination peut avoir des incidences négatives à de grandes distances du territoire yougoslave. La situation est d’autant plus grave que les capacités d’auto-épuration des eaux souterraines sont nettement inférieures à celles des cours d’eau », selon les auteurs de ce rapport – qui soulignèrent également l’impact nocif des munitions à l’uranium appauvri. En outre, la destruction des infrastructures fournissant l’électricité ou l’eau potable – telles que les stations d’épuration –, ont massivement affecté les civils, ces frappes visant à encourager un rejet populaire de Slobodan Milosevic, alors Président de la République fédérale de Yougoslavie. Titrant que ces opérations réduisaient les Serbes à des « hommes des cavernes », le New York Times rapporta qu’« après deux mois de bombardements, qui commencèrent le 24 mars [1999], une OTAN désireuse de paralyser l’effort de guerre serbe s’[attaqua] intensivement au réseau électrique de ce pays, et les réserves d’eau dépendant des pompes électriques en [souffrirent] considérablement. Les bombes hautement explosives [causèrent] des dommages permanents à ces deux systèmes. »

 

Deux ans plus tard, à la suite du 11-Septembre, « Tony Blair et Georges W. Bush [appelèrent] de leurs vœux la formation d’une coalition militaro-humanitaire avant d’attaquer l’Afghanistan ». Les opérations furent lancées quelques semaines après ces attentats. À l’époque, les infrastructures garantissant l’accès à l’eau potable dans ce pays furent également visées par les avions de la coalition occidentale, qui frappèrent notamment les réseaux et les installations électriques permettant aux civils d’extraire l’eau de leur sol. Durant cet automne 2001, le peuple afghan venait de subir trois années consécutives de sécheresse. De ce fait, le cabinet de recherches énergétiques Frost & Sullivan souligna que ces frappes de l’OTAN suscitaient « de vives préoccupations en termes de santé publique et d’hygiène, puisque les villes [et les villages afghans avaient] besoin d’électricité pour pomper l’eau ». Ce pays entrait alors dans sa troisième décennie de guerre ininterrompue, ce qui avait délabré le système national d’assainissement des eaux et d’irrigation. S’ils n’en sont pas à l’origine, les bombardements occidentaux en Afghanistan ont aggravé une situation déjà critique, alors que ce pays traversait une crise de l’eau qui a persisté jusqu’à présent.

 

Comme s’en est récemment alarmé le médecin humanitaire Teck Young Wee, « partout sur cette planète, les enfants devraient pouvoir accéder à l’eau [potable]. Mais dans un Afghanistan “démocratique”, qui est soutenu par la communauté internationale et qui est le pays “le plus frappé par des drones”, Zuhair n’est qu’une personne parmi les 73 % de citoyens afghans qui n’ont pas accès à de l’eau potable et propre. Quelque chose me contrariait alors : puisque l’État afghan et les gouvernements alliés ne semblent pas vraiment préoccupés par la résolution des causes premières de cette crise de l’eau, de celle de l’environnement et de bien d’autres [fléaux], que pouvions-nous faire, [mon ONG] et moi-même ? » Ainsi, malgré les dizaines de milliards de dollars investis par la communauté internationale dans la reconstruction de ce pays – dont une part substantielle a été détournée à des fins de corruption –, l’accès à l’eau potable reste un problème majeur pour les trois quarts des Afghans.

 

Sur le long terme, les tactiques ciblant les infrastructures d’assainissement et de distribution de l’eau peuvent avoir des conséquences désastreuses sur les populations (maladies infectieuses, pandémies, cancers, pénuries…). Or, considérant le manque d’études épidémiologiques sur cette question, il est impossible de mesurer l’impact de ces politiques, qui échappent souvent à l’attention médiatique. Il est donc difficile de sensibiliser l’opinion sur ces méthodes mortifères et illégales. En effet, selon l’article 54 du Protocole I additionnel aux Conventions de Genève de 1949, de tels actes constituent des crimes de guerre. Dans certains cas, ils peuvent même être considérés comme des tactiques génocidaires s’ils engendrent la « soumission intentionnelle du groupe à des conditions d’existence devant entraîner sa destruction physique totale ou partielle », en vertu de l’article 2 de la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide, qui fut adopté par les Nations-Unies en 1948. Puisqu’elles ont induit le recours prémédité à des tactiques de privation d’eau potable ayant gravement affecté plusieurs millions de civils, nous allons expliquer dans quelle mesure les guerres du Golfe, de Libye et du Yémen pourraient entrer dans ce dernier cas de figure.

 

En Irak, l’eau est une « arme de destruction massive » depuis 1991

 

Au début de l’année 1991, les États-Unis, la France et leurs alliés lancèrent en Irak ce qui était présenté par CNN et d’autres médias occidentaux comme une « guerre propre », mais qui s’est avérée bien plus sale qu’on ne la décrivait. À l’époque, les images des puits de pétrole en feu ont marqué l’opinion, et l’on se rappelle donc qu’en janvier 1991, « Saddam Hussein [ordonna] la destruction des sites d’exploitation pétrolière dans le but de créer une pollution marine, le dysfonctionnement des usines de traitement de l’eau salée et des obstacles à un possible débarquement de la coalition. Les forces irakiennes [mirent] le feu à 60 puits de pétrole le 21 janvier, puis jusqu’à 613 (sur 732 dynamités) à la fin de février, produisant une catastrophe écologique équivalant à 12 fois (…) le désastre de l’Exxon Valdez en Alaska en 1989 [, selon le Pentagone] ». Peu évoqué dans les médias grand public – contrairement à ces sabotages de l’armée irakienne –, un fait historique encore plus dérangeant échappe à la mémoire collective, et discrédite totalement cette notion de « guerre propre ».

 

En effet, selon l’expert britannique Nafeez Ahmed, « des chiffres de l’ONU jamais remis en question démontrent qu’environ 1,7 million de civils irakiens sont morts à cause [du] régime de sanctions (…) imposé par l’Occident [à la fin de la guerre du Golfe], dont près de la moitié étaient des enfants. Il semblerait que cette abondance de morts ait été intentionnelle. Parmi les biens interdits par les sanctions de l’ONU, l’on peut recenser des produits chimiques et des équipements essentiels au fonctionnement du système national de traitement des eaux de l’Irak. Un document secret de l’Agence de Renseignement militaire du Pentagone (DIA) (…) a été découvert par le Professeur Thomas Nagy, qui enseigne à l’École de Commerce de l’Université George Washington. Selon lui, ce document constitue “un plan de génocide contre le peuple irakien”. » Toujours selon Nafeez Ahmed, « dans son article scientifique (…), le Professeur Nagy expliqua que ce document de la DIA révélait, dans “les moindres détails, une méthode parfaitement opérationnelle pour ‘délabrer complètement le système de traitement des eaux’ d’une nation entière” pendant une décennie. Par conséquent, la politique de sanctions créerait “les conditions favorables à une vaste propagation de maladies, dont des épidémies de grande ampleur (…) liquidant ainsi une vaste portion du peuple irakien”. »

 

D’autres sources confirment cette politique génocidaire et son caractère intentionnel, dont la lettre adressée en mai 2000 par le parlementaire américain Tony Hall à la secrétaire d’État Madeleine Albright. Comme s’en alarmait alors ce représentant au Congrès, « je partage les inquiétudes de l’UNICEF face à la détérioration permanente des systèmes d’assainissement et d’approvisionnement de l’eau sur la santé des enfants [irakiens]. Première cause de mortalité chez les enfants de moins de 5 ans, les maladies diarrhéiques ont dorénavant atteint des proportions épidémiques, et elles touchent quatre fois plus de personnes qu’en 1990. Les restrictions frappant les contrats dans le secteur de l’eau et de l’assainissement sont la première raison de la hausse des maladies et des décès. Sur les 18 contrats concernés, 17 interdictions ont été imposées par le gouvernement des États-Unis. (…) [Madame Albright,] je vous implore de reconsidérer votre décision [d’interdire ces contrats], car les maladies et les décès sont la conséquence inévitable de ne pouvoir ni consommer de l’eau potable, ni s’assurer une hygiène minimale. »

 

Quatre ans plus tôt, en mai 1996, une journaliste de l’émission télévisée 60 Minutes rappela à la secrétaire d’État Madeleine Albright que cette politique de sanctions imposée par les puissances occidentales avait tué « un demi-million » d’enfants irakiens en 5 ans, selon des estimations de l’UNICEF. Visiblement choquée par ces chiffres, elle lui demanda si cela « en valait la peine ». Sans hésiter, la secrétaire d’État lui répondit par l’affirmative, ce qu’elle regrettera des années plus tard, mais sans démentir ce lourd bilan. En d’autres termes, Madeleine Albright reconnut puis confirma la responsabilité centrale du gouvernement des États-Unis dans ce qui constitue un génocide au regard du Droit pénal international. Depuis ces aveux, aucun dirigeant occidental n’a été inquiété pour ce crime de grande ampleur, et l’Irak continue de s’enfoncer dans le chaos depuis l’invasion illégale de cette nation en 2003. À l’époque, selon le New Yorker, les soldats américains « découvrirent un pays brisé par les sanctions. Les centrales électriques vacillaient, les canaux d’irrigation étaient bouchés, les ponts et les routes tombaient en ruine ; dans leur majorité, les infrastructures semblaient avoir été improvisées. Le gouvernement des États-Unis dépensa ensuite des milliards de dollars pour les reconstruire. »

 

Malgré les sommes colossales investies dans la reconstruction de ce pays, les conditions de vie de la majorité des Irakiens restent catastrophiques, notamment en termes d’accès à l’eau potable. Selon le dernier rapport annuel du Bureau de coordination des affaires humanitaires de l’ONU (OCHA) relatif à l’Irak – qui a été publié un an avant l’offensive de Mossoul –, « les besoins humanitaires [dans ce pays] sont énormes, et ils sont en croissance permanente. L’accès aux services de santé essentiels représente un besoin immédiat pour 8,5 millions de personnes. À travers le pays, 6,6 millions de personnes ont un besoin urgent d’accéder à l’eau, à des installations sanitaires et à de l’aide en termes d’hygiène. (…) Les systèmes de distribution hydrique et d’assainissement des eaux usées sont délabrés, ce qui amplifie le risque de crises majeures de santé publique. » Depuis lors, selon les dernières estimations de l’OCHA, les conditions de vie de la population se sont encore dégradées, ce qui n’a pas empêché l’Irak de redevenir un producteur et un exportateur majeur de pétrole. « Mission accomplished ». 

 

En Libye, quand la « guerre humanitaire » assoiffe la population

 

En 2011, vingt ans après le lancement de l’opération Tempête du désert, l’OTAN est intervenue en Libye au nom de la « Responsabilité de Protéger ». Quatre ans plus tard, pour citer à nouveau Nafeez Ahmed, « de nombreux commentateurs parlent de la crise de l’eau qui s’aggrave à travers [ce pays], sachant que les besoins dépassent la production. Certains ont souligné le contexte environnemental de raréfaction de l’eau due aux changements climatiques. Or, ils ont ignoré le fait que [la Grande Rivière Artificielle (GRA),] le complexe système national d’irrigation patiemment construit et développé depuis des décennies afin de régler ce problème, fut délibérément ciblé et dégradé par l’OTAN. (…) En septembre [2011], (…) l’UNICEF rapporta que la destruction partielle de la GRA avait laissé 4 millions de Libyens sans eau potable. [En 2016,] la GRA est toujours en mauvais état, et la crise de l’eau en Libye continue de s’aggraver. »

 

Ces dernières années, d’autres experts ont confirmé une probable intensification de cette crise. Les raisons qu’ils invoquent pour l’expliquer sont principalement d’ordre naturel, telles que la rareté de l’eau dans cette région désertique. Or, les frappes de l’OTAN ont fortement détérioré le système national de distribution de l’eau en Libye, tout en retardant le développement de la GRA. En 2016, si l’on se base sur les estimations de l’OCHA, « environ 680 000 personnes [dans ce pays avaient] besoin d’une aide humanitaire pour satisfaire leurs besoins basiques en consommation d’eau et en hygiène (…) Le traitement des eaux usées [était] aussi de plus en plus préoccupant, en particulier pour les demandeurs d’asile et les migrants. » Selon le spécialiste des questions environnementales Kieran Cooke, le système de la GRA « pourrait s’effondrer si le chaos en Libye perdure – aboutissant à une pénurie chronique d’eau potable qui affecterait des millions de personnes ». 

 

Comme l’avait rapporté Bloomberg.com en mai 2015, les problèmes d’accès à l’eau en Libye sont également dus aux coupures d’électricité engendrées par le délabrement du système électrique national et les affrontements continuels entre milices rivales. La campagne de l’OTAN ayant engendré ce chaos sécuritaire et la destruction partielle des infrastructures libyennes, elle fut donc un facteur central d’aggravation de cette crise de l’eau qui menace l’avenir de ce pays. De toute évidence, le recours à cette tactique fut intentionnel, puisque les frappes contre ces équipements ne constituèrent en aucun cas des bavures, mais des attaques planifiées et assumées par l’état-major de l’OTAN. Au Yémen, des méthodes similaires de destruction délibérée des infrastructures d’assainissement et de distribution de l’eau sont employées par la « coalition arabe ». Bien qu’étant central, le rôle des États occidentaux dans ces opérations n’est toutefois pas assumé, sachant que cette guerre ne peut être justifiée par les motifs humanitaires attrayants qui ont légitimé l’intervention en Libye.

 

Au Yémen, un désastre humanitaire aggravé par les puissances de l’OTAN

 

Avant le conflit qui oppose depuis mars 2015 la coalition dirigée par l’Arabie saoudite aux rebelles houthis, le Yémen était déjà répertorié parmi les nations devant affronter les pénuries d’eau les plus graves. D’après certains experts, les nappes phréatiques de ce pays pourraient d’ailleurs être épuisées dès cette année. Dans un tel contexte, la guerre de la « coalition arabe » contre les Houthis a exacerbé une crise humanitaire qui préexistait, avec l’appui décisif mais confidentiel d’au moins trois États occidentaux. En effet, comme l’a souligné Régis Soubrouillard en avril 2015, le Pentagone, la Direction du Renseignement Militaire (DRM) et la DGSE aident l’armée saoudienne à planifier ses bombardements et à sélectionner ses cibles, notamment au moyen de renseignements satellitaires. En mai 2016, dans Le Figaro, le grand reporter George Malbrunot confirma l’implication clandestine de militaires français dans cette guerre, un haut gradé anonyme lui ayant affirmé que la France était « très discrètement cobelligérante », fournissant des « dossiers d’objectifs » ou effectuant des « missions de reconnaissance (…) non seulement par satellite, mais aussi avec des avions ». Ce rôle opérationnel décisif des forces françaises est méconnu, car seule une poignée de journalistes l’a rapporté. En revanche, l’engagement direct des États-Unis et de la Grande-Bretagne dans ce conflit est mieux couvert par la presse anglo-saxonne, et il ne se limite pas à des ventes d’armements. En effet, des officiers militaires de ces deux pays aident également leurs alliés locaux à planifier et à conduire leurs opérations. La « coalition arabe » est donc une expression qui masque, intentionnellement ou non, le rôle majeur des gouvernements américain, français et britannique dans cette offensive aux conséquences humanitaires désastreuses – notamment en termes d’accès à l’eau potable.

 

Comme l’a rapporté Amnesty International en février dernier, « j’ai été témoin de ce que les Yéménites endurent – voir des corps tirés des décombres à Sanaa ou des restes humains parmi les gravats jonchant le site d’une station d’épuration visée par une frappe aérienne à Hajja  ». En janvier 2016, l’UNICEF expliquait que « les enfants représentent au moins la moitié des 2,3 millions de personnes déplacées de leur foyer, et au moins la moitié des 19 millions de personnes qui s’efforcent chaque jour de trouver de l’eau potable ; (…) Les services publics de santé, d’eau et d’assainissement ont été décimés et ne peuvent pas répondre aux besoins toujours croissants d’une population désespérée. » Ainsi, des millions de civils yéménites subissent les conséquences des bombardements massifs d’infrastructures civiles par la « coalition arabe ». Ces opérations aggravent le manque chronique d’eau potable, ce qui favorise l’émergence ou la propagation d’épidémies de maladies diarrhéiques et de choléra. En d’autres termes, les dirigeants occidentaux ayant décidé d’appuyer secrètement cette offensive sont juridiquement coresponsables de l’aggravation d’un désastre humanitaire dans la nation la plus pauvre du Moyen-Orient. En effet, ces opérations limitent considérablement l’accès à l’eau potable dans un pays qui connaissait déjà des difficultés structurelles dans ce domaine, sans parler des pénuries de nourriture suscitée par les bombardements d’infrastructures agroalimentaires et le blocus imposé par la « coalition arabe ».

 

Dans les « guerres propres », des millions de malades et d’assoiffés

 

Dans les pays de l’OTAN, la guerre au Yémen passe au second plan. En revanche, l’indignation politico-médiatique s’est massivement concentrée sur Alep-Est, ce qui est paradoxal puisque la reprise de ces quartiers par les forces syriennes et leurs alliés représente une défaite militaire majeure pour al-Qaïda. À Mossoul, le même objectif est recherché par la coalition dirigée par les États-Unis, mais l’offensive contre Daech « a longuement piétiné » et les civils paient un lourd tribut dans cette opération, qui pourrait encore durer plusieurs mois. Dans ce contexte orwellien – où les jihadistes sont décrits comme « modérés » ou « extrémistes » en dépit de leur idéologie commune –, les opinions occidentales s’indignent des exactions de Bachar el-Assad et de ses soutiens, mais n’ont majoritairement pas conscience de l’implication de leurs gouvernements respectifs dans ce qui pourrait constituer des crimes de guerre, voire de génocide, au Yémen et dans les autres conflits étudiés à travers cet article.

 

Secrètement engagées dans des guerres inavouables au Levant et dans la Péninsule arabique, les puissances de l’OTAN y ont soutenu une coalition arabe et des mercenaires salafistes notoirement insensibles aux Conventions de Genève et aux droits de l’Homme. Entre autres actes de barbarie, ces forces sunnites ont empêché des millions de personnes d’accéder à l’eau potable. Plus globalement, depuis 1991, les États occidentaux ont affirmé conduire des « guerres propres » en Irak, en Yougoslavie, en Afghanistan et en Libye. Or, durant ces opérations, les infrastructures fournissant l’eau à la population ont été massivement et intentionnellement dégradées, engendrant ou aggravant des crises humanitaires ayant affecté des millions de civils. Et comme nous l’avons souligné, les pénuries d’eau courante ne sont que l’un des innombrables fardeaux imposés aux peuples « libérés » par ces offensives. De ce fait, et malgré les risques majeurs induits par sa présidence, il est plutôt rassurant que Donald Trump rejette les politiques de « changement de régime », qui sont hors de contrôle depuis le 11-Septembre, et qui ont provoqué la plupart des catastrophes humanitaires décrites dans cet article. Néanmoins, au vu de son hostilité ouverte à l’égard de la Chine, des ex-généraux bellicistes qui domineront son équipe de sécurité nationale, et de sa volonté de durcir la guerre contre Daech en assouplissant les règles d’engagement au détriment des civils, tempérons notre optimisme et gardons à l’esprit que les promesses n’engagent que celles et ceux qui les reçoivent.

 

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La CIA, l’Arabie saoudite et l’histoire inavouable d’al-Qaïda

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La CIA, l’Arabie saoudite et l’histoire inavouable d’al-Qaïda

 

Par Maxime Chaix

 

Quinze ans après le 11-Septembre, alors que le Congrès vient d’autoriser les citoyens américains à poursuivre l’Arabie saoudite pour son rôle présumé dans ces attentats, la « guerre contre le terrorisme » lancée peu après l’effondrement des Tours jumelles ne trouve pas de conclusion. Dans ce contexte, un nombre croissant d’experts désignent le militarisme occidental dans le « Grand Moyen-Orient » comme un facteur majeur d’amplification de la menace terroriste. Or, une attention bien moindre a été accordée aux politiques clandestines de la CIA, des services secrets saoudiens et de leurs alliés, qui sont pourtant à l’origine de ce fléau. En effet, tout observateur avisé est au courant du rôle central de ces agences dans la création et l’essor d’al-Qaïda, depuis la campagne antisoviétique des années 1980 en Afghanistan jusqu’au soutien des groupes armés qui tentent de renverser Bachar el-Assad en Syrie. Plongée dans une période trouble et mécomprise de l’histoire récente des services spéciaux américains et de leurs principaux partenaires.

 

Après le scandale du Watergate, le Congrès impose à la CIA de sévères restrictions légales et budgétaires. En réponse, des officiers de l’Agence créent un réseau alternatif appelé le Safari Club, du nom d’une luxueuse résidence de vacances au Kenya où ses membres se réunissent. Comme l’a expliqué l’ancien diplomate canadien Peter Dale Scott dans son dernier ouvrage, L’État profond américain, « durant les années 1970, d’importants officiers actifs ou retraités de la CIA (…) étaient mécontents des réductions budgétaires menées sous le Président Carter par Stansfield Turner, le directeur de l’Agence. En réponse, ils organisèrent un réseau alternatif que l’on appelle le Safari Club. Supervisé par les directeurs des services secrets français, égyptiens, saoudiens, marocains et iraniens (alors sujets du Shah), le Safari Club était secondé à Washington par un “réseau privé de renseignement”, selon Joseph Trento. Ce réseau regroupait alors des officiers de l’Agence tels que Theodore Shackley et Thomas Clines, qui avaient été marginalisés ou renvoyés par le directeur de la CIA Stansfield Turner. Comme le prince [et ancien chef des services secrets saoudiens] Turki ben Fayçal l’expliquera plus tard, l’objectif du Safari Club n’était pas seulement l’échange de renseignements, mais également la conduite d’opérations clandestines que la CIA ne pouvait plus mener directement en raison du scandale du Watergate et des réformes qui s’ensuivirent. » Ainsi fut mise en place une sorte de « deuxième CIA » hostile au Président Carter, mais favorable à celui qui allait lui succéder, l’ancien gouverneur Ronald Reagan – un farouche opposant à l’apaisement entre les États-Unis et l’URSS.

 

Années 1980 : la BCCI, la « deuxième CIA » et la création de la future al-Qaïda

 

À cette époque, le Safari Club a besoin d’un réseau de banques pour financer ses opérations anticommunistes. Avec la bénédiction du directeur de la CIA George Bush sénior, le chef des services secrets saoudiens Kamal Adham transforme la banque BCCI en une véritable blanchisserie internationale d’argent sale. Toujours selon Peter Dale Scott, « dans les années 1980, le directeur de la CIA William Casey prit des décisions cruciales dans la conduite de la guerre secrète en Afghanistan. Toutefois, celles-ci furent élaborées hors du cadre bureaucratique de l’Agence, ayant été préparées avec les directeurs des services de renseignement saoudiens – d’abord Kamal Adham puis le prince Turki ben Fayçal. Parmi ces décisions, nous pouvons citer la création d’une légion étrangère chargée d’aider les moudjahidines afghans à combattre les Soviétiques. En clair, il s’agit de la mise en place d’un réseau de soutien opérationnel connu sous le nom d’al-Qaïda depuis la fin de cette guerre entre l’URSS et l’Afghanistan. Casey mit au point les détails de ce plan avec les deux chefs des services secrets saoudiens, ainsi qu’avec le directeur de la Bank of Credit and Commerce International (BCCI), la banque pakistano-saoudienne dont Kamal Adham et Turki ben Fayçal étaient tous deux actionnaires. Ce faisant, Casey dirigeait alors une deuxième Agence, ou une CIA hors canaux, construisant avec les Saoudiens la future al-Qaïda au Pakistan, alors que la hiérarchie officielle de l’Agence à Langley “pensait que c’était imprudent”. »

 

Massivement cofinancée par les pétrodollars des Saoud – dont ceux puisés dans les caisses noires des contrats d’armements gérées par leur ambassadeur à Washington, le prince Bandar ben Sultan –, l’opération de soutien au jihad afghan débouchera sur le renforcement des seigneurs de guerre extrémistes et des trafiquants d’opium et d’héroïne dans les années 1980. Dans un précédent ouvrage, qui avait été recommandé par le général d’armée (2S) Bernard Norlain lorsqu’il dirigeait la Revue Défense Nationale, Peter Dale Scott expliqua qu’« en mai 1979, [les services secrets pakistanais de l’ISI mirent] la CIA en contact avec Gulbuddin Hekmatyar, le seigneur de guerre afghan qui bénéficiait certainement du plus faible soutien dans son pays. [Islamiste radical,] Hekmatyar était aussi le plus important trafiquant de drogue moudjahidine, et le seul à avoir développé un complexe de six laboratoires de transformation de l’héroïne dans le Baloutchistan, une région du Pakistan contrôlée par l’ISI. Cette décision prise par l’ISI et la CIA discrédite l’habituelle rhétorique américaine selon laquelle les États-Unis aidaient le mouvement de libération afghan. En fait, ils soutenaient les intérêts pakistanais (et saoudiens) dans un pays face auquel le Pakistan ne se sentait pas en sécurité. Comme le déclara en 1994 un dirigeant afghan à Tim Weiner, un journaliste du New York Times, “nous n’avons pas choisi ces chefs de guerre. Les États-Unis ont créé Hekmatyar en lui fournissant des armes. À présent, nous souhaitons que Washington les lâche et leur impose de ne plus nous tuer, afin de nous protéger de ces gens.” » Finalement, au début de l’année 2002, Hekmatyar appellera à la « guerre sainte » contre les États-Unis depuis son lieu d’exil dans la capitale iranienne, avant de s’installer au Pakistan pour organiser des opérations anti-occidentales en Afghanistan.

 

Années 1990 : les pétrodollars saoudiens financent les talibans et al-Qaïda… avec l’appui des services américains

 

Dans les années 1990, les pétrodollars saoudiens et le discret soutien de la CIA, du MI6 et de l’ISI favoriseront l’émergence des talibans. En effet, d’après le chercheur et journaliste britannique Nafeez Ahmed, qui fut un consultant dans les enquêtes officielles sur les attentats du 11-Septembre et du 7-Juillet, « à partir de 1994 environ et jusqu’au 11-Septembre, les services de renseignement militaire américains [1] ainsi que la Grande-Bretagne, l’Arabie saoudite et le Pakistan, ont secrètement fourni des armes et des fonds aux talibans, qui abritaient al-Qaïda. En 1997, Amnesty International a déploré l’existence de “liens politiques étroits” entre la milice talibane en place, qui venait de conquérir Kaboul, et les États-Unis. (…) Sous la tutelle américaine, l’Arabie saoudite continuait de financer [l]es madrasas. Les manuels rédigés par le gouvernement américain afin d’endoctriner les enfants afghans avec l’idéologie du jihad violent pendant la guerre froide furent alors approuvés par les talibans. Ils furent intégrés au programme de base du système scolaire afghan et largement utilisés dans les madrasas militantes pakistanaises financées par l’Arabie saoudite et l’ISI (…) avec le soutien des États-Unis. »

 

Dans un monde où, pour citer le général de Gaulle, « les États n’ont pas d’amis [mais] que des intérêts », Nafeez Ahmed explique ces politiques clandestines de soutien aux talibans par le fait que « les administrations Clinton et Bush espéraient se servir [de ces extrémistes] pour établir un régime fantoche dans le pays, à la manière de leur bienfaiteur saoudien. L’espoir vain et manifestement infondé était qu’un gouvernement taliban assure la stabilité nécessaire pour installer un pipeline trans-afghan (TAPI) acheminant le gaz d’Asie centrale vers l’Asie du Sud, tout en longeant la Russie, la Chine et l’Iran. Ces espoirs ont été anéantis trois mois avant le 11-Septembre, lorsque les talibans ont rejeté les propositions américaines. Le projet TAPI a ensuite été bloqué en raison du contrôle intransigeant de Kandahar et de Quetta par les talibans ; toutefois, ce projet est désormais en cours de finalisation », mais visiblement sans la participation des supermajors occidentales. Rappelons alors que la multinationale californienne UNOCAL, qui a été absorbée par ChevronTexaco en 2005, négociait ce projet avec les talibans entre 1997 et le printemps 2001, avec le soutien du gouvernement des États-Unis. Or, le régime du mollah Omar protégeait Oussama ben Laden et ses hommes à cette époque.

 

Toujours dans les années 1990, les politiques clandestines de la CIA et de ses alliés britanniques, saoudiens et pakistanais favoriseront l’essor global d’al-Qaïda – une réalité documentée mais largement ignorée dans le monde occidental. Dans ce même article, Nafeez Ahmed rappelle que, « comme l’historien britannique Mark Curtis le décrit minutieusement dans son livre sensationnel, Secret Affairs: Britain’s Collusion with Radical Islam, les gouvernements des États-Unis et du Royaume-Uni ont continué de soutenir secrètement des réseaux affiliés à al-Qaïda en Asie centrale et dans les Balkans après la guerre froide, et ce pour les mêmes raisons que précédemment, à savoir la lutte contre l’influence russe, et désormais chinoise, afin d’étendre l’hégémonie américaine sur l’économie capitaliste mondiale. L’Arabie saoudite, première plateforme pétrolière du monde, est restée l’intermédiaire de cette stratégie anglo-américaine irréfléchie. »

 

Après les attentats contre les Tours jumelles et le Pentagone, la CIA durcira sa politique antiterroriste en détenant arbitrairement, en torturant et en liquidant des membres présumés ou avérés du réseau de Ben Laden dans le cadre de la « guerre globale contre le terrorisme ». Pourtant, « vers le milieu [des années 2000], l’administration Bush décida d’utiliser l’Arabie saoudite pour transmettre des millions de dollars à des jihadistes affiliés à al-Qaïda, à des extrémistes salafistes et à des islamistes des Frères musulmans. L’idée était de renforcer ces groupes à travers le Proche-Orient et l’Asie centrale, dans l’objectif de contrer et de refouler l’influence géopolitique de l’Iran chiite et de la Syrie. En 2007, [le grand reporter] Seymour Hersh lui-même rapporta en détail le déploiement de cette stratégie dans le New Yorker, citant un certain nombre de sources gouvernementales issues des milieux de la défense et du renseignement aux États-Unis et en Arabie saoudite. » Ainsi, l’administration Bush revendiquait alors une « guerre contre le terrorisme » tout en soutenant des groupes jihadistes par l’entremise des services saoudiens – une politique de guerre par procuration qui trouve ses origines en Afghanistan dans les années 1980, et qui sera imposée à la Syrie trois décennies plus tard. 

 

Années 2010 : la CIA coordonne l’effort de guerre anti-Assad des pétromonarchies et de la Turquie

 

En janvier 2016, quarante ans après la création du Safari Club, le New York Times révéla que l’Arabie saoudite avait été « de loin » le principal financeur de la guerre secrète de la CIA en Syrie, baptisée « opération Timber Sycamore ». Ce journal cita le rôle majeur du prince Bandar ben Sultan dans celle-ci – alors qu’il dirigeait les services saoudiens entre juillet 2012 et avril 2014 –, tout en reconnaissant que cette opération de « plusieurs milliards de dollars » annuels avait conduit au renforcement des groupes jihadistes en Syrie, avec la complicité de la CIA. Selon le Times, « les efforts saoudiens [en Syrie] furent dirigés par le flamboyant prince Bandar ben Sultan, (…) qui demanda aux espions du royaume d’acheter des milliers [de mitrailleuses] AK-47 et des millions de munitions en Europe de l’Est pour les rebelles. La CIA a facilité certains [sic] de ces achats d’armements pour les Saoudiens, dont un vaste deal avec la Croatie en 2012. Durant l’été de cette même année, ces opérations semblaient être hors de contrôle à la frontière entre la Turquie et la Syrie, les nations du Golfe transmettant de l’argent et des armes à des factions rebelles – y compris à des groupes dont les hauts responsables américains craignaient qu’ils soient liés à des organisations extrémistes comme al-Qaïda. »

 

En réalité, malgré ces craintes à Washington, la CIA coordonnait clandestinement depuis le mois de janvier 2012 au moins deux réseaux d’approvisionnement en armes financés par les pétromonarchies du Golfe et la Turquie : une série de livraisons aériennes depuis les Balkans, qui a récemment fait l’objet d’une enquête approfondie du BIRN et de l’OCCRP confirmant le rôle central de la CIA dans ce trafic d’armes illégal ; et une autre voie d’approvisionnement maritime depuis la Libye, selon les révélations jamais démenties du journaliste d’investigation Seymour Hersh.

 

Ainsi, le New York Times confirma indirectement les propos de la parlementaire américaine Tulsi Gabbard. Trois semaines avant les attentats du 13-Novembre, elle avait dénoncé sur CNN le soutien clandestin d’al-Qaïda par la CIA sur le front syrien, critiquant le fait que l’Agence avait pour objectif de renverser Bachar el-Assad en soutenant des rebelles loin d’être aussi modérés qu’ils nous avaient été décrits jusqu’alors. Comme elle l’affirma durant cet entretien, « les États-Unis et la CIA doivent stopper cette guerre illégale et contreproductive pour renverser le gouvernement syrien d’Assad et doivent rester focalisés sur le combat contre notre ennemi réel, les groupes islamistes extrémistes. Car actuellement, nous voyons pourquoi cela est contreproductif : en œuvrant (…) pour renverser le gouvernement syrien d’Assad, nous [sommes] en train de renforcer nos ennemis, les islamistes extrémistes. »

 

Avant de donner de plus amples détails sur cette politique clandestine et ses conséquences, elle rappela qu’« il n’y pas eu de vote au Congrès pour autoriser l’usage de la force, pour autoriser une guerre visant à renverser un gouvernement souverain. Depuis que j’ai siégé [à la Chambre des Représentants], il n’y a eu aucun vote, y compris avant que je sois élue [en 2013]. Donc le peuple américain n’a pas eu l’opportunité de s’exprimer, d’approuver ou de désapprouver une telle guerre. Par conséquent, elle est illégale. » Il est fort probable que le caractère illicite de ces opérations explique pourquoi le Président Obama, l’ancienne secrétaire d’État Hillary Clinton et d’autres hauts responsables américains ont systématiquement occulté le rôle majeur de la CIA dans le conflit en Syrie, comme l’a récemment souligné le professeur à l’université Columbia Jeffrey D. Sachs.

 

Lors de cette interview sur CNN, Tulsi Gabbard expliqua également que cette guerre secrète « est contreproductive car actuellement, des armements américains vont dans les mains de nos ennemis, al-Qaïda et ces autres groupes, des groupes islamistes extrémistes qui sont nos ennemis jurés. Ce sont des groupes qui nous ont attaqués le 11-Septembre, et nous étions censés chercher à les vaincre, mais pourtant nous les soutenons avec ces armes pour renverser le gouvernement syrien. (…) Je ne veux pas que le gouvernement des États-Unis fournisse des armes à al-Qaïda, à des islamistes extrémistes, à nos ennemis. Je pense que c’est un concept très simple : vous ne pouvez vaincre vos ennemis si, en même temps, vous les armez et vous les aidez ! C’est absolument insensé pour moi. (…) Nous en avons discuté [avec des responsables de la Maison-Blanche,] à la fois durant des auditions [parlementaires] et à d’autres occasions, et je pense qu’il est important que les citoyens des États-Unis se lèvent et disent : “Regardez, nous ne voulons pas aller [en Syrie] et faire ce qui s’est passé avec Saddam Hussein, faire ce qui s’est passé en Libye avec Kadhafi, car ce sont des pays qui ont sombré dans le chaos et qui ont été conquis par des terroristes islamistes à cause des actions des États-Unis et d’autres [pays].” »

 

Interrogé quelques semaines après ces déclarations, [2] Nafeez Ahmed souligna que « la représentante Gabbard est une femme politique de premier plan au sein du Parti Démocrate », dont elle assurait la vice-présidence avant de rejoindre l’équipe de campagne de Bernie Sanders. Ce bon connaisseur des arcanes de Washington ajouta qu’elle dispose d’un « accès à des informations gouvernementales confidentielles relatives aux politiques étrangères et militaires des États-Unis, puisqu’elle siège dans deux importantes commissions parlementaires : la Commission de la Chambre des Représentants sur les Forces armées et celle concernant les Affaires étrangères. De ce fait, ses critiques visant les politiques clandestines de l’administration Obama en Syrie sont à prendre très au sérieux. »

 

Surpris que les déclarations de Tulsi Gabbard n’aient pas suscité d’indignation nationale aux États-Unis, Nafeez Ahmed ajouta que « son témoignage sur CNN, loin d’être une “théorie du complot” infondée, confirme le soutien de la CIA en faveur de groupes affiliés à al-Qaïda en Syrie – qui s’opère principalement par l’entremise de nos partenaires régionaux tels que les États du Golfe et la Turquie. » Ces actions clandestines étant aujourd’hui de notoriété publique, elles soulèvent des questions dérangeantes sur la façon dont les intérêts géostratégiques court-termistes des États-Unis et de leurs alliés continuent de menacer la sécurité nationale de nos démocraties, et de déstabiliser un nombre croissant de pays. Finalement, moins d’une semaine après les attentats du 13-Novembre, Tulsi Gabbard déposa une proposition de loi, dont le but est de « stopper immédiatement la guerre illégale et contreproductive visant à renverser le gouvernement syrien d’el-Assad », cette initiative n’ayant toujours pas été débattue ni votée à la Chambre des Représentants.

 

Comment les opérations de la CIA et de leurs alliés saoudiens échappent au contrôle du Congrès

 

L’article du New York Times cité précédemment souligna aussi l’importance des chefs de station de la CIA en Arabie saoudite, qui y sont décrits comme étant « le véritable lien » entre Washington et Riyad depuis plusieurs décennies. Le Times fit remonter les origines de cette relation opaque et fusionnelle à la création du Safari Club. En mobilisant des fonds étrangers dans les années 1980, ce réseau a permis de financer les opérations clandestines de la CIA en Angola, au Nicaragua et en Afghanistan tout en échappant à la supervision du Congrès américain. Un tel système de financement sera adopté dès 2012 dans la guerre en Syrie, cette institution ne pouvant contrôler ce que le Washington Post a décrit en 2015 comme un « vaste effort [anti-Assad] de plusieurs milliards de dollars impliquant [la CIA,] l’Arabie saoudite, le Qatar [,] la Turquie » et leurs alliés, à travers l’« une des plus grandes opérations clandestines » de l’Agence. Conformément à la doctrine du « déni plausible », les financements extérieurs qu’elle mobilise ne sont pas soumis à la supervision du Congrès, qui ne peut exercer son contrôle sur les activités et les budgets des services spéciaux étrangers. Il en résulte que les États-Unis peuvent aisément rejeter la faute de l’essor des groupes extrémistes en Syrie sur leurs alliés du Proche-Orient, alors que la CIA soutient activement leurs opérations depuis les « MOC » (Military Operations Centers), des bases secrètes en Turquie et en Jordanie depuis lesquelles ont été livrées des milliers de tonnes d’armement aux milices anti-Assad, y compris les plus extrémistes.

 

Si les politiques imposées depuis quarante ans par les maîtres-espions américains et saoudiens recèlent encore bien des secrets, il ne fait plus de doute qu’elles ont grandement favorisé la création et l’internationalisation des réseaux jihadistes qui menacent dorénavant la paix mondiale. Comme l’avait expliqué Yves Bonnet, l’ancien responsable « de la Direction de la surveillance du territoire (DST) (…), la CIA et l’Arabie saoudite ont créé de toutes pièces le terrorisme messianique dont se réclament Al-Qaïda et Daesh. » Et pour citer à nouveau Nafeez Ahmed, « les réseaux moudjahidines afghans ont été formés et financés sous la supervision de la CIA, du MI6 et du Pentagone. Les États du Golfe ont apporté des sommes d’argent considérables, tandis que l’Inter-Services Intelligence (ISI) pakistanais a assuré la liaison sur le terrain avec les réseaux militants coordonnés par [Abdullah] Azzam, [Oussama] ben Laden et [leurs complices]. L’administration Reagan a par exemple fourni 2 milliards de dollars aux moudjahidines afghans, complétés par un apport de 2 milliards de dollars de l’Arabie saoudite. »

 

Après avoir rappelé ces faits bien connus, Nafeez Ahmed remet en cause une idée fausse qui a été continuellement reprise par une grande majorité d’experts et de journalistes occidentaux depuis le 11-Septembre : « Selon la croyance populaire, cette configuration désastreuse d’une collaboration entre l’Occident et le monde musulman dans le financement des extrémistes islamistes aurait pris fin avec l’effondrement de l’Union soviétique. Comme je l’ai expliqué lors d’un témoignage au Congrès un an après la sortie du rapport de la Commission du 11-Septembre, cette croyance populaire est erronée. (…) Un rapport classifié des services de renseignement américains, révélé par le journaliste Gerald Posner, a confirmé que les États-Unis étaient pleinement conscients du fait qu’un accord secret avait été conclu en avril 1991 entre l’Arabie saoudite et Ben Laden, alors en résidence surveillée. Selon cet accord, Ben Laden était autorisé à quitter le royaume avec ses financements et partisans et à continuer de recevoir un soutien financier de la famille royale saoudienne à la seule condition qu’il s’abstienne de cibler et de déstabiliser le royaume d’Arabie saoudite lui-même. Loin d’être des observateurs distants de cet accord secret, les États-Unis et la Grande-Bretagne y ont participé activement. »

 

Dans le dernier livre de Peter Dale Scott, cet accord d’avril 1991 entre Ben Laden et la famille royale saoudienne est corroboré en citant le livre lauréat du prix Pulitzer de Lawrence Wright sur al-Qaïda et le 11-Septembre. D’après d’autres sources crédibles, cette entente aurait été renouvelée en 1995, selon Anthony Summers, puis en 1998, selon Ahmed Babeeb. Parallèlement, d’après l’ancien diplomate et officier consulaire américain à Djeddah Michael Springmann, « la CIA transféra [des moudjahidines ayant combattu en] Afghanistan vers les Balkans, l’Irak, la Libye et la Syrie en leur accordant des visas US illégaux » – affirmant avoir découvert que le consulat dans lequel il travaillait était en fait une « base de la CIA ».

 

Au vu des éléments étudiés dans cet article, loin d’être la nébuleuse insaisissable qui nous est décrite dans les médias occidentaux, le réseau d’al-Qaïda a été utilisé par les services spéciaux américains et leurs partenaires y compris après la guerre froide, afin de remplir différents objectifs géostratégiques inavouables. Comme nous l’avons analysé, il s’agit de faits corroborés qui nous permettent, quinze ans après le 11-Septembre, de mesurer à quel point ces politiques clandestines de la CIA et de leurs alliés sont hors de contrôle. Les informations montrant que les forces soutenues par l’Agence en Syrie combattent celles qui appuient les opérations du Pentagone sur le terrain en sont une illustration édifiante.

 

La « guerre contre le terrorisme » : une guerre perpétuelle, lucrative (et mondiale ?)

 

Ainsi, une étude approfondie de l’histoire d’al-Qaïda indique que l’essor global du jihad armé découle essentiellement des relations troubles entre les responsables de la CIA et leurs homologues saoudiens, dont le royaume est décrit par de nombreuses sources autorisées comme le principal sponsor des organisations islamistes à travers le monde. Du jihad afghan au takfir syrien, des actions clandestines de la CIA massivement cofinancées par les pétrodollars saoudiens ont donc renforcé la nébuleuse al-Qaïda jusqu’à présent, et ce malgré le 11-Septembre, la mal-nommée « guerre contre le terrorisme », et les récents attentats ayant frappé les populations occidentales. Comme nous l’avons étudié, ces opérations de la CIA ont été bien souvent déléguées aux services saoudiens et à d’autres partenaires étrangers, ce qui explique pourquoi il est si difficile de comprendre le jeu dangereux de l’Agence vis-à-vis du terrorisme islamiste.

 

Peu traitée dans les médias, l’histoire inavouable d’al-Qaïda doit être expliquée à l’opinion publique car, comme le démontre la tragédie syrienne, les leçons du jihad afghan n’ont visiblement pas été retenues par nos dirigeants. Ainsi, de nouvelles catastrophes liées au terrorisme sont à craindre dans le monde occidental, notamment du fait du retour de Syrie des combattants extrémistes dans leurs pays d’origineHélas, dans un contexte de guerre perpétuelle qui génère annuellement des milliards de dollars de profits pour les multinationales de l’énergie, de l’armement, du mercenariat et du renseignement privé, les dirigeants occidentaux ont-ils la volonté de stopper ces interventions et de redéfinir une stratégie proche-orientale moins militarisée, mais certainement plus constructive ? Après quinze années d’une « guerre contre le terrorisme » qui a considérablement amplifié cette menace, qui a favorisé une privatisation massive des opérations militaires, et qui aurait engendré la mort de plus d’un million de personnes rien qu’en Irak, en Afghanistan et au Pakistan, cette question dérangeante mérite d’être posée.

 

Enfin, concernant le casus belli qui a légitimé cette guerre perpétuelle, une interrogation tout aussi perturbante subsiste. En effet, les principaux accusés des attentats du 11-Septembre n’ont toujours pas été jugés par les tribunaux militaires de Guantánamo. Bien que les aveux extirpés sous la torture sont juridiquement irrecevables, il n’en demeure pas moins que le plus grand crime de l’Histoire moderne des États-Unis n’a encore jamais fait l’objet d’un quelconque procès. Or, le Congrès américain vient d’autoriser les familles des victimes de ces événements à poursuivre l’Arabie saoudite en justice pour son rôle présumé dans ces attaques – malgré le veto du Président Obama, qui empêchera la promulgation de cette loi. Dans ce contexte, au vu de la relation fusionnelle entre le royaume des Saoud et la CIA, cette analyse écrite par Jean-Pierre Chevènement en 2004 est encore plus pertinente aujourd’hui : « la propagation du terrorisme islamiste, certes regrettable, fournit aussi un alibi idéal à l’entreprise de recolonisation du Moyen-Orient et de domination mondiale, à l’échelle d’un “nouveau siècle américain”, dans laquelle s’est lancée l’administration de George W. Bush. L’histoire du retournement des milices wahhabites d’Oussama ben Laden contre les États-Unis, qui les avaient soutenus contre l’URSS en Afghanistan, comporte tant de zones d’ombres qu’on peut se demander si la coopération très étroite entre la CIA et les services secrets saoudiens du prince Turki, congédié seulement quinze jours avant le 11-Septembre, n’éclairerait pas utilement les circonstances d’un événement qui a ouvert une page nouvelle dans l’histoire des relations internationales : comme Athéna sortant tout armée de la cuisse de Jupiter, la “Quatrième Guerre mondiale” a été décrétée ce jour-là. » [3]

 

Notes

 

[1]. J’ai demandé à Nafeez Ahmed ce qu’il signifiait par « services de renseignement militaire », une expression qu’il emploie fréquemment. En réalité, il fait référence aux branches paramilitaires des services spéciaux agissant dans le cadre d’opérations clandestines, comme celles de la CIA, du MI6, de l’ISI (etc.), et qui sollicitent parfois l’appui des forces spéciales et des services de renseignement militaire.

 

[2]. Je réalisais alors une interview écrite de Nafeez Ahmed, qui n’a jamais vu le jour en raison des attentats du 13-Novembre et de la surcharge de travail que ce drame avait engendrée pour lui et moi

 

[3]. Hyperlien et accentuation ajoutés. 

 

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En armant al-Nosra dès 2012, les services occidentaux ont soutenu le futur « État Islamique »

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En armant al-Nosra dès 2012, les services occidentaux ont soutenu le futur « État Islamique »

 

Par Maxime Chaix

 

En armant le Front al-Nosra dès 2012, les services secrets occidentaux et leurs alliés proche-orientaux ont massivement et clandestinement soutenu le futur « État Islamique », comme je tente de le démontrer dans ma dernière analyse sur le conflit syrien. Publiée sur le site Contrepoints.org, elle inclut de brèves mais percutantes interventions du spécialiste de la Syrie Fabrice Balanche et du député PS Gérard Bapt. Je les remercie d’avoir pris le temps de répondre à mes questions, et je vous encourage à diffuser largement cet article si vous estimez qu’il est digne d’intérêt.

 

Le site du magazine Foreign Policy vient de publier une enquête particulièrement instructive sur la rencontre qui a conduit à la séparation entre le Front al-Nosra – la branche syrienne d’al-Qaïda dirigée par Abou Mohammed al-Joulani –, et le réseau qui était alors connu sous le nom d’État Islamique en Irak (EII). Dans cet article, Foreign Policy nous détaille cette rencontre cruciale entre d’importants commandants jihadistes, dont Abou Bakr al-Baghdadi, qui était alors le leader de l’EII, et Abou Omar al-Shishani, le chef militaire de Daech qui a été tué par une frappe de l’U.S. Air Force en juillet 2016. Initialement, al-Shishani avait été formé par des instructeurs du Pentagone lorsqu’il combattait au sein des Forces spéciales géorgiennes en 2006, n’étant pas encore radicalisé. Décrit comme un « élève star » à cette époque, il avait combattu l’armée russe en 2008 lors du conflit en Ossétie du Sud. En 2013, avec les miliciens du mouvement jihadiste qu’il avait fondé, le Jaish al-Muhajireen wal-Ansar, il a joué un rôle déterminant dans la prise de la base aérienne de Menagh, au nord d’Alep – une « victoire hautement stratégique (…) ayant permis d’ouvrir un corridor pour l’opposition dans le Nord de la Syrie ». Il recevait alors ses ordres du colonel Okaidi, un commandant de l’Armée Syrienne Libre (ASL) soutenu par les États-Unis et la Grande-Bretagne qui, de son propre aveu, entretenait des relations « fraternelles » avec les extrémistes du Front al-Nosra et de l’État Islamique en Irak et au Levant (EIIL). Cette même année 2013, Abou Omar al-Shishani prêta allégeance à l’EIIL, s’imposant rapidement comme le « ministre de la guerre » de Daech. Comme nous le verrons, al-Shishani est loin d’être le seul combattant de cette organisation à avoir bénéficié d’un soutien occidental direct, du moins jusqu’en 2013.

 

Organisée en avril de cette même année, cette rencontre entre chefs jihadistes a lancé le processus de création de l’« État Islamique », qui fut décrété au mois de juin 2014 par son leader, Abou Bakr al-Baghdadi. Au plan symbolique, elle a conduit au changement de nom de l’EII, qui s’est alors rebaptisé l’EIIL (État Islamique en Irak et au Levant). Interrogé par Foreign Policy, un participant à cette rencontre – surnommé « Abou Ahmad » pour des raisons de sécurité –, décrit le fonctionnement interne de ces milices terroristes. Essentiellement, cet article nous indique que cette rencontre a abouti non pas à une scission entre ces deux organisations, mais à une véritable absorption des combattants, des cadres et des moyens militaires et logistiques du Front al-Nosra par l’EIIL d’al-Baghdadi au printemps 2013. Nous analyserons donc dans quelle mesure les opérations clandestines de la CIA et de ses alliés, dont les services français, ont alimenté dès 2012 la montée en puissance de l’EII au sein d’al-Nosra, donc de ce qui allait devenir l’EIIL en avril 2013, puis l’« État Islamique » en juin 2014.

 

Printemps 2013 : l’EII absorbe la majorité des moyens humains et militaires d’al-Nosra

 

Pour le lecteur averti, l’information la plus importante de cet article de Foreign Policy se trouve dans sa conclusion. En effet, lors de la séparation d’avril 2013 entre l’EII et le Front al-Nosra, une « large majorité de commandants et de combattants d’al-Nosra en Syrie ne suivirent pas » leur leader Mohammed al-Joulani – le fondateur d’al-Nosra issu de l’EII, qui durant l’été 2011 avait été envoyé en Syrie par Abou Bakr al-Baghdadi pour y mener le jihad. Au contraire, ces combattants prêtèrent massivement allégeance à al-Baghdadi, se séparant du Front al-Nosra et constituant ce qui allait officiellement devenir l’« État Islamique » en juin 2014. Selon Foreign Policy, « le changement de l’EII vers l’EIIL signifiait que tous les groupes ou factions qui avaient rejoint l’EIIL perdraient leur nom. Pour le Front al-Nosra et son leader, Abou Mohammed al-Joulani, ce développement était un potentiel désastre ; il pouvait signifier la fin de leur influence dans le champ de bataille jihadiste le plus important au monde. Al-Joulani ordonna donc aux combattants d’al-Nosra de ne pas rejoindre l’EIIL, et d’attendre que [le numéro un d’al-Qaïda Ayman] al-Zawahiri se prononce sur qui devait diriger le jihad sur le théâtre de guerre syrien. Une large majorité de commandants et de combattants d’al-Nosra en Syrie ne suivirent pas [al-Joulani]. Lorsqu’Abou Ahmad visita Alep quelques semaines plus tard seulement, environ 90 % des combattants d’al-Nosra dans cette ville avaient déjà rejoint l’EIIL. Les nouveaux soldats de Baghdadi ordonnèrent aux quelques derniers loyalistes d’al-Nosra de quitter l’hôpital d’al-Oyoun, qui avait été jusqu’à présent la principale base d’al-Nosra dans cette ville. “Vous devez partir ; nous constituons al-dawla [l’État] et nous regroupons la vaste majorité des combattants” dirent-ils aux hommes d’al-Nosra, selon Abou Ahmad. “Donc ces quartiers généraux nous appartiennent.” Partout dans le Nord de la Syrie, l’EIIL s’empara des QG d’al-Nosra, des caches de munitions et des dépôts d’armes. Étonnamment, la branche d’al-Qaïda en Syrie devait soudain combattre pour sa survie. Une nouvelle époque démarrait – celle de l’État Islamique. »

 

Interrogé sur ces informations de Foreign Policy, l’expert de la Syrie Fabrice Balanche confirme leur exactitude, tout en précisant que « ces faits étaient connus à l’époque, mais plutôt du côté des spécialistes ». Selon lui, « entre avril 2013 et janvier 2014, la majorité du Front al-Nosra s’est rangée du côté de l’EIIL. Al-Joulani s’est donc retrouvé en minorité. Le rapport devait être d’un quart de combattants restant loyaux à al-Nosra, contre trois quarts se ralliant à l’EIIL. La majorité des combattants du groupe jihadiste étaient des étrangers, dont beaucoup d’Irakiens. Ils ont donc préféré al-Baghdadi. » D’après ce chercheur, qui travaille actuellement au Washington Institute, « al-Nosra en Syrie regroupait environ 20 000 combattants avant la scission d’avril 2013. Par conséquent, près de 15 000 auraient rejoint l’EIIL et 5 000 seraient restés combattre sous la bannière d’al-Nosra – même si ces chiffres sont approximatifs. Par la suite, al-Nosra s’est renforcé en s’alliant avec d’autres groupes syriens contre l’EIIL. Dans cette histoire complexe, il faut retenir que la guerre entre al-Nosra et l’EIIL fut particulièrement sanglante durant l’hiver 2013-2014. Elle a laissé des traces, ce qui empêche les deux groupes de joindre leurs efforts. » Également interrogé sur cette scission, le député socialiste Gérard Bapt précise que « l’EIIL a ensuite été soutenu par les services spéciaux du prince Bandar pour contrer l’influence des Frères Musulmans qui s’exprimait à travers le Front al-Nosra, une milice appuyée principalement par le Qatar et la Turquie. Les Saoudiens n’imaginaient probablement pas les conséquences d’un tel soutien, avec la proclamation désastreuse de l’État Islamique entre l’Irak et la Syrie en juin 2014. »

 

Les services secrets saoudiens et la CIA : du jihad afghan au takfir syrien

 

Rappelons alors qu’en juillet 2012, le prince Bandar était nommé à la tête des services spéciaux saoudiens, ce qui avait été analysé par la plupart des experts comme un signe de durcissement de la politique syrienne de l’Arabie saoudite. Surnommé « Bandar Bush » du fait de sa proximité avec la dynastie présidentielle du même nom, il était ambassadeur à Washington à l’époque des attaques du 11-Septembre. Depuis plusieurs années, cet homme intimement lié à la CIA est accusé par l’ancien sénateur de Floride d’avoir indirectement soutenu certains des pirates de l’air désignés coupables de ces attentats. Après qu’il fut écarté de son poste de chef des services spéciaux en avril 2014, le Guardian souligna que « Bandar avait dirigé les efforts saoudiens visant à mieux coordonner les livraisons d’armes aux rebelles combattant el-Assad en Syrie. Néanmoins, il a été critiqué pour avoir soutenu des groupes islamistes extrémistes, risquant ainsi le même “retour de bâton” que celui des combattants saoudiens d’Oussama ben Laden rentrant au pays après le jihad contre les Soviétiques en Afghanistan dans les années 1980 – une guerre sainte qui avait été autorisée officiellement. » Or, comme à l’époque du jihad afghan, la CIA et les services secrets saoudiens ont étroitement collaboré en Syrie, la grande proximité du prince Bandar avec l’Agence facilitant cette politique clandestine.

 

En réalité, les relations entre la CIA et les services saoudiens sont littéralement fusionnelles. Début 2016, le New York Times révéla que l’Arabie saoudite avait été « de loin » le principal financeur de la guerre secrète anti-Assad de la CIA, baptisée « opération Timber Sycamore ». Afin de renverser le gouvernement syrien, l’Agence a mobilisé « environ un milliard de dollars » chaque année depuis 2013, dans le cadre de ce que le Washington Post a décrit comme un « plus vaste effort de plusieurs milliards de dollars impliquant l’Arabie saoudite, le Qatar et la Turquie », c’est-à-dire les trois États notoirement connus pour soutenir les factions extrémistes en Syrie. En d’autres termes, la CIA a facilité et coordonné dès janvier 2012 les opérations syriennes des services secrets de ces pays, essentiellement financées par les pétrodollars saoudiens. Comme des experts et des journalistes américains l’on expliqué à l’automne 2015, cette guerre secrète aurait pu aboutir au renversement de Bachar el-Assad, essentiellement du fait des pertes infligées à l’armée syrienne par les missiles TOW made in USA. En 2013, sous couvert d’équiper sa garde nationale et son armée de terre, l’Arabie saoudite avait acheté plus de 15 000 missiles TOW à la multinationale américaine Raytheon – soit un investissement de 1,1 milliard de dollars. En réalité, plusieurs milliers de missiles ont été distribués aux rebelles anti-Assad par différents services depuis les « MOC » (Military Operations Centers), des bases secrètes supervisées par la CIA en Turquie et en Jordanie.

 

Toujours selon le New York Times, « les efforts saoudiens [en Syrie] furent dirigés par le flamboyant prince Bandar ben Sultan, (…) qui demanda aux espions du royaume d’acheter des milliers [de mitrailleuses] AK-47 et des millions de munitions en Europe de l’Est pour les rebelles. La CIA a facilité certains [sic] de ces achats d’armements pour les Saoudiens, dont un vaste deal avec la Croatie en 2012. Durant l’été de cette même année, ces opérations semblaient être hors de contrôle à la frontière entre la Turquie et la Syrie, les nations du Golfe transmettant de l’argent et des armes à des factions rebelles – y compris à des groupes dont les hauts responsables américains craignaient qu’ils soient liés à des organisations extrémistes comme al-Qaïda. » En réalité, malgré ces craintes, la CIA coordonnait clandestinement depuis le mois de janvier 2012 au moins deux réseaux d’approvisionnement en armes financés par les pétromonarchies du Golfe et la Turquie : une série de livraisons aériennes depuis les Balkans, qui a récemment fait l’objet d’une enquête approfondie du BIRN et de l’OCCRP confirmant le rôle central de la CIA dans ce trafic d’armes illégal ; et une autre voie d’approvisionnement maritime depuis la Libye, selon les révélations jamais démenties du journaliste d’investigation Seymour Hersh. Concernant le trafic en provenance des Balkans, seuls cinq médias francophones ayant rapporté cette enquête sont recensés par Google Actualités. Et parmi eux, seuls Mediapart.fr et Bruxelles2.eu ont souligné la coresponsabilité des États-Unis dans ces opérations, contrairement à Liberation.fr, DirectMatin.fr, et LOpinion.fr – qui se sont contentés d’articles laconiques pour traiter ce sujet.

 

En juillet 2013, d’après le parlementaire britannique Lord Ashdown, ces opérations clandestines de la CIA et de ses partenaires avaient armé « presque exclusivement » les jihadistes du Front al-Nosra, qui incluait jusqu’au printemps 2013 l’EII d’al-Baghdadi. Bon connaisseur des Balkans, cet ancien Haut Représentant des Nations-Unies en Bosnie-Herzégovine confirmait ainsi les révélations du New York Times, qui nous avait informés en mars 2013 que les services spéciaux turcs, qataris, jordaniens, émiratis et saoudiens avaient introduit au moins 3 500 tonnes d’armements en Syrie depuis janvier 2012 avec l’aide discrète de la CIA – ce qui a considérablement renforcé la coalition Front al-Nosra/EII avant la séparation d’avril 2013. Et comme nous l’avons démontré, la majorité des combattants d’al-Nosra ont alors été absorbés par l’EII, qui s’est rebaptisé EIIL et qui s’est accaparé les principales ressources humaines, logistiques et militaires d’al-Nosra. Il est donc indéniable que ces politiques clandestines ont grandement encouragé le développement de ce qui allait devenir Daech en juin 2014, du moins sur le théâtre de guerre syrien. En Occident, le fait que si peu d’observateurs l’aient souligné semble être symptomatique d’une réticence collective à accepter que les réseaux d’al-Qaïda en Syrie furent massivement armés et soutenus par nos propres services spéciaux, et ce dans le but de renverser Bachar el-Assad. L’irrésistible montée en puissance de Daech est donc bel et bien une conséquence directe de cette stratégie, comme l’avait prédit le Renseignement militaire du Pentagone dès 2012. 

 

La coresponsabilité des alliés occidentaux et israéliens de la CIA dans le chaos islamiste en Syrie

 

Bien qu’ils aient joué un rôle majeur dans ce désastre, la CIA et ses alliés turcs et pétromonarchiques n’en sont pas les seuls fautifs. Selon les magistrats de la Haute Cour criminelle britannique, les services spéciaux de Sa Majesté ont soutenu la coalition Front al-Nosra/EII, potentiellement pour le compte de la CIA afin que cette dernière puisse échapper à la supervision du Congrès. Depuis 2014, il est de notoriété publique qu’Israël soigne des combattants d’al-Nosra et, comme le grand reporter Robert Parry l’a souligné, Tsahal « a également mené des frappes aériennes en Syrie qui ont soutenu les avancées d’al-Nosra, ce qui a notamment impliqué l’élimination de conseillers du Hezbollah et de l’Iran qui aidaient le gouvernement syrien ». En décembre 2012, le ministre des Affaires étrangères français Laurent Fabius avait repris à son compte les arguments des alliés pétromonarchiques de la France, qui pensaient que le Front al-Nosra faisait du « bon boulot sur le terrain » alors que le Département d’État plaçait cette milice sur la liste onusienne des organisations terroristes – en contradiction avec la politique clandestine de la CIA et de ses partenaires. Cette déclaration stupéfiante, qui fut relayée par le journal Le Monde, n’avait pas été reprise dans la presse. Elle avait été prononcée par Laurent Fabius alors que l’EII faisait partie intégrante de ce réseau terroriste ce qui, manifestement, n’a été relevé par aucun observateur.

 

En mars 2016, le magazine Marianne a révélé que la direction de la prospective du Quai d’Orsay avait, dès octobre 2012, alerté le ministre des Affaires étrangères et l’Élysée sur le fait que l’Arabie saoudite et le Qatar finançaient les groupes jihadistes en Syrie. Dans une note qui fut ignorée par leur hiérarchie, ces experts soulignaient que le « piège [venait] du Golfe », et que « nous [risquions] d’y tomber ». Finalement, à partir de 2014, plusieurs députés de l’opposition ont affirmé que la France avait soutenu le Front al-Nosra. Interrogé sur cette question, le député Gérard Bapt confirme un « soutien clandestin de l’État français en faveur des différentes mouvances islamistes en Syrie, au regard de la porosité et de la proximité entre ces groupes alliés sur le terrain. Or, l’aide française aux rebelles en Syrie, et plus généralement le soutien occidental en leur faveur, se sont poursuivis y compris après les attentats contre Charlie Hebdo et l’Hyper Casher, pourtant revendiqués par al-Qaïda. » 

 

Nous pouvons conclure de ces différentes révélations que les services secrets occidentaux et leurs partenaires régionaux ont, au moins jusqu’en 2013, massivement armé et soutenu la milice takfiriste qui allait devenir Daech l’année suivante, puisque l’EII et al-Nosra constituaient une seule et unique entité avant leur séparation d’avril 2013. Par conséquent, le Pentagone et ses alliés, qui incluent les forces aériennes françaises, sont en train de bombarder une organisation terroriste dont la CIA et ses partenaires ont grandement favorisé la montée en puissance en Syrie à partir de janvier 2012. Hélas, cette schizophrénie stratégique subsiste : depuis deux ans, nos armées sont engagées dans des opérations contre Daech à l’efficacité d’ailleurs contestable, alors que la CIA et ses alliés continuent de soutenir al-Qaïda pour renverser le gouvernement el-Assad. Or, selon un prestigieux think tank britannique cité par le Guardian en décembre dernier, « plus de la moitié des combattants rebelles en Syrie qui sont opposés au Président Bachar el-Assad sont favorables aux vues de l’État Islamique ». Dans ce même article, il est précisé que « si Daech est vaincu [en Irak et en Syrie], au moins 65 000 combattants appartenant à d’autres groupes salafistes-jihadistes sont prêts à prendre sa place ».

 

Ainsi, comme l’avait préconisé Michel Colomès en octobre 2015, il serait peut-être temps d’arrêter de « jouer les “bons” contre les “méchants” islamistes », une politique qui revient selon lui à « payer la corde qui nous pendra ». Et comme l’avait dénoncé la représentante au Congrès Tulsi Gabbard le 19 novembre 2015 – soit moins d’une semaine après les attentats de Paris –, « renverser le gouvernement syrien d’el-Assad est le but de Daech, d’al-Qaïda et d’autres groupes islamistes extrémistes. Nous ne devrions pas nous allier avec ces fanatiques en les aidant à remplir leur objectif, car cela est contraire aux intérêts sécuritaires des États-Unis et de la civilisation. » Quinze ans après le 11-Septembre, et dans un contexte de multiplication des attentats en Occident, ces arguments ne peuvent que remettre en cause l’impunité que la raison d’État légitime, et qui encourage des politiques échappant totalement aux contre-pouvoirs démocratiques.

 

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Les deux guerres des États-Unis en Syrie : le Pentagone contre la CIA

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Les deux guerres des États-Unis en Syrie : le Pentagone contre la CIA

 

Par Maxime Chaix

 

Derrière le déni de Washington, la coresponsabilité de la CIA dans l’essor du jihad en Syrie

 

Le général David Petraeus

Le général David Petraeus

Dans un entretien accordé en mai dernier à l’émission Frontline, David Petraeus – qui dirigea la CIA entre septembre 2011 et novembre 2012 –, a refusé de répondre à une question sur les activités de l’Agence en Syrie. Il occulta ensuite la coresponsabilité avérée de la CIA dans la montée en puissance des groupes extrémistes dans ce conflit. Lorsque le journaliste de Frontline l’interrogea sur ce qui avait « été proposé au Président [Obama] pour qu’il entende ce que vous et d’autres responsables pensiez qu’il fallait faire (…) en Syrie », le général Petraeus répondit : « Vous savez, je ne peux parler de ce que j’aurais pu recommander en tant qu’ancien directeur de la CIA, car si j’avais recommandé quelque chose, cela aurait relevé du domaine de l’action clandestine, et nous ne faisons pas d’actions revendiquées. Donc c’est quelque chose dont je ne parlerai pas. » 

 

Bien qu’il ait refusé d’évoquer publiquement l’implication secrète de la CIA en Syrie, David Petraeus désigna explicitement les alliés arabes des puissances occidentales comme responsables de l’essor des groupes extrémistes en Syrie. Selon lui, « le manque de soutien [américain] pour les différentes forces d’opposition [sic] fut probablement une opportunité manquée. Ensuite, bien entendu, vous observez d’autres pays dans la région – les Saoudiens, les Qataris, les Émiratis – armer et financement différents éléments, qui sont parfois des groupes en quelque sorte en compétition. Puis vous commencez à voir émerger l’État Islamique et à observer l’établissement du Jabhat al-Nosra [en janvier 2012], qui est le groupe affilié à al-Qaïda en Syrie [, également appelé le Front Al-Nosra]. Donc ces deux milices se sont séparées [en avril 2013]. »

 

Pour quiconque ayant étudié les activités de la CIA en Syrie, ces arguments du général Petraeus masquent le rôle central de l’Agence dans la montée en puissance de ces groupes extrémistes. En effet, d’après plusieurs sources crédibles, dont le New York Times, la CIA a « facilité » dès le mois janvier 2012 les opérations clandestines d’approvisionnement en armes des rebelles en Syrie. Ces actions ont impliqué les services saoudiens et qataris que l’ancien directeur de la CIA a implicitement désignés comme étant responsables de l’essor des groupes extrémistes sur le territoire syrien. En juillet 2013, le parlementaire britannique Lord Ashdown affirma que ces armes avaient équipé « presque exclusivement » des milices jihadistes, dont le fameux Front al-Nosra, à l’époque où ce qui allait devenir Daech était encore intégré à ce réseau avant leur scission d’avril 2013. Remarquons également que le général Petraeus a passé sous silence le rôle majeur de la Turquie dans cette guerre secrète, sachant que de nombreuses actions clandestines de la CIA et de ses alliés pour armer les rebelles en Syrie ont impliqué des opérations transfrontalières de livraisons d’armes depuis le territoire turc. Comme l’a précisé le grand reporter Seymour Hersh, « la CIA avait conspiré depuis [2012] avec ses alliés britanniques, saoudiens et qataris pour acheminer en Syrie des armes et du matériel venant de Libye via la Turquie, et ce dans le but de renverser el-Assad. » En outre, un nombre croissant de sources officielles ont dénoncé le rôle central de la Turquie dans le soutien des différents groupes extrémistes en Syrie, dont le Front al-Nosra et Daech.

 

Ce déni de réalité du général Petraeus est symptomatique d’une potentielle dissimulation concertée à Washington, sachant que le Président Obama, l’ancienne secrétaire d’État Hillary Clinton et d’autres hauts responsables américains ont systématiquement occulté le rôle majeur de la CIA dans la guerre en Syrie. Comme l’a écrit en août 2015 l’expert du Proche-Orient Joel Veldkamp, « [les nombreuses] informations sur l’engagement américain dans la facilitation des approvisionnements en armes de l’opposition n’ont jamais été réfutées, ni démenties. Elles sont simplement ignorées, et elles se perdent dans la confusion suscitée par l’avalanche de déclarations contradictoires. Le fait que des journaux de premier plan et des personnalités publiques critiquent actuellement l’administration Obama pour ne pas avoir armé les rebelles [en Syrie] démontre le succès de cette apparente stratégie de relations publiques. »

 

Récemment, un ex-officier de la CIA nommé Doug Laux a affirmé qu’Obama n’avait jamais autorisé l’Agence à renverser le gouvernement el-Assad, ce qui a interloqué de nombreux spécialistes. En effet, selon le site MintPressNews, « le récit de Laux a fait froncer les sourcils des experts, puisqu’il a affirmé qu’il existait une volonté intentionnelle de renverser el-Assad, et car l’approbation de telles fuites par la CIA est inhabituelle. Les écrits des anciens membres de l’Agence doivent être lus et approuvés par l’Agence. Or, malgré l’usage intensif du marker noir [dans le livre de Laux], la CIA a autorisé la divulgation de cet aspect malgré la position officielle des États-Unis, qui consiste à réfuter que [leurs services] prennent part à de telles opérations ». Certains hauts responsables américains, parmi lesquels David Petraeus, ont déclaré qu’une approbation du plan de Doug Laux par le Président Obama aurait empêché l’émergence de Daech, occultant le fait que la CIA et ses alliés ont armé massivement des groupes jihadistes en Syrie dès janvier 2012 – ce qui a eu comme conséquence majeure de renforcer al-Qaïda et l’autoproclamé « État Islamique » dans ce pays. Comme l’a déclaré le sénateur John McCain, « je peux affirmer avec confiance que l’on aurait aujourd’hui une Syrie bien différente si le Président des États-Unis n’avait pas ignoré les avis du directeur de la CIA David Petraeus, de la secrétaire d’État Hillary Clinton, et du secrétaire à la Défense Leon Panetta ».

 

De telles déclarations renforcent la fausse impression que les États-Unis ne sont pas intervenus en Syrie pour armer les rebelles, ajoutant de la confusion à une situation déjà complexe. Or, cette implication clandestine, illégale et massive de l’Agence pour renverser Bachar el-Assad est dorénavant indéniable. Elle a mobilisé « plusieurs milliards de dollars », essentiellement saoudiens, et le New York Times a admis en janvier 2016 qu’elle avait renforcé des groupes extrémistes officiellement considérés comme des ennemis des États-Unis.

 

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“Guerre en Libye : derrière l’alibi humanitaire, le néolibéralisme prédateur” (Maxime Chaix)

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“Guerre en Libye : derrière l’alibi humanitaire, le néolibéralisme prédateur” (Maxime Chaix)

 

En exclusivité, je vous diffuse une interview sur la campagne de l’OTAN en Libye, que j’ai accordée à des étudiants de la Faculté de Droit de Grenoble. Il y a quelques mois, ces derniers m’avaient interrogé dans le cadre d’une matière optionnelle de Sciences Po. Je salue donc leur audace intellectuelle, car le fait de m’avoir interviewé malgré l’ultraconformisme notoire des IEP est plutôt téméraire de leur part. À travers cet entretien, je m’efforce de déconstruire le mythe d’une OTAN « vertueuse » qui aurait sauvé les civils libyens, une contre-vérité assénée jusqu’à présent par celles et ceux qui ont défendu cette action militaire aux conséquences désastreuses. Je décortique également les intérêts néocolonialistes – et non « humanitaires » – ayant motivé cette intervention, et je tente de démontrer que celle-ci était préméditée de longue date. Sachant qu’il met à mal différents mensonges d’État, cet entretien constitue donc un appel à exercer son sens critique face au conformisme médiatique, universitaire et politique qui prédomine aujourd’hui, et qui permet à des individus fort mal intentionnés d’invoquer la morale, la paix et les droits de l’Homme pour détruire un nombre intolérable de pays.

 

1) Monsieur Chaix, pouvez-vous vous présenter ?

 

Maxime Chaix : Diplômé d’un Master 2 « Théorie et pratique des droits de l’Homme », que j’ai obtenu en 2009 à la Faculté de Droit de Grenoble, je suis le principal traducteur francophone de l’universitaire, ancien diplomate et essayiste canadien Peter Dale Scott. Après avoir co-traduit ses livres La Route vers le nouveau désordre mondial (2010) et La Machine de guerre américaine (2012), j’ai traduit intégralement L’État profond américain (2015), ayant conseillé Peter Dale Scott dans la rédaction de cet ouvrage. Je précise que ce livre a été recensé positivement dans Paris Match, puis dans le numéro 100 de la Revue Internationale et Stratégique de l’IRIS. Journaliste indépendant et bénévole, je me suis spécialisé dans les domaines du renseignement, des opérations clandestines, des questions stratégiques, de la criminalité financière et du terrorisme global. En 2015, j’ai lancé mon propre site afin de regrouper mes différents articles et traductions, et de relayer les travaux de Peter Dale Scott.

  

2) Quelle a été votre méthodologie intellectuelle pour appréhender le conflit libyen ?

 

MC : Ma méthodologie intellectuelle est celle de la « Politique profonde », une discipline qu’a développée Peter Dale Scott depuis plus de 40 ans. La Politique profonde est l’étude de l’« ensemble des pratiques et des dispositions politiques, intentionnelles ou non, qui sont habituellement refoulées dans le discours public plus qu’elles ne sont admises. » En d’autres termes, ma propre conception de la Politique profonde m’amène à analyser et à tenter de comprendre les objectifs inavoués des interventions militaires occidentales, comme les véritables buts de guerre de l’administration Bush en Irak ou de la présidence Sarkozy en Libye. J’étudie également les opérations clandestines des services spéciaux, ce qui est relativement difficile car elles sont dissimulées par la raison d’État. Je m’intéresse aussi aux opérations secrètes des Forces spéciales, qui sont habituellement admises lorsqu’elles sont divulguées dans la presse – contrairement aux opérations clandestines –, mais qui restent des actions sur lesquelles les États ne souhaitent pas systématiquement communiquer. On a pu le constater récemment avec la colère du ministre de la Défense Jean-Yves Le Drian lorsque Le Monde a révélé des opérations secrètes des Forces spéciales françaises en Libye, mais également des opérations clandestines de la DGSE dans ce pays.

 

Il en résulte que l’étude des politiques profondes nécessite de s’intéresser à des interventions et à des enjeux peu ou mal analysés dans les médias. Sachant que les opérations secrètes sont revendiquées par les États mais peu médiatisées, et que les opérations clandestines ne sont en principe pas admises par les autorités, je travaille sur ces problématiques en sélectionnant et en recoupant mes sources avec une grande rigueur. Idem lorsqu’il est question d’étudier les objectifs inavoués des interventions militaires occidentales, qu’elles soient directes (Irak, Afghanistan), clandestines (Syrie) ou les deux à la fois (Libye). Puisque mes sources sont pour la plupart consultables dans le domaine public, je les cite abondamment et de façon systématique. Concernant leur sélection et leur recoupement, je me base principalement sur le travail des meilleurs experts (Nafeez Mosaddeq Ahmed, Fabrice Balanche, Peter Dale Scott…), des think tanks que j’estime crédibles et attachés à la diversité des opinions (CFR, IRIS, Stratfor…), des médias dits « alternatifs » mais rigoureux (DeDefensa.org, Les-Crises.fr…), ou des journalistes spécialisés dans les questions de défense (Glenn Greenwald, Jean-Dominique Merchet, Gareth Porter…).

 

Outre mes recherches, j’ai tissé un réseau international de spécialistes, notamment des reporters de guerre ou des travailleurs humanitaires, qui m’informent sur les réalités des conflits qu’ils observent. N’étant pas encore journaliste de métier, je n’ai pas d’expérience de terrain, mais je n’exclue pas de me professionnaliser et de voyager en conséquence. Afin de compenser cette lacune, j’ai noué des contacts dans le monde entier, dont des amis mauritaniens, tunisiens ou nigériens qui partagent le même constat : l’intervention occidentale en Libye a déstabilisé l’ensemble du Sahel et du Maghreb. Par conséquent, les gouvernements de la région concentrent une part de plus en plus importante de leurs budgets nationaux dans les domaines sécuritaires, ce qui les détourne des besoins basiques des populations locales. Pour mieux comprendre la guerre en Libye et ses conséquences, j’ai également lu les analyses de Patrick Haimzadeh, qui a été diplomate français en poste à Tripoli. Rony Brauman, l’un des fondateurs de Médecins sans Frontières et professeur à Sciences Po Paris, a écrit lui aussi des articles intéressants, à l’image de ses interviews sur le sujet. Je peux également citer Alan J. Kuperman, un professeur de l’université du Texas ayant rédigé un important article pour le prestigieux Council on Foreign Relations (CFR). Je reviendrai sur les arguments de ces trois spécialistes, tout en citant d’autres experts compétents.

 

3) Selon vous, quel est le point de départ du conflit libyen ?

 

MC : Il est encore difficile de répondre à cette question, car le déclenchement de l’insurrection à Benghazi, qui fut le point de départ des troubles civils en Libye, est sujet à controverses. Officiellement, la coalition emmenée par la France, la Grande-Bretagne et les États-Unis est intervenue militairement dans ce pays en réaction aux exactions prétendument massives des troupes de Mouammar Kadhafi contre la population civile. Or, il s’est avéré que ces accusations étaient fausses. Comme l’a souligné l’universitaire Alan Kuperman dans Foreign Affairs, la revue du prestigieux CFR, « bien que la Maison Blanche ait justifié sa mission en Libye par des motifs humanitaires, cette intervention a en fait nettement aggravé le bilan humain dans ce pays. Tout d’abord, il s’est avéré que la répression de Kadhafi a été bien moins meurtrière que ne l’indiquaient alors les médias. (…) Au contraire, en s’efforçant de minimiser les pertes civiles, les troupes de Kadhafi s’étaient abstenues d’avoir recours à la violence indiscriminée. (…) Les troupes bien équipées de Kadhafi avaient mis en déroute les rebelles désorganisés, qui rentraient chez eux. À la mi-mars 2011, les forces gouvernementales s’apprêtaient à reprendre le dernier bastion rebelle de Benghazi, afin de mettre un terme à ce conflit qui n’avait engendré que 1 000 décès en un mois. Or, à ce moment précis, des expatriés libyens basés en Suisse, qui étaient liés aux rebelles, ont lancé des mises en garde sur l’imminence d’un “bain de sang” à Benghazi – [des propos alarmistes] dûment repris par les médias occidentaux, mais qui se sont avérés être de la pure propagande. En vérité, le 17 mars [2011], Kadhafi s’engagea à protéger les civils à Benghazi, comme il l’avait fait avant de reprendre les autres villes libyennes, ajoutant que ses forces “laissaient la possibilité” aux rebelles de se réfugier en Égypte. En résumé, les insurgés allaient perdre la guerre, donc leurs agents d’influence à l’étranger agitèrent le spectre du génocide pour susciter une intervention de l’OTAN – ce qui fonctionna à merveille. Il n’existe aucune preuve que Kadhafi avait planifié ou envisagé une campagne de tueries contre la population. Certes, le gouvernement avait tenté d’intimider les rebelles en promettant de les traquer sans relâche. Mais Kadhafi n’a jamais mis ces menaces à exécution en visant les civils. »

 

Bien qu’il soit encore invoqué pour justifier l’intervention de l’OTAN en Libye, l’argument des exactions de l’armée de Kadhafi contre les civils était donc faux, ce qu’a notamment confirmé le professeur Hugh Roberts dans la prestigieuse London Review of Books. Selon lui, « dans le contexte libyen, il n’a jamais été question de quoi que ce soit qui puisse être qualifié de nettoyage ethnique ou de génocide. (…) Ce conflit n’était pas ethnique ou racial mais politique, entre les défenseurs et les opposants au régime de Kadhafi ; (…) Toutes ces comparaisons avec Srebrenica ou le Rwanda n’étaient que des hyperboles excessives, qui visaient clairement à susciter la panique des différents gouvernements afin de les rallier à la cause du parti de la guerre, qui souhaitait une intervention militaire pour empêcher la défaite imminente de la rébellion. »

 

Mais revenons-en au déclenchement de l’insurrection à Benghazi, donc à la question du point de départ de ce conflit armé. Dans un intéressant documentaire de l’émission Spécial Investigation, un agent anonyme de la DGSE explique que les services spéciaux français et qataris ont mené des opérations clandestines de déstabilisation à Benghazi dès février 2011, c’est-à-dire plusieurs semaines avant le vote de la résolution 1973 de l’ONU le 17 mars 2011 (20min10s). Par ailleurs, en interrogeant un ancien chef de la DST et un important général 2S (18min24s), les auteurs de ce documentaire nous démontrent avec des arguments solides que cette opération libyenne était préparée de longue date par les états-majors impliqués. Par exemple, ils montrent qu’en novembre 2010, le site du Ministère de la Défense français annonçait des manœuvres militaires franco-britanniques en Méditerranée qui coïncideront avec le déclenchement de l’intervention occidentale en Libye (17min30s). J’ai été tout aussi intrigué par l’exil du chef du protocole de Mouammar Kadhafi en octobre 2010 (14min55s), et sa collaboration active avec les services français, dans un but manifestement hostile au dirigeant libyen.

 

Pour citer d’autres sources, nous pouvons mentionner les opérations des Forces spéciales qataries, dont près de 5 000 éléments auraient été déployés dès février 2011 en appui des milices anti-Kadhafi, parmi lesquelles combattaient « des islamistes ». À ma connaissance, personne n’a enquêté sur ces révélations de George Malbrunot, que je considère comme l’un des meilleurs journalistes français, du moins sur les questions relatives au Proche-Orient. Même problématique concernant les opérations des Forces spéciales françaises, britanniques et américaines menées sur le territoire libyen en 2011. Celles-ci ont particulièrement mal tourné, puisque nos soldats de l’ombre ont entraîné et armé des miliciens qui ont ensuite rejoint Daech et al-Qaïda en Syrie, comme l’avait révélé en août 2014 le Washington Post. Là encore, je n’ai pas constaté d’enquêtes à la suite de cet important article, dont je vous conseille vivement la lecture. Il appartiendra donc aux historiens de trancher la question du point de départ du conflit libyen. Mais dans tous les cas, de nombreuses sources crédibles démontrent une préméditation derrière cette intervention de l’OTAN. Je reviendrai sur cet aspect crucial du conflit, puisque les véritables buts de guerre ayant motivé cette campagne militaire ne semblent pas aussi « humanitaires » que ne le revendiquaient ses défenseurs.

 

4) Justement, d’après vous, quelles idéologies ont conditionné l’intervention en Libye ? Pensez-vous que ce conflit se base aussi sur une (ou des) idéologie(s) inavouée(s) ?

 

MC : Pour justifier cette intervention, nous avons pu observer en France la promotion médiatique quasi unanime d’une idéologie que je qualifierais d’« humanitariste », qui consiste à agiter le spectre d’un génocide pour convaincre l’opinion publique de la nécessité vitale d’une intervention militaire. Or, dans le cas de la Libye, les raisons invoquées par les défenseurs d’une action armée étaient tout simplement fallacieuses. Par exemple, comme l’a rappelé Rony Brauman – dont je précise qu’il était initialement favorable à une intervention de l’OTAN –, l’« aventure libyenne est elle-même partie d’une manipulation médiatique caractérisée. Ce qui a décidé Sarkozy et Obama a été le mitraillage aérien des manifestants de Tripoli le 21 février [2011], une fausse information diffusée par Al-Jazira sur la base d’un simple témoignage téléphonique. Or il n’y a pas eu de manifestations à Tripoli et encore moins d’avion mitraillant la foule. Aucun des médias dominants n’a daigné faire la moindre vérification. »

 

Cette idéologie « humanitariste », qui se fonde en partie sur la notion de « droit d’ingérence » formulée par Bernard Kouchner et Mario Bettati, trouve ses fondements en 1625, lorsque le juriste Hugo Grotius « parle d’un “droit accordé à la société humaine” dans le cas où un tyran “ferait subir à ses sujets un traitement que nul n’est autorisé à faire” ». Aux États-Unis, une certaine conception de cette idéologie est défendue tant par les néoconservateurs républicains – comme on a pu le constater avec l’exportation militarisée de la « démocratie » en Irak –, que par les « faucons libéraux » démocrates. Ces derniers sont notamment représentés par la conseillère à la Sécurité nationale Samantha Powers, qui fait partie des principaux défenseurs de la « Responsabilité de Protéger » (R2P). En un sens, nous pourrions considérer le volet militaire de cette doctrine comme une forme de « guerre préventive » contre des génocides, dont le risque peut être réel, exagéré, ou inventé.

 

Sachant que la R2P a des implications médiatiques, diplomatiques et juridiques, il serait réducteur de la limiter à son aspect purement belliqueux, comme l’a souligné l’universitaire Jean-Baptiste Jeangène Vilmer – qui est favorable à cette doctrine. Néanmoins, dans le cas libyen, l’application des volets non militaires de la R2P visait clairement à légitimer l’intervention armée, mais en utilisant des motifs fallacieux – dont les accusations jamais prouvées du premier procureur de la CPI. Comme l’avait souligné le journal Le Monde le 9 décembre 2011, « en mai [de cette même année], Luis Moreno Ocampo s’est emporté : Tripoli importe “du Viagra par conteneurs entiers”, a-t-il assuré, affirmant détenir les preuves de viols systématiques, arme de répression du régime. Quelques jours plus tard, la secrétaire d’État américaine, Hillary Clinton, relayait ces affirmations, désormais frappées du sceau de la vérité. Pourtant, les preuves restent à rassembler» Cinq ans plus tard, alors que la Libye a sombré dans le chaos, ces importations de « conteneurs entiers » de Viagra ne sont, à ma connaissance, toujours pas démontrées.

 

Ainsi, le danger de l’idéologie « humanitariste », dont la R2P est l’incarnation la plus aboutie, réside selon moi dans le fait qu’elle encourage des manipulations médiatiques pour justifier des interventions militaires qui peuvent s’avérer illégitimes, voire dangereuses. En France, cette idéologie est traditionnellement promue par celui qu’un académicien avait décrit comme le « vrai maître de la diplomatie » française, Bernard Henri-Lévy. Cet homme est intellectuellement proche des principales figures d’un réseau d’influence souvent décrit comme « néoconservateur », autrefois coagulé autour du Cercle de l’Oratoire et de la revue Le Meilleur des Mondes. Et depuis le second mandat de François Mitterrand, il a l’oreille des Présidents de la République issus des deux partis de gouvernement. Il joue donc un rôle diplomatique bien souvent décisif, mais dont la légitimité légale pose question. En 2006, « devant les invités du prestigieux [Council on Foreign Relations], Lévy (…) confirm[a] qu’il partage “la vision morale et l’hostilité des néoconservateurs pour les Saddam, mollah Omar et Milosevic”. » En rapportant cet aveu de BHL, L’Express n’établit pas de lien entre cette posture et les intérêts stratégiques des États-Unis et de leurs alliés en Irak, en Afghanistan et en ex-Yougoslavie.

 

Comme je l’avais souligné dans un article récent, cette même « vision morale » justifiera 5 ans plus tard la campagne de l’OTAN contre la Libye, occultant les véritables buts de guerre de l’Élysée et de ses partenaires, dont les États-Unis, la Grande-Bretagne et le Qatar. Rendu public à la suite du scandale de l’« Emailgate », un mémo confidentiel adressé à Hillary Clinton lorsqu’elle était secrétaire d’État explicita « cinq facteurs motivant l’engagement de Nicolas Sarkozy à mener cette guerre en Libye : un désir d’obtenir une plus grande partie du pétrole libyen ; accroître l’influence française en Afrique du Nord ; améliorer sa situation politique intérieure en France ; offrir à l’armée française une chance de rétablir sa position dans le monde ; répondre à l’inquiétude de ses conseillers concernant les plans à long terme de Kadhafi de supplanter la France comme puissance dominante en Afrique de l’Ouest ». Et comme l’a rapporté Régis Soubrouillard, BHL aurait « clairement fait savoir aux responsables du CNT qu’ils “avaient une dette envers la France au vu de son soutien précoce et que Sarkozy avait besoin de quelque chose de tangible à présenter aux leaders politiques et économiques français”. » À ma connaissance, ces objectifs nettement moins avouables de la guerre en Libye n’ont pas été démentis par les intéressés. En d’autres termes, derrière l’alibi humanitaire, le néolibéralisme prédateur a réellement conditionné cette intervention militaire. Néanmoins, la plupart de ses défenseurs continuent de la justifier par des motifs « humanitaires » pour le moins discutables

 

J’en conclue donc que l’intervention en Libye résulte de la combinaison entre une idéologie « humanitariste » publiquement revendiquée pour justifier la guerre, et une idéologie inavouée que je qualifierais de « néocolonialiste », puisqu’elle se fonde sur l’idée que le renversement d’un dirigeant étranger au profit d’une « opposition » sélectionnée par telle(s) ou telle(s) puissance(s) occidentale(s) favorisera différents intérêts énergétiques, financiers, géostratégiques ou entrepreneuriaux. Cette idéologie prédatrice fut imposée à l’Irak à travers la « stratégie du choc » théorisée par l’économiste Naomi Klein dans son excellent best-seller du même nom. Néanmoins, la carence majeure de ces politiques réside dans le fait que les « oppositions » désignées par des puissances extérieures, comme le CNT libyen ou le CNS syrien, n’ont bien souvent aucune légitimité pour les populations des pays attaqués. Dans le cas de l’Irak, le renversement de Saddam Hussein a permis de privatiser totalement le secteur pétrolier irakien, mais sans que la population de ce pays ne bénéficie des retombées économiques de cette politique d’inspiration néolibérale – comme l’avait expliquée une spécialiste de la question sur le site de CNN en 2013. Or, dans ce pays, le pouvoir central est plus affaibli et corrompu que jamais, au point que des milliers de protestataires chiites viennent de prendre d’assaut la fameuse « zone verte » de Bagdad. Cette situation chaotique perturbe de plus en plus les opérations des compagnies pétrolières étrangères implantées en Irak, mais elle ne les empêche pas de générer de gigantesques profits.

 

Ce dernier quart de siècle, au Proche-Orient comme en Afrique, les armées occidentales ont renversé des dictateurs au nom des droits de l’Homme, de la protection des populations et de la démocratie. Or, ces politiques ont malheureusement abouti au chaos, comme on a pu l’observer en Irak, en Libye et en Syrie. Dans ce dernier exemple, et contrairement à ce qui est généralement expliqué dans les médias grand public, l’implication de la CIA et de ses partenaires occidentaux et proche-orientaux a été massive, clandestine et illégale. Comme je l’ai démontré à travers différents articles, elle a conduit au renforcement des principaux groupes jihadistes sur le terrain, ce qu’a récemment confirmé la représentante au Congrès Tulsi Gabbard sur CNN, ou encore le célèbre journaliste d’investigation Gareth Porter. Si l’on se penche sur ces 25 dernières années, que les interventions militaires occidentales aient été directes ou indirectes, légales ou illégales, leur issue fut bien trop souvent catastrophique. Il est donc impératif de réviser en profondeur nos différentes politiques nord-africaines, centrasiatiques et proche-orientales, et d’adopter une approche moins militarisée pour répondre aux problèmes que nos États ont eux-mêmes créés ou exacerbés – comme en Libye, en Irak ou en Syrie.

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Les “crimes invisibles” de Bachar el-Assad (et le soutien secret d’al-Qaïda par l’Occident)

 

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Les “crimes invisibles” de Bachar el-Assad (et le soutien secret d’al-Qaïda par l’Occident)

 

Par Maxime Chaix

 

Le 27 mai dernier, le ministère des Affaires étrangères français publiait ce communiqué de presse, [1] qui laisse à penser que la caméra des lauréats 2016 du prix Albert Londres a épargné « la plaie » syrienne du Quai d’Orsay : « Le prix Albert Londres est décerné cette année à (…) Sophie Nivelle Cardinale et Étienne Huver, pour le reportage audiovisuel “Disparus : la guerre invisible de Syrie” (…) [Cette récompense a été remise] à la Résidence de France à Londres en présence de notre ambassadrice, Sylvie Bermann. Nous adressons nos plus vives félicitations aux lauréats de ce prix. » Le même jour, le site de Télérama publiait une interview de l’un des auteurs de ce documentaire, titrée « Grâce à ses crimes invisibles, Bachar al-Assad parvient à garder une façade de respectabilité ». [2] Afin d’introduire cet entretien, la journaliste de ce magazine a écrit avec une objectivité toute relative que « [l]eur enquête exceptionnelle (…) jette un coup de projecteur cru sur les 200 000 “disparus” du régime de Bachar al-Assad. Des hommes, des femmes, des enfants même, détenus arbitrairement durant des mois, voire des années, dans les geôles de la sanglante dictature syrienne ».

 

Le but de cet article n’est pas de remettre en cause les compétences et le courage de ces journalistes, de même que la qualité de leur enquête ou la véracité des crimes qui sont imputés au gouvernement el-Assad dans leur documentaire. [3] J’ai beaucoup d’estime pour les reporters de guerre, dont certains sont des amis, et j’ai donc du respect pour ces deux journalistes, Sophie Nivelle-Cardinale et Étienne Huver. Néanmoins, il est peu probable que le Quai d’Orsay aurait adressé « ses plus vives félicitations aux lauréats de ce prix » si ces derniers avaient enquêté sur le soutien clandestin des services spéciaux français en faveur du Front al-Nosra, la branche d’al-Qaïda en Syrie, dont l’ancien ministre des Affaires étrangères Laurent Fabius avait souligné le « bon boulot sur le terrain » en décembre 2012, reprenant un argument des alliés pétromonarchiques de l’État français. [4] Cette organisation terroriste incluait alors les combattants de Daech, puisque cette milice s’est séparée du Front al-Nosra en avril 2013. [5] La France n’étant pas la seule puissance impliquée dans cette politique profonde, je doute que les politiciens occidentaux présents à cette cérémonie se seraient enthousiasmés si ces journalistes avaient choisi mon principal sujet d’investigation depuis 2014. Je fais ici référence au soutien clandestin, illégal et massif des services secrets occidentaux en faveur des innombrables [6] milices jihadistes qui tentent de renverser le gouvernement el-Assad depuis 2011, cette guerre secrète étant principalement coordonnée par la CIA depuis la Turquie et la Jordanie. [7] À défaut d’un tel documentaire, et vu la discrétion des médias sur ce sujet, expliquons pourquoi les « crimes invisibles » des États occidentaux en Syrie leur permettent de garder, eux aussi, « une façade de respectabilité » qui se lézarde dangereusement depuis l’été dernier.

 

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L’État profond contre la volonté prévalente des peuples : entretien avec Peter Dale Scott

 

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L’État profond contre la volonté prévalente des peuples : entretien avec Peter Dale Scott

 

Docteur en Sciences politiques, poète et ancien diplomate canadien, Peter Dale Scott est l’auteur de nombreux ouvrages. Son dernier livre, L’État profond américain, a été traduit par mes soins et publié par les Éditions Demi-Lune en mai 2015. Notre éditeur a également publié La Route vers le nouveau désordre mondial et La Machine de guerre américaine, que j’ai co-traduits avec un ami. Dans ses livres, Peter Dale Scott analyse en profondeur la politique étrangère états-unienne, les narcotrafics et les opérations clandestines. Ses recherches et écrits mettent en lumière le concept de ce qu’il définit comme le « supramonde », qui influence l’État public via le système de « l’État profond ».

 

Porte-parole du mouvement antiguerre lors du conflit vietnamien, il cofonda le programme d’études « Paix et Conflit » de la prestigieuse Université de Berkeley, où il enseigna la littérature anglaise durant près de 30 ans. Primé pour ses recherches en géopolitique, le Dr. Scott est également un auteur reconnu pour son œuvre littéraire dans le domaine de la poésie.

 

MaximeChaix.info : Votre dernier ouvrage s’intitule L’État profond américain. Comment définiriez-vous cette notion ? Dans quelle mesure ce système de l’« État profond » est-il hostile au peuple ?

 

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Peter Dale Scott : Depuis longtemps, deux différentes cultures politiques ont prévalu aux États-Unis. Celles-ci sous-tendent les divergences politiques entre les citoyens de ce pays, de même qu’entre divers secteurs de l’État. [1] L’une de ces cultures est principalement égalitaire et démocratique, favorisant le renforcement juridique des droits de l’Homme aussi bien aux États-Unis qu’à l’étranger. La seconde, bien moins admise mais profondément enracinée, priorise et enseigne le recours à la violence répressive. Visant à maintenir l’« ordre », elle est dirigée à la fois contre la population des États-Unis et contre celles du Tiers-Monde.

 

Dans une certaine mesure, on peut retrouver ces deux mentalités dans chaque société. Elles correspondent à deux exercices opposés du pouvoir et de la gouvernance, définis par Hannah Arendt comme la « persuasion par arguments » face à la « contrainte par la force ». Se conformant à Thucydide, Arendt attribue l’origine de ces principes à la « manière grecque de gérer les affaires intérieures, la persuasion (πείθειν), ainsi [qu’à] la conduite habituelle des affaires étrangères, centrée sur la force et la violence (βία). » [2]

 

On peut considérer que l’apologie, par Hannah Arendt, du pouvoir persuasif comme fondement d’une société constitutionnelle et ouverte est aux antipodes de la défense – par le professeur de Harvard Samuel P. Huntington – d’un pouvoir de l’ombre autoritaire et coercitif comme prérequis de la cohésion sociale. Ce pouvoir coercitif prôné par Huntington constitue donc l’antithèse du pouvoir ouvert et persuasif. Selon lui, « le pouvoir ne peut rester fort que lorsqu’il est maintenu dans l’ombre ; lorsqu’il est exposé à la lumière du jour, il commence à s’évaporer. » [3]

 

Arendt admirait la Révolution américaine, puisqu’elle avait abouti à la création d’une Constitution visant à assurer l’encadrement du pouvoir politique par l’ouverture et la persuasion. Au contraire, dans l’Afrique du Sud ségrégationniste, Huntington conseilla le gouvernement Botha dans la mise en place d’un puissant appareil d’État sécuritaire non soumis au contrôle public. Nous pourrions dire qu’Arendt était une théoricienne du pouvoir constitutionnel, et Huntington du « pouvoir de l’ombre ». Ce dernier est l’essence même de ce que j’ai voulu signifier en me référant à « l’État profond » – une expression que j’ai empruntée à la Turquie en 2007. Il s’agit d’un pouvoir qui ne provient pas de la Constitution, mais de sources extérieures et supérieures à celle-ci, et qui est plus puissant que l’État public. Il ne s’agit pas d’un État stricto sensu, mais d’un système informel et complexe, qui est donc aussi chaotique mais néanmoins aussi puissant qu’un système météorologique. L’ancien analyste du Congrès Mike Lofgren a récemment souligné son importance historique, en décrivant l’État profond comme « la grande affaire de notre temps. C’est le fil rouge qui se déploie sur les trois dernières décennies [, et qui] explique comment nous avons connu la dérégulation, la financiarisation de l’économie, la faillite de Wall Street, l’érosion des libertés civiles et la guerre sans fin. » [4] Ce sont les principaux thèmes développés dans mon dernier livre, L’État profond américain.

 

En 2013, le coup d’État militaire en Égypte et les révélations sur la surveillance de la NSA par Edward Snowden ont donné de la valeur à la notion d’État profond, que les médias grand public ont alors repris aux États-Unis. Ce concept a été défini dans une tribune libre publiée par le New York Times comme « [un] niveau de gouvernement ou de super contrôle difficilement perceptible qui se maintient quel que soit le résultat des élections [,] et qui est susceptible de contrecarrer les mouvements sociaux ou les changements radicaux » [5] – l’État profond étant donc opposé à ce que j’appelle la « volonté prévalante des peuples ».

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Bernard-Henri Lévy, selon le CFR, l’Occident a aggravé la guerre en Libye puis en Syrie

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Bernard-Henri Lévy, selon le CFR, l’Occident a aggravé la guerre en Libye puis en Syrie

 

Par Maxime Chaix

 

Pour des raisons promotionnelles, Bernard-Henri Lévy est à nouveau omniprésent sur la scène médiatique. Cet homme de réseaux et d’influence, qu’un académicien avait décrit comme le « vrai maître de la diplomatie » française, continue de justifier l’intervention de l’OTAN contre le régime libyen avec des arguments irréalistes. En effet, il estime que cette campagne a « évité à la Libye un destin syrien », en ce qu’elle aurait empêché Kadhafi d’« aller au bout de (…) projets meurtriers » pourtant loin d’être avérés. Nous allons montrer que ce raisonnement est invalide en résumant l’intervention clandestine et massive de l’Occident dans la guerre en Syrie, et en analysant une étude sur le conflit libyen parue dans Foreign Affairs, la revue du Council on Foreign Relations (CFR). En 2006, « devant les invités [de ce] prestigieux think tank new-yorkais, Lévy (…) confirm[a] qu’il partage “la vision morale et l’hostilité des néoconservateurs pour les Saddam, mollah Omar et Milosevic”. » Rapportant cet aveu, L’Express n’établit pas de lien entre cette posture « antitotalitaire » et les intérêts stratégiques des États-Unis et de leurs alliés en Irak, en Afghanistan et en ex-Yougoslavie.

 

Cinq ans plus tard, cette même « vision morale » justifiera la campagne de l’OTAN contre la Libye, occultant les véritables buts de guerre de l’Élysée et de ses partenaires, dont les États-Unis, la Grande-Bretagne et le Qatar. Rendu public à la suite de l’Emailgate, un mémo confidentiel adressé à Hillary Clinton lorsqu’elle était secrétaire d’État explicita « cinq facteurs motivant l’engagement de Nicolas Sarkozy à mener cette guerre en Libye : un désir d’obtenir une plus grande partie du pétrole libyen ; accroître l’influence française en Afrique du Nord ; améliorer sa situation politique intérieure en France ; offrir à l’armée française une chance de rétablir sa position dans le monde ; répondre à l’inquiétude de ses conseillers concernant les plans à long terme de Kadhafi de supplanter la France comme puissance dominante en Afrique de l’Ouest ». Et comme l’a rapporté Régis Soubrouillard, BHL aurait « clairement fait savoir aux responsables du CNT qu’ils “avaient une dette envers la France au vu de son soutien précoce et que Sarkozy avait besoin de quelque chose de tangible à présenter aux leaders politiques et économiques français”. » Ces révélations confirment que l’humanisme fut le principal facteur de l’intervention occidentale en Libye… 

 

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Opération “Timber Sycamore” : la guerre secrète de la CIA en Syrie est principalement financée par les Saoud

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Opération “Timber Sycamore” : la guerre secrète de la CIA en Syrie est principalement financée par les Saoud

 

Par Maxime Chaix

 

Un article du New York Times vient de dévoiler le nom de code de la guerre secrète multinationale de la CIA en Syrie : il s’agit de l’opération Timber Sycamore, ce qui peut signifier « Bois de Platane » ou « de Figuier sycomore ». En 1992, les chercheurs syriens Ibrahim Nahal et Adib Rahme avaient publié une étude selon laquelle, « [b]ien que la largeur des cernes soit influencée par les facteurs du milieu, le bois de Platane d’Orient peut être classé parmi les espèces à croissance relativement rapide par rapport au hêtre ou au chêne. » Les groupes rebelles majoritairement jihadistes, qui ont proliféré en Syrie à partir de l’été 2011, pourraient donc être considérés comme des « platanes d’Orient » du fait de leur « croissance rapide » – sans qu’un lien ne soit forcément établi entre le nom de code de cette opération clandestine de la CIA et ce phénomène biologique. Il est également possible que « Sycamore » fasse référence non pas au platane mais au figuier sycomore, dont le « bois peut servir de combustible et le frottement de deux branches permet d’allumer un feu ».  

 

Essentiellement, le New York Times a révélé dans cet article que l’Arabie saoudite a financé à hauteur de « plusieurs milliards de dollars » la guerre secrète de la CIA en Syrie. D’autres contributeurs étatiques à cette campagne de l’Agence sont cités par ce journal. Il s’agit de la Turquie, de la Jordanie et du Qatar. Or, bien que le montant exact des contributions de chaque État impliqué dans ces opérations n’ait pas été dévoilé, le Times nous informe que l’Arabie saoudite en a été le principal financeur. D’après ce journal, « [l]es hauts responsables états-uniens n’ont pas révélé le montant de la contribution saoudienne, qui constitue de loin le principal financement étranger de ce programme de fourniture d’armes aux rebelles combattant les forces du Président Bachar el-Assad. Néanmoins, des estimations ont indiqué que le coût total des efforts de financement et d’entraînement [des rebelles] atteignait plusieurs milliards de dollars. »

 

Le Times confirme ainsi les informations du Washington Post, que j’avais analysées quelques semaines avant les attentats du 13-Novembre. En effet, en juin 2015, ce quotidien révéla que la CIA avait « mené depuis 2013 contre le régime el-Assad “l’une [de ses] plus grandes opérations clandestines”, dont le financement annuel avoisine le milliard de dollars. D’après ce journal, cette intervention secrète (…) s’inscrit dans un “plus vaste effort de plusieurs milliards de dollars impliquant l’Arabie saoudite, le Qatar et la Turquie”, c’est-à-dire les trois États notoirement connus pour soutenir les factions extrémistes en Syrie. » Grâce au New York Times, nous savons à présent que l’Arabie saoudite a été, « de loin », le principal soutien étatique de cette guerre secrète – notamment à travers l’achat massif et la livraison, par les services spéciaux saoudiens (GID), de missiles antichars TOW de marque Raytheon à des groupes affiliés à al-Qaïda, dont l’Armée de la Conquête

 

Toujours selon le Times, le chef de station de la CIA joue un rôle diplomatique plus important que l’ambassadeur des États-Unis en Arabie saoudite. Ainsi, entre le GID et la CIA, « l’alliance reste solide, puisqu’elle est renforcée par une liaison entre maîtres-espions. Ministre de l’Intérieur saoudien, le prince Mohammed ben Nayef a succédé au prince Bandar dans l’approvisionnement en armes des rebelles [en Syrie]. Il connait l’actuel directeur de la CIA John O. Brennan depuis l’époque où ce dernier était le chef de station de l’Agence à Riyad dans les années 1990. D’anciens collègues ont déclaré que ces deux hommes étaient restés proches (…) Le poste occupé autrefois par M. Brennan à Riyad est, bien plus que celui de l’ambassadeur US, le véritable lien entre le pouvoir états-unien et le royaume [des Saoud]. D’anciens diplomates se souviennent que les discussions les plus importantes ont été systématiquement menées via le chef de station de la CIA [dans la capitale saoudienne]. »   

 

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En 2016, l’État doit combattre réellement le terrorisme

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En 2016, l’État doit combattre réellement le terrorisme

 

Par Maxime Chaix

 

En novembre 2015, moins d’un an après les attentats de Charlie Hebdo, de Montrouge et de l’Hyper Cacher, la France était à nouveau frappée par le terrorisme. Il est donc légitime de s’interroger sur les réponses de nos gouvernants : sont-elles adaptées pour contrer ce fléau jihadiste et limiter son essor ? Affirmons-le d’emblée : les États occidentaux ne peuvent combattre le terrorisme en bombardant des pays majoritairement musulmans (Irak, Afghanistan, Libye, Syrie…), en protégeant les parrains étatiques des islamistes (Arabie saoudite, Qatar, Turquie…), et en soutenant secrètement des milices jihadistes pour renverser des dirigeants jugés hostiles (Mouammar Kadhafi, Bachar el-Assad…). Ce fut le principal message de mon article publié au lendemain des attentats du 13-Novembre. Depuis le blog Les-Crises.fr, cette analyse avait été diffusée sur les réseaux sociaux par des dizaines de milliers de citoyens indignés par ces politiques étrangères aussi dangereuses que schizophrènes. Ce diagnostic étant posé, il est impératif de proposer des remèdes pour combattre réellement le terrorisme, qui menace notre paix sociale et notre sécurité nationale. En effet, il est évident que les solutions mises en oeuvre par nos dirigeants ne sont pas les bonnes, en ce qu’elle ne remettent pas en cause le statu quo qui nous a précipités dans cette impasse. Par conséquent, dans un contexte d’instabilité globale et de tensions exacerbées, il est impératif

 

1) que l’État interrompe le processus de constitutionnalisation de l’état d’urgence dans lequel il s’est engagé. Il s’agit d’une grâve dérive qui menace nos libertés fondamentales et qui n’empêchera pas de nouveaux attentats, mais qui est particulièrement inquiétante au regard des précédents historiques européens. En effet, comme l’a récemment souligné dans Le Monde le philosophe italien Giorgio Agamben, « [o]n ne comprend pas l’enjeu véritable de la prolongation de l’état d’urgence [jusqu’à la fin février] en France, si on ne le situe pas dans le contexte d’une transformation radicale du modèle étatique qui nous est familier. Il faut avant tout démentir le propos des femmes et hommes politiques irresponsables, selon lesquels l’état d’urgence serait un bouclier pour la démocratie. Les historiens savent parfaitement que c’est le contraire qui est vrai. L’état d’urgence est justement le dispositif par lequel les pouvoirs totalitaires se sont installés en Europe. Ainsi, dans les années qui ont précédé la prise du pouvoir par Hitler, les gouvernements sociaux-démocrates de Weimar avaient eu si souvent recours à l’état d’urgence (état d’exception, comme on le nomme en allemand), qu’on a pu dire que l’Allemagne avait déjà cessé, avant 1933, d’être une démocratie parlementaire. Or le premier acte d’Hitler, après sa nomination, a été de proclamer un état d’urgence, qui n’a jamais été révoqué. Lorsqu’on s’étonne des crimes qui ont pu être commis impunément en Allemagne par les nazis, on oublie que ces actes étaient parfaitement légaux, car le pays était soumis à l’état d’exception et que les libertés individuelles étaient suspendues. On ne voit pas pourquoi un pareil scénario ne pourrait pas se répéter en France  : on imagine sans difficulté un gouvernement d’extrême droite se servir à ses fins d’un état d’urgence auquel les gouvernements socialistes ont désormais habitué les citoyens. Dans un pays qui vit dans un état d’urgence prolongé, et dans lequel les opérations de police se substituent progressivement au pouvoir judiciaire, il faut s’attendre à une dégradation rapide et irréversible des institutions publiques. » Ce parallèle historique dérangeant doit nous alerter, nous faire réfléchir et nous mobiliser dans la défense pacifique de nos libertés publiques et de nos droits fondamentaux ;

 

2) que l’État cesse de surveiller massivement et arbitrairement sa propre population – une politique démocracide, nocive et contre-productive. En effet, la légalisation et l’extension incontrôlée d’une surveillance de masse extrajudiciaire est avant tout favorable à des intérêts privés et étrangers, mais totalement inefficace pour empêcher des attentats – du moins selon la NSA elle-même, le FBI ou l’ancien responsable du contre-terrorisme à la DGSE. Pour citer à nouveau Giorgio Agamben, « [l]a sécurité dont il est question aujourd’hui ne vise pas à prévenir les actes de terrorisme (…), mais à établir une nouvelle relation avec les hommes, qui est celle d’un contrôle généralisé et sans limites – d’où l’insistance particulière sur les dispositifs qui permettent le contrôle total des données informatiques et communicationnelles des citoyens, y compris le prélèvement intégral du contenu des ordinateurs. Le risque, le premier que nous relevons, est la dérive vers la création d’une relation systémique entre terrorisme et État de sécurité : si l’État a besoin de la peur pour se légitimer, il faut alors, à la limite, produire la terreur ou, au moins, ne pas empêcher qu’elle se produise. On voit ainsi les pays poursuivre une politique étrangère qui alimente le terrorisme qu’on doit combattre à l’intérieur et entretenir des relations cordiales et même vendre des armes à des États dont on sait qu’ils financent les organisations terroristes. » Dans ce contexte, comment pouvons-nous accepter que nos libertés publiques soient inutilement sacrifiées, alors que des réseaux jihadistes pourtant hostiles sont clandestinement soutenus par des puissances occidentales et leurs alliés pour renverser des gouvernements étrangers ?

 

3) que l’État cesse sans délai d’appuyer secrètement des factions extrémistes en Syrie, qui finissent par attaquer les populations occidentales et qui déstabilisent un nombre grandissant de pays. Diplomate au Quai d’Orsay jusqu’à son limogeage en décembre 2012, Laurent Bigot a récemment déclaré que « [l]e principe même de la diplomatie est de parler avec tout le monde, ce qui ne signifie pas, bien entendu, soutenir tout le monde. Bachar el-Assad est un tyran, mais ce n’est pas une raison pour soutenir le Front al-Nosra, équipé de missiles français notamment. Notre réponse à la barbarie, c’est soutenir une autre barbarie ? » En décembre dernier, le député (LR) et ancien juge antiterroriste Alain Marsaud m’avait affirmé qu’« il n’est pas sérieusement contesté qu’à un moment ou un autre l’État français a facilité les actions d’al-Nosra qui, je vous le rappelle, est une filiale d’al-Qaïda [en Syrie]. J’ai eu l’occasion de montrer à l’Assemblée Nationale des photos de combattants d’al-Nosra en possession de fusils d’assaut français. Il n’y avait bien évidemment aucune volonté du gouvernement français de voir mis en évidence une telle collaboration avec un groupe terroriste. Ainsi fut rejetée toute idée d’enquête parlementaire. »

 

L’abandon définitif de ces politiques secrètes aussi dangereuses que scandaleuses doit être décidé non seulement en France, mais également chez nos alliés occidentaux, tels que les États-Unis et la Grande-Bretagne. Et puisqu’ils sont les principaux financeurs du jihadisme, nos « alliés » du Golfe et de Turquie doivent eux aussi stopper ces politiques profondes de soutien clandestin au terrorisme. L’Union européenne autant que les États-Unis disposent de moyens de pression diplomatiques, juridiques, économiques, médiatiques voire militaires pour les contraindre de changer d’attitude à l’égard du jihadisme international. Ces moyens de pression m’ont été confirmés par plusieurs experts, dont un journaliste d’investigation particulièrement bien informé sur ces questions ;

 

4) que l’État priorise le renseignement humain et les actions judiciaires et policières pour combattre efficacement le fléau jihadiste. La « guerre contre le terrorisme » lancée par l’administration Bush à l’automne 2001 continuera d’enrichir une minorité de multinationales et leurs actionnaires, aux États-Unis comme en France. Néanmoins, cette militarisation obsessionnelle de la lutte antiterroriste ne pourra qu’amplifier le désordre mondial et la haine anti-occidentale. Les trois ouvrages de Peter Dale Scott traduits en français, dont le dernier vient d’être recensé par l’IRIS, le démontrent indiscutablement. Récemment, un expert du prestigieux Council on Foreign Relations a souligné que « [l]e problème avec cette politique de type “tuez-les-tous avec des frappes aériennes” est qu’elle ne fonctionne pas. Les officiels du Pentagone affirment qu’au moins 25 000 combattants de l’État Islamique ont été tués (…) En 2014, l’Agence Centrale de Renseignement (CIA) estima que l’État Islamique comptait dans ses rangs entre 20 000 et 31 000 combattants. Or, mercredi dernier, le colonel Warren a répété cette estimation de 30 000 miliciens. Voici un calcul qui résume cette campagne anti-Daech : 30 000 – 25 000 = 30 000. »

 

Comme l’a récemment déclaré l’ancien haut-fonctionnaire Pierre Conesa, « [o]n ne combat pas le terrorisme avec des moyens militaires. Un attentat est précisément destiné à provoquer une riposte. Cela ne veut pas dire que l’on ne doit pas répliquer, mais il faut y aller avec un calendrier de retrait. Il faut dire aux pays du Golfe : “La guerre sunnites contre chiites, on ne peut rien y faire. Le massacre des Kurdes, on peut tempérer, mais c’est à vous de régler le problème. Quant à la question d’Assad contre tous les autres, c’est votre problème.” Il faut arrêter de se voir comme des chevaliers blancs qui vont remettre de l’ordre dans une région. On peut accepter d’être facilitateur politique, mais en aucun cas belligérant. On a commencé par être anti-Iraniens, puis anti-Assad et maintenant on est anti-Daech pour défendre l’Arabie saoudite… Soyons sérieux ! Notre diplomatie est ridicule. » Le gouvernement français doit en tirer les conclusions qui s’imposent ;  

 

5) que l’État réévalue ses alliances avec les principaux soutiens étatiques du fléau jihadiste, qui pourraient nous entraîner automatiquement dans de nouvelles guerres au Moyen-Orient. Selon le professeur Jean-François Bayart, « [à] partir des années 1970 ont été signés toute une série d’accords de défense entre la France et les Emirats arabes unis, puis le Qatar et dans une moindre mesure le Koweït, auxquels s’ajoute en outre un partenariat très développé avec l’Arabie saoudite de même qu’avec le Pakistan. Le propos des Français était avant tout commercial. Nous sommes alors dans le contexte des chocs pétroliers et d’un grave déficit de la balance commerciale de la France. Le premier objectif concernait ce que l’on appelle “les grands marchés”, dont l’exportation française est très tributaire, à l’inverse par exemple de l’Allemagne dont les exportations reposent davantage sur un tissu de petites et moyennes entreprises beaucoup plus dense et performant. Dans ces accords de défense, [il existe] certaines clauses secrètes et différées dans le temps. Ces clauses étaient “très engageantes” comme on dit dans le vocabulaire militaire français, c’est-à-dire qu’elles impliquent l’automaticité. Très concrètement, si demain il y a un conflit entre l’Iran et le Qatar, ces accords de défense stipulent l’intervention militaire automatique de la France. »

 

D’aucuns pourraient alors justifier ces politiques par des intérêts économiques majeurs, qui lient notamment l’Arabie saoudite et la France. Or, comme l’a récemment souligné l’expert en questions militaires Jean-Dominique Merchet, « la France se retrouve prise au piège de son alliance avec l’Arabie saoudite. Ce choix stratégique de première importance, jamais vraiment débattu, s’est renforcé depuis l’arrivée de François Hollande à l’Élysée. Cette entente serait, dit-on, le prix à payer pour de mirifiques contrats. Pourquoi pas ? Sauf que ces promesses sont bien souvent comme [des] mirages dans le désert. Les exportations françaises vers l’Arabie saoudite restent dix fois moins importantes que celles vers… la Belgique ! Que l’Élysée, au nom du réalisme (socialiste ?), passe les droits de l’homme par pertes et profits est une chose. Mais son tropisme anti-iranien et pro-sunnite conduit lentement notre pays à l’impuissance diplomatique. Dans le conflit entre Téhéran et Riyad, la France est perçue comme l’adversaire de l’un et l’obligé de l’autre. Autant dire, hors-jeu. » Il est donc urgent que le gouvernement français abandonne ses sanctions économiques contre des États luttant réellement contre le terrorisme salafiste, tels que l’Iran et la Russie. Il faudrait alors se rapprocher de ces pays, notamment au plan commercial. Ce processus a été lancé avec l’Iran, et les perspectives d’une intervention militaire désastreuse contre ce pays s’éloignent durablement. Comme l’avait écrit Montesquieu, « [l]’effet naturel du commerce est de porter à la paix. Deux nations qui négocient ensemble se rendent réciproquement dépendantes : si l’une a intérêt d’acheter, l’autre a intérêt de vendre ; et toutes les unions sont fondées sur des besoins mutuels. » Cette solution, bien qu’imparfaite, est nettement préférable au pillage brutal des nations à travers la « stratégie du choc », comme on a pu l’observer en Irak ou en Libye ;

 

6) que l’État instaure un état d’urgence économique et social tout en interrompant l’état d’urgence sécuritaire qui détruit notre démocratie de l’intérieur, et dont le bilan est si maigre en termes d’efficacité antiterroriste que François Hollande s’est senti obligé d’en gonfler les chiffres. Essentiellement, il faut mobiliser les ressources de l’État dans des plans de relance ambitieux, afin de favoriser l’emploi et de limiter ainsi les risques de radicalisation individuelle ou collective. Le « pacte d’urgence » qu’avait annoncé l’État français est un signe positif en ce sens, mais il sera loin d’être suffisant si l’on maintient des mesures d’austérité détruisant notre avenir au nom du dogme budgétaire des « 3 % », qui est « né sur un coin de table, sans aucune réflexion théorique ». Un état d’urgence socioéconomique – dont François Hollande a lui-même reconnu l’utilité dans ses voeux –, doit être financé par la collectivité, mais aussi en luttant contre l’optimisation et l’évasion fiscales des entreprises et des individus qui fuient la solidarité nationale. Ces pratiques menacent la stabilité de notre société, car elles engendrent un manque à gagner annuel de plusieurs dizaines de milliards d’euros dans les caisses de l’État. Parmi les solutions audacieuses pour lutter contre ces comportements malveillants, le député PS Yann Galut a suggéré « à son groupe de déposer une proposition de loi pour déchoir de la nationalité française les contribuables qui fuient leurs obligations fiscales. Faisant référence au départ de Gérard Depardieu qui rejoint, selon lui, Bernard Arnault et Johnny Hallyday “dans cette triste liste”, ces people “soustraient à la juste contribution leurs patrimoines astronomiques au mépris de la solidarité nationale”. (…) “Notre pays, dans l’effort historique auquel il soumet toutes les forces de la nation, ne peut tolérer un tel abandon de citoyenneté” (…). » À défaut d’adopter une mesure aussi radicale, le gouvernement devrait prendre exemple sur les États-Unis, qui assujettissent à l’impôt leurs expatriés

 

Une autre solution innovante pour remédier aux déficits budgétaires chroniques de l’État a été proposée par le professeur de finance Marc Chesney : « Il s’agirait, comme le propose le financier zurichois Felix Bolliger, de taxer tous les paiements électroniques, comme les factures de restaurant… et pas seulement les achats d’actions ou d’obligations. En Suisse ces paiements sont de l’ordre de 100  000 milliards de francs par an. C’est énorme. Il s’agit d’environ 160 fois le PIB du pays. Il suffirait de prendre 0,2% sur chaque transaction pour obtenir 200 milliards, soit davantage que l’ensemble des impôts perçus en suisse, qui est de l’ordre de 170 milliards. Une telle taxe, si elle était introduite, pourrait théoriquement remplacer tous les impôts actuels et permettrait de simplifier le système fiscal. Cela pourrait délester l’économie d’activités qui lui sont néfastes comme le trading à haute fréquence. » Indépendamment de ces solutions, l’État ne peut poursuivre une politique austéritaire qui aggrave nos problèmes économiques et qui encourage la radicalisation de la population, alors que les multinationales du CAC 40 sont jugées « trop généreuses » à l’égard de leurs actionnaires et que l’exil fiscal est toléré. Le gouvernement ne pourra lutter contre l’extrémisme et le terrorisme en menant des politiques qui appauvrissent la majorité des citoyens ;  

 

7) que l’État combatte par voie législative, règlementaire et judiciaire la surmédiatisation des actes de Daech et d’autres groupes ou individus terroristes, afin de mettre un terme au climat d’hystérie collective qui est imposé à la population française. Récemment, un instituteur a simulé une agression par un membre imaginaire de Daech, ce qui a engendré un emballement médiatique immédiat. Cet épisode regrettable doit nous faire réfléchir sur le rôle des médias dans ce climat de tension permanente, qui est préjudiciable à l’ensemble de la société, et qui encourage le passage à l’acte de déséquilibrés cherchant à médiatiser leur folie meurtrière. Comme l’a récemment souligné le site TheIntercept.com, « [d]ans une interview à NPR (…) cette semaine, le Président Obama se plaint que les médias soient hyper-saturés par la couverture du terrorisme. “Si vous avez regardé la télévision ce dernier mois, tout ce que vous avez vu, tout ce que vous avez entendu concernait ces gars avec des cagoules ou des drapeaux noirs qui vont potentiellement venir vous attaquer”, a déclaré Obama. Les remarques du Président ont été rapidement condamnées par la presse de droite, mais les faits confirment ses déclarations. The Intercept a analysé la couverture de différents sujets par les chaînes d’information (…) et a constaté que le terrorisme est le principal sujet traité dans l’actualité. » 

 

Dans ce même ordre d’idée, le géopoliticien Gérard Chaliand a déclaré que l’« [o]n ne montre pas en boucle, à la télévision, les images des cadavres et les familles, cousin après cousin, pour dire que les victimes étaient formidables. On dit qu’un bus a sauté et qu’il y a quinze morts ; point final. L’autre jour, je suis passé à la pharmacie et la pharmacienne me disait que les clients défilent, depuis le 13 novembre, pour prendre des calmants. Les gens se demandent ce qui va se passer ; ils ont peur. Les médias nous pourrissent la vie avec leur audimat. Ils rendent service à Daech ; ils font leur propagande : si je relaie six fois un crime de guerre de l’ennemi, je lui rends cinq fois service. C’est la société du spectacle. C’est minable. » Il semble donc indispensable de se questionner sur le rôle des médias dans la diffusion irréfléchie de la propagande de Daech, et de prendre des mesures concrètes pour limiter cette couverture médiatique nocive et disproportionnée ;

 

8) que l’État durcisse parallèlement sa législation pour combattre tout discours incitant à la haine des minorités ethniques, sexuelles ou religieuses, des migrants et des personnes vulnérables en général. Je songe notamment aux propos révoltants de Marine Le Pen, qui a promis d’« éradiquer l’immigration bactérienne ». Je pense également aux déclarations scandaleuses de Georges Bensoussan, qui avait affirmé sur France Culture que « dans les familles arabes en France, l’antisémitisme, on le tète avec le lait de sa mère ». De tels propos s’apparentent à des incitations à la haine, qui alimentent les tensions intercommunautaires et qui n’ont pas leur place dans le débat public. Comme l’a expliqué Gilles Kepel, la montée du jihadisme et celle du FN sont « deux phénomènes qui se ressemblent », et qui selon moi s’auto-alimentent du fait de leur surmédiatisation. Or, Monsieur Kepel a manifestement oublié que certains « pompiers pyromanes », qui ont été critiqués par le géopoliticien Pascal Boniface, jouent également un rôle actif dans la dégradation continuelle du débat public. Dans ce contexte de tensions exacerbées, je préconise une forme d’« état d’urgence médiatique » temporaire et encadré par le CSA, qui doit notamment imposer la mise en priorité des informations enrichissantes, positives et apaisantes dans les médias.

 

Un an après les attentats contre la rédaction de Charlie Hebdo, force est de constater que la liberté d’expression, lorsque l’on en abuse à outrance, est une source majeure d’aggravation des problèmes que nous subissons collectivement. Ainsi, la violence psychologique engendrée par la surexposition médiatique de discours haineux et d’actes de terrorisme doit être combattue en priorité, car ce processus amplifie les risques de guerre civile. En France, le droit à la liberté d’expression est garanti par l’article 11 de la déclaration de 1789, mais il est encadré par la loi. En effet, cet article prévoit que « [l]a libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l’Homme : tout Citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre de l’abus de cette liberté dans les cas déterminés par la Loi ». Cet article est le fondement de nombreuses dispositions législatives et juridiques qui encadrent cette liberté, dont les discours haineux ou les vidéos de propagande terroriste constituent des abus flagrants. Ces dérives doivent être plus strictement encadrées et limitées, car leur surmédiatisation place les citoyens dans un état de tension permanente. Ce phénomène menace le vivre-ensemble et la paix sociale, donc il est temps que les pouvoirs publics en prennent conscience ;

 

9) que l’État criminalise le salafisme, qui est incompatible avec les fondements de la République et qui constitue le terreau du jihadisme violent. Il s’agit d’une question de sécurité nationale qui doit être considérée comme prioritaire. Comme le préconise l’ancien haut-fonctionnaire Pierre Conesa, « [i]l faut fermer les sites salafistes sans craindre de stigmatiser la communauté musulmane. Quand un boucher assassine sa femme, on ne s’interroge pas pour savoir si on stigmatise tous les bouchers ? Eh bien là, c’est pareil. Ces sites expliquent que l’on peut frapper sa femme ou que l’on devient un chien en écoutant de la musique, il n’y a même pas de question à se poser. C’est comme cela que l’on arrêtera le discours de la victimisation. Parallèlement, il faut adopter les mesures pour normaliser les relations avec la communauté musulmane et encourager, par exemple, la formation des imams et l’étude. » Mais comme Pierre Conesa l’a souligné dans une autre interview, il est impératif de « “désigner la cible”, car “c’est le seul moyen de faire comprendre que la composante musulmane de la société française n’est pas concernée dans sa totalité par ces comportements”. La cible, pour ce spécialiste des questions stratégiques internationales, a un nom : le salafisme. “Le salafisme est une idéologie propagée par l’Arabie saoudite dans les années 1980-90 pour lutter contre les Frères musulmans, qui avaient fait l’erreur de soutenir Saddam Hussein pendant la guerre du Golfe. Le salafisme, abondé par l’argent de l’Arabie saoudite, a propagé partout des mosquées avec des imams salafistes, y compris en Algérie, et nos amis algériens l’ont payé”. » Lutter sans relâche contre le salafisme en prenant soin de ne pas alimenter les amalgames et l’islamophobie est donc indispensable pour combattre efficacement le terrorisme ;

 

10) que l’État maintienne l’éducation dans ses priorités budgétaires. Néanmoins, il faut plus que jamais promouvoir une compréhension du monde qui fait défaut dans notre jeunesse, ce qui favorise la radicalisation et l’essor des « théories du complot ». Or, selon l’enseignant Bernard Girard, « [a]lors que les préconisations du socle [commun] faisaient de l’histoire un outil de formation proprement “humaniste” – car l’humanisme, ce n’est pas simplement un point du programme obligatoire à étudier avant la fin de l’année – on en revient aujourd’hui à un triste récit moralisateur, (…) à visée exclusivement identitaire, une sorte d’histoire sainte, en réalité une négation de l’histoire, dont l’objectif est de former des croyants, des fidèles mais sûrement pas des citoyens éclairés. En quelque sorte, une fabrique de l’obscurantisme. » Dans un article plus récent, il fustigeait un enseignement historique « recadré sur le pré carré national et l’histoire purement institutionnelle. (…) [A]rrivé à 15 ans, un jeune n’est donc pas censé savoir que le monde existe. »

 

Un collectif de spécialistes, dont fait notamment partie l’historien Benjamin Stora, défend lui aussi un enseignement de l’Histoire moins romancé : « À cet élitisme conservateur s’ajoutent les peurs identitaires de ceux qui fustigent le dévoiement des programmes d’histoire. Car ce qu’ils redoutent est l’ensevelissement de l’identité française sous la repentance postcoloniale, l’ouverture à l’islam et le culte des pages les plus sombres de notre histoire… Outre qu’elles sont souvent infondées, comme on l’a vu, ces attaques traduisent une étrange conception de l’enseignement de l’histoire. Que recherche-t-on à travers lui ? Le développement de l’enthousiasme patriotique ou l’éducation d’un citoyen capable de s’orienter à la lumière des enseignements du passé ? Dans le premier cas, les programmes d’histoire devraient s’efforcer – et pourraient se contenter – de raconter une belle histoire. Dans le second cas, ils ont vocation à s’approcher de la vérité et à dissiper les fantasmes. C’est, selon nous, cette seconde version qui doit être privilégiée dans l’intérêt de tous. » 

 

Au-delà de cette question de l’enseignement de l’Histoire, ce collectif souligne que l’« on n’accepte toujours pas de prendre en considération les pertes d’opportunité des élèves en difficulté, ou même des élèves moyens. Ce qu’il faudrait valoriser, c’est justement tout ce qui permet de combattre l’échec scolaire. » L’éducation doit donc rester une priorité du gouvernement, et la lutte contre l’échec scolaire doit être repensée et intensifiée. Pour prévenir au plus tôt la radicalisation des jeunes, il faut susciter le développement de l’esprit critique et d’une curiosité intellectuelle permanente. Les risques de basculement vers l’extrémisme en seraient nettement réduits. En effet, toute personne éduquée, lorsqu’elle se retrouve face à des fondamentalistes, est culturellement mieux armée pour résister à leurs manipulations. Alors que la guerre et les politiques sécuritaires sont mises en avant pour répondre au terrorisme, l’éducation doit être une priorité pour combattre efficacement ce fléau. 

 

Je continuerai de développer ces axes de réflexion, étant convaincu que nous subissons de trop nombreuses urgences socioéconomiques, et que celles-ci suscitent différentes formes de radicalisation. Nos gouvernants le reconnaissent mais, au lieu d’agir pour améliorer le sort de leurs administrés, ils maintiennent un état de guerre perpétuelle et ils affaiblissent notre état de droit après chaque attentat. Des solutions plus innovantes, audacieuses et durables doivent être mises en oeuvre. Et il est clair que les discours martiaux et démagogiques de l’Exécutif – pourtant accompagnés d’un faible engagement militaire –, sont des politiques aussi dangereuses qu’inutiles. « Dangereuses », car l’État expose la France à un péril terroriste encore plus grand en répondant à la violence de Daech par une surenchère militariste aux effets limités sur le terrain. « Inutiles », car lutter contre le terrorisme en bombardant des pays lointains dans lesquels nous n’avons aucune légitimité pour intervenir ne fera qu’attiser la haine anti-occidentale, et non tarir les sources de financement du jihadisme. Comme l’a récemment souligné le spécialiste Richard Labévière,

 

« [p]our lutter efficacement contre les dollars de la terreur, inutile de bombarder Raqqa, Mossoul ou Alep. Il faudrait plutôt cibler Genève, Zurich, Lugano, la City, Monaco, les îles anglo-normandes, les Bahamas, les Vierges ou les Caïmans… pas forcément avec des Rafale mais à coup de commissions rogatoires. La difficulté majeure est qu’une fois celles-ci établies en bonne et due forme, les structures financières visées auront changé de forme, de conseil d’administration et de villégiature. Le manque de coopération et de détermination internationales est évident et, malheureusement, la dernière résolution des Nations unies en la matière risque bien de s’avérer aussi inefficace que les textes précédents adoptés, à l’époque, pour lutter contre le financement d’Al-Qaïda… »

 

J’ajouterais enfin que, pour combattre réellement le terrorisme, il est tout aussi vain et contre-productif de transformer notre démocratie certes imparfaite en un État sécuritaire néolibéral sans cesse plus inégalitaire et autoritaire. Néanmoins, je vais continuer de réfléchir à des solutions, et ne pas me contenter de critiquer ce dangereux triptyque qui nous est imposé par nos gouvernants : état de guerre perpétuelle, État profond normaliséétat d’urgence permanent.

 

Ainsi, je vous encourage à diffuser cet article aux médias, à vos élus et à votre entourage, tout en demandant des comptes à vos députés afin de mettre un terme aux politiques profondes exposées sur mon site, puisqu’elles déstabilisent le monde et menacent nos démocraties. Dans ce contexte difficile, et sachant que d’autres attentats nous menacent, restons unis derrière ce triptyque essentiel : Liberté, Égalité, Fraternité. 

 

Maxime Chaix

 

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