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“Guerre en Libye : derrière l’alibi humanitaire, le néolibéralisme prédateur” (Maxime Chaix)

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“Guerre en Libye : derrière l’alibi humanitaire, le néolibéralisme prédateur” (Maxime Chaix)

 

En exclusivité, je vous diffuse une interview sur la campagne de l’OTAN en Libye, que j’ai accordée à des étudiants de la Faculté de Droit de Grenoble. Il y a quelques mois, ces derniers m’avaient interrogé dans le cadre d’une matière optionnelle de Sciences Po. Je salue donc leur audace intellectuelle, car le fait de m’avoir interviewé malgré l’ultraconformisme notoire des IEP est plutôt téméraire de leur part. À travers cet entretien, je m’efforce de déconstruire le mythe d’une OTAN « vertueuse » qui aurait sauvé les civils libyens, une contre-vérité assénée jusqu’à présent par celles et ceux qui ont défendu cette action militaire aux conséquences désastreuses. Je décortique également les intérêts néocolonialistes – et non « humanitaires » – ayant motivé cette intervention, et je tente de démontrer que celle-ci était préméditée de longue date. Sachant qu’il met à mal différents mensonges d’État, cet entretien constitue donc un appel à exercer son sens critique face au conformisme médiatique, universitaire et politique qui prédomine aujourd’hui, et qui permet à des individus fort mal intentionnés d’invoquer la morale, la paix et les droits de l’Homme pour détruire un nombre intolérable de pays.

 

1) Monsieur Chaix, pouvez-vous vous présenter ?

 

Maxime Chaix : Diplômé d’un Master 2 « Théorie et pratique des droits de l’Homme », que j’ai obtenu en 2009 à la Faculté de Droit de Grenoble, je suis le principal traducteur francophone de l’universitaire, ancien diplomate et essayiste canadien Peter Dale Scott. Après avoir co-traduit ses livres La Route vers le nouveau désordre mondial (2010) et La Machine de guerre américaine (2012), j’ai traduit intégralement L’État profond américain (2015), ayant conseillé Peter Dale Scott dans la rédaction de cet ouvrage. Je précise que ce livre a été recensé positivement dans Paris Match, puis dans le numéro 100 de la Revue Internationale et Stratégique de l’IRIS. Journaliste indépendant et bénévole, je me suis spécialisé dans les domaines du renseignement, des opérations clandestines, des questions stratégiques, de la criminalité financière et du terrorisme global. En 2015, j’ai lancé mon propre site afin de regrouper mes différents articles et traductions, et de relayer les travaux de Peter Dale Scott.

  

2) Quelle a été votre méthodologie intellectuelle pour appréhender le conflit libyen ?

 

MC : Ma méthodologie intellectuelle est celle de la « Politique profonde », une discipline qu’a développée Peter Dale Scott depuis plus de 40 ans. La Politique profonde est l’étude de l’« ensemble des pratiques et des dispositions politiques, intentionnelles ou non, qui sont habituellement refoulées dans le discours public plus qu’elles ne sont admises. » En d’autres termes, ma propre conception de la Politique profonde m’amène à analyser et à tenter de comprendre les objectifs inavoués des interventions militaires occidentales, comme les véritables buts de guerre de l’administration Bush en Irak ou de la présidence Sarkozy en Libye. J’étudie également les opérations clandestines des services spéciaux, ce qui est relativement difficile car elles sont dissimulées par la raison d’État. Je m’intéresse aussi aux opérations secrètes des Forces spéciales, qui sont habituellement admises lorsqu’elles sont divulguées dans la presse – contrairement aux opérations clandestines –, mais qui restent des actions sur lesquelles les États ne souhaitent pas systématiquement communiquer. On a pu le constater récemment avec la colère du ministre de la Défense Jean-Yves Le Drian lorsque Le Monde a révélé des opérations secrètes des Forces spéciales françaises en Libye, mais également des opérations clandestines de la DGSE dans ce pays.

 

Il en résulte que l’étude des politiques profondes nécessite de s’intéresser à des interventions et à des enjeux peu ou mal analysés dans les médias. Sachant que les opérations secrètes sont revendiquées par les États mais peu médiatisées, et que les opérations clandestines ne sont en principe pas admises par les autorités, je travaille sur ces problématiques en sélectionnant et en recoupant mes sources avec une grande rigueur. Idem lorsqu’il est question d’étudier les objectifs inavoués des interventions militaires occidentales, qu’elles soient directes (Irak, Afghanistan), clandestines (Syrie) ou les deux à la fois (Libye). Puisque mes sources sont pour la plupart consultables dans le domaine public, je les cite abondamment et de façon systématique. Concernant leur sélection et leur recoupement, je me base principalement sur le travail des meilleurs experts (Nafeez Mosaddeq Ahmed, Fabrice Balanche, Peter Dale Scott…), des think tanks que j’estime crédibles et attachés à la diversité des opinions (CFR, IRIS, Stratfor…), des médias dits « alternatifs » mais rigoureux (DeDefensa.org, Les-Crises.fr…), ou des journalistes spécialisés dans les questions de défense (Glenn Greenwald, Jean-Dominique Merchet, Gareth Porter…).

 

Outre mes recherches, j’ai tissé un réseau international de spécialistes, notamment des reporters de guerre ou des travailleurs humanitaires, qui m’informent sur les réalités des conflits qu’ils observent. N’étant pas encore journaliste de métier, je n’ai pas d’expérience de terrain, mais je n’exclue pas de me professionnaliser et de voyager en conséquence. Afin de compenser cette lacune, j’ai noué des contacts dans le monde entier, dont des amis mauritaniens, tunisiens ou nigériens qui partagent le même constat : l’intervention occidentale en Libye a déstabilisé l’ensemble du Sahel et du Maghreb. Par conséquent, les gouvernements de la région concentrent une part de plus en plus importante de leurs budgets nationaux dans les domaines sécuritaires, ce qui les détourne des besoins basiques des populations locales. Pour mieux comprendre la guerre en Libye et ses conséquences, j’ai également lu les analyses de Patrick Haimzadeh, qui a été diplomate français en poste à Tripoli. Rony Brauman, l’un des fondateurs de Médecins sans Frontières et professeur à Sciences Po Paris, a écrit lui aussi des articles intéressants, à l’image de ses interviews sur le sujet. Je peux également citer Alan J. Kuperman, un professeur de l’université du Texas ayant rédigé un important article pour le prestigieux Council on Foreign Relations (CFR). Je reviendrai sur les arguments de ces trois spécialistes, tout en citant d’autres experts compétents.

 

3) Selon vous, quel est le point de départ du conflit libyen ?

 

MC : Il est encore difficile de répondre à cette question, car le déclenchement de l’insurrection à Benghazi, qui fut le point de départ des troubles civils en Libye, est sujet à controverses. Officiellement, la coalition emmenée par la France, la Grande-Bretagne et les États-Unis est intervenue militairement dans ce pays en réaction aux exactions prétendument massives des troupes de Mouammar Kadhafi contre la population civile. Or, il s’est avéré que ces accusations étaient fausses. Comme l’a souligné l’universitaire Alan Kuperman dans Foreign Affairs, la revue du prestigieux CFR, « bien que la Maison Blanche ait justifié sa mission en Libye par des motifs humanitaires, cette intervention a en fait nettement aggravé le bilan humain dans ce pays. Tout d’abord, il s’est avéré que la répression de Kadhafi a été bien moins meurtrière que ne l’indiquaient alors les médias. (…) Au contraire, en s’efforçant de minimiser les pertes civiles, les troupes de Kadhafi s’étaient abstenues d’avoir recours à la violence indiscriminée. (…) Les troupes bien équipées de Kadhafi avaient mis en déroute les rebelles désorganisés, qui rentraient chez eux. À la mi-mars 2011, les forces gouvernementales s’apprêtaient à reprendre le dernier bastion rebelle de Benghazi, afin de mettre un terme à ce conflit qui n’avait engendré que 1 000 décès en un mois. Or, à ce moment précis, des expatriés libyens basés en Suisse, qui étaient liés aux rebelles, ont lancé des mises en garde sur l’imminence d’un “bain de sang” à Benghazi – [des propos alarmistes] dûment repris par les médias occidentaux, mais qui se sont avérés être de la pure propagande. En vérité, le 17 mars [2011], Kadhafi s’engagea à protéger les civils à Benghazi, comme il l’avait fait avant de reprendre les autres villes libyennes, ajoutant que ses forces “laissaient la possibilité” aux rebelles de se réfugier en Égypte. En résumé, les insurgés allaient perdre la guerre, donc leurs agents d’influence à l’étranger agitèrent le spectre du génocide pour susciter une intervention de l’OTAN – ce qui fonctionna à merveille. Il n’existe aucune preuve que Kadhafi avait planifié ou envisagé une campagne de tueries contre la population. Certes, le gouvernement avait tenté d’intimider les rebelles en promettant de les traquer sans relâche. Mais Kadhafi n’a jamais mis ces menaces à exécution en visant les civils. »

 

Bien qu’il soit encore invoqué pour justifier l’intervention de l’OTAN en Libye, l’argument des exactions de l’armée de Kadhafi contre les civils était donc faux, ce qu’a notamment confirmé le professeur Hugh Roberts dans la prestigieuse London Review of Books. Selon lui, « dans le contexte libyen, il n’a jamais été question de quoi que ce soit qui puisse être qualifié de nettoyage ethnique ou de génocide. (…) Ce conflit n’était pas ethnique ou racial mais politique, entre les défenseurs et les opposants au régime de Kadhafi ; (…) Toutes ces comparaisons avec Srebrenica ou le Rwanda n’étaient que des hyperboles excessives, qui visaient clairement à susciter la panique des différents gouvernements afin de les rallier à la cause du parti de la guerre, qui souhaitait une intervention militaire pour empêcher la défaite imminente de la rébellion. »

 

Mais revenons-en au déclenchement de l’insurrection à Benghazi, donc à la question du point de départ de ce conflit armé. Dans un intéressant documentaire de l’émission Spécial Investigation, un agent anonyme de la DGSE explique que les services spéciaux français et qataris ont mené des opérations clandestines de déstabilisation à Benghazi dès février 2011, c’est-à-dire plusieurs semaines avant le vote de la résolution 1973 de l’ONU le 17 mars 2011 (20min10s). Par ailleurs, en interrogeant un ancien chef de la DST et un important général 2S (18min24s), les auteurs de ce documentaire nous démontrent avec des arguments solides que cette opération libyenne était préparée de longue date par les états-majors impliqués. Par exemple, ils montrent qu’en novembre 2010, le site du Ministère de la Défense français annonçait des manœuvres militaires franco-britanniques en Méditerranée qui coïncideront avec le déclenchement de l’intervention occidentale en Libye (17min30s). J’ai été tout aussi intrigué par l’exil du chef du protocole de Mouammar Kadhafi en octobre 2010 (14min55s), et sa collaboration active avec les services français, dans un but manifestement hostile au dirigeant libyen.

 

Pour citer d’autres sources, nous pouvons mentionner les opérations des Forces spéciales qataries, dont près de 5 000 éléments auraient été déployés dès février 2011 en appui des milices anti-Kadhafi, parmi lesquelles combattaient « des islamistes ». À ma connaissance, personne n’a enquêté sur ces révélations de George Malbrunot, que je considère comme l’un des meilleurs journalistes français, du moins sur les questions relatives au Proche-Orient. Même problématique concernant les opérations des Forces spéciales françaises, britanniques et américaines menées sur le territoire libyen en 2011. Celles-ci ont particulièrement mal tourné, puisque nos soldats de l’ombre ont entraîné et armé des miliciens qui ont ensuite rejoint Daech et al-Qaïda en Syrie, comme l’avait révélé en août 2014 le Washington Post. Là encore, je n’ai pas constaté d’enquêtes à la suite de cet important article, dont je vous conseille vivement la lecture. Il appartiendra donc aux historiens de trancher la question du point de départ du conflit libyen. Mais dans tous les cas, de nombreuses sources crédibles démontrent une préméditation derrière cette intervention de l’OTAN. Je reviendrai sur cet aspect crucial du conflit, puisque les véritables buts de guerre ayant motivé cette campagne militaire ne semblent pas aussi « humanitaires » que ne le revendiquaient ses défenseurs.

 

4) Justement, d’après vous, quelles idéologies ont conditionné l’intervention en Libye ? Pensez-vous que ce conflit se base aussi sur une (ou des) idéologie(s) inavouée(s) ?

 

MC : Pour justifier cette intervention, nous avons pu observer en France la promotion médiatique quasi unanime d’une idéologie que je qualifierais d’« humanitariste », qui consiste à agiter le spectre d’un génocide pour convaincre l’opinion publique de la nécessité vitale d’une intervention militaire. Or, dans le cas de la Libye, les raisons invoquées par les défenseurs d’une action armée étaient tout simplement fallacieuses. Par exemple, comme l’a rappelé Rony Brauman – dont je précise qu’il était initialement favorable à une intervention de l’OTAN –, l’« aventure libyenne est elle-même partie d’une manipulation médiatique caractérisée. Ce qui a décidé Sarkozy et Obama a été le mitraillage aérien des manifestants de Tripoli le 21 février [2011], une fausse information diffusée par Al-Jazira sur la base d’un simple témoignage téléphonique. Or il n’y a pas eu de manifestations à Tripoli et encore moins d’avion mitraillant la foule. Aucun des médias dominants n’a daigné faire la moindre vérification. »

 

Cette idéologie « humanitariste », qui se fonde en partie sur la notion de « droit d’ingérence » formulée par Bernard Kouchner et Mario Bettati, trouve ses fondements en 1625, lorsque le juriste Hugo Grotius « parle d’un “droit accordé à la société humaine” dans le cas où un tyran “ferait subir à ses sujets un traitement que nul n’est autorisé à faire” ». Aux États-Unis, une certaine conception de cette idéologie est défendue tant par les néoconservateurs républicains – comme on a pu le constater avec l’exportation militarisée de la « démocratie » en Irak –, que par les « faucons libéraux » démocrates. Ces derniers sont notamment représentés par la conseillère à la Sécurité nationale Samantha Powers, qui fait partie des principaux défenseurs de la « Responsabilité de Protéger » (R2P). En un sens, nous pourrions considérer le volet militaire de cette doctrine comme une forme de « guerre préventive » contre des génocides, dont le risque peut être réel, exagéré, ou inventé.

 

Sachant que la R2P a des implications médiatiques, diplomatiques et juridiques, il serait réducteur de la limiter à son aspect purement belliqueux, comme l’a souligné l’universitaire Jean-Baptiste Jeangène Vilmer – qui est favorable à cette doctrine. Néanmoins, dans le cas libyen, l’application des volets non militaires de la R2P visait clairement à légitimer l’intervention armée, mais en utilisant des motifs fallacieux – dont les accusations jamais prouvées du premier procureur de la CPI. Comme l’avait souligné le journal Le Monde le 9 décembre 2011, « en mai [de cette même année], Luis Moreno Ocampo s’est emporté : Tripoli importe “du Viagra par conteneurs entiers”, a-t-il assuré, affirmant détenir les preuves de viols systématiques, arme de répression du régime. Quelques jours plus tard, la secrétaire d’État américaine, Hillary Clinton, relayait ces affirmations, désormais frappées du sceau de la vérité. Pourtant, les preuves restent à rassembler» Cinq ans plus tard, alors que la Libye a sombré dans le chaos, ces importations de « conteneurs entiers » de Viagra ne sont, à ma connaissance, toujours pas démontrées.

 

Ainsi, le danger de l’idéologie « humanitariste », dont la R2P est l’incarnation la plus aboutie, réside selon moi dans le fait qu’elle encourage des manipulations médiatiques pour justifier des interventions militaires qui peuvent s’avérer illégitimes, voire dangereuses. En France, cette idéologie est traditionnellement promue par celui qu’un académicien avait décrit comme le « vrai maître de la diplomatie » française, Bernard Henri-Lévy. Cet homme est intellectuellement proche des principales figures d’un réseau d’influence souvent décrit comme « néoconservateur », autrefois coagulé autour du Cercle de l’Oratoire et de la revue Le Meilleur des Mondes. Et depuis le second mandat de François Mitterrand, il a l’oreille des Présidents de la République issus des deux partis de gouvernement. Il joue donc un rôle diplomatique bien souvent décisif, mais dont la légitimité légale pose question. En 2006, « devant les invités du prestigieux [Council on Foreign Relations], Lévy (…) confirm[a] qu’il partage “la vision morale et l’hostilité des néoconservateurs pour les Saddam, mollah Omar et Milosevic”. » En rapportant cet aveu de BHL, L’Express n’établit pas de lien entre cette posture et les intérêts stratégiques des États-Unis et de leurs alliés en Irak, en Afghanistan et en ex-Yougoslavie.

 

Comme je l’avais souligné dans un article récent, cette même « vision morale » justifiera 5 ans plus tard la campagne de l’OTAN contre la Libye, occultant les véritables buts de guerre de l’Élysée et de ses partenaires, dont les États-Unis, la Grande-Bretagne et le Qatar. Rendu public à la suite du scandale de l’« Emailgate », un mémo confidentiel adressé à Hillary Clinton lorsqu’elle était secrétaire d’État explicita « cinq facteurs motivant l’engagement de Nicolas Sarkozy à mener cette guerre en Libye : un désir d’obtenir une plus grande partie du pétrole libyen ; accroître l’influence française en Afrique du Nord ; améliorer sa situation politique intérieure en France ; offrir à l’armée française une chance de rétablir sa position dans le monde ; répondre à l’inquiétude de ses conseillers concernant les plans à long terme de Kadhafi de supplanter la France comme puissance dominante en Afrique de l’Ouest ». Et comme l’a rapporté Régis Soubrouillard, BHL aurait « clairement fait savoir aux responsables du CNT qu’ils “avaient une dette envers la France au vu de son soutien précoce et que Sarkozy avait besoin de quelque chose de tangible à présenter aux leaders politiques et économiques français”. » À ma connaissance, ces objectifs nettement moins avouables de la guerre en Libye n’ont pas été démentis par les intéressés. En d’autres termes, derrière l’alibi humanitaire, le néolibéralisme prédateur a réellement conditionné cette intervention militaire. Néanmoins, la plupart de ses défenseurs continuent de la justifier par des motifs « humanitaires » pour le moins discutables

 

J’en conclue donc que l’intervention en Libye résulte de la combinaison entre une idéologie « humanitariste » publiquement revendiquée pour justifier la guerre, et une idéologie inavouée que je qualifierais de « néocolonialiste », puisqu’elle se fonde sur l’idée que le renversement d’un dirigeant étranger au profit d’une « opposition » sélectionnée par telle(s) ou telle(s) puissance(s) occidentale(s) favorisera différents intérêts énergétiques, financiers, géostratégiques ou entrepreneuriaux. Cette idéologie prédatrice fut imposée à l’Irak à travers la « stratégie du choc » théorisée par l’économiste Naomi Klein dans son excellent best-seller du même nom. Néanmoins, la carence majeure de ces politiques réside dans le fait que les « oppositions » désignées par des puissances extérieures, comme le CNT libyen ou le CNS syrien, n’ont bien souvent aucune légitimité pour les populations des pays attaqués. Dans le cas de l’Irak, le renversement de Saddam Hussein a permis de privatiser totalement le secteur pétrolier irakien, mais sans que la population de ce pays ne bénéficie des retombées économiques de cette politique d’inspiration néolibérale – comme l’avait expliquée une spécialiste de la question sur le site de CNN en 2013. Or, dans ce pays, le pouvoir central est plus affaibli et corrompu que jamais, au point que des milliers de protestataires chiites viennent de prendre d’assaut la fameuse « zone verte » de Bagdad. Cette situation chaotique perturbe de plus en plus les opérations des compagnies pétrolières étrangères implantées en Irak, mais elle ne les empêche pas de générer de gigantesques profits.

 

Ce dernier quart de siècle, au Proche-Orient comme en Afrique, les armées occidentales ont renversé des dictateurs au nom des droits de l’Homme, de la protection des populations et de la démocratie. Or, ces politiques ont malheureusement abouti au chaos, comme on a pu l’observer en Irak, en Libye et en Syrie. Dans ce dernier exemple, et contrairement à ce qui est généralement expliqué dans les médias grand public, l’implication de la CIA et de ses partenaires occidentaux et proche-orientaux a été massive, clandestine et illégale. Comme je l’ai démontré à travers différents articles, elle a conduit au renforcement des principaux groupes jihadistes sur le terrain, ce qu’a récemment confirmé la représentante au Congrès Tulsi Gabbard sur CNN, ou encore le célèbre journaliste d’investigation Gareth Porter. Si l’on se penche sur ces 25 dernières années, que les interventions militaires occidentales aient été directes ou indirectes, légales ou illégales, leur issue fut bien trop souvent catastrophique. Il est donc impératif de réviser en profondeur nos différentes politiques nord-africaines, centrasiatiques et proche-orientales, et d’adopter une approche moins militarisée pour répondre aux problèmes que nos États ont eux-mêmes créés ou exacerbés – comme en Libye, en Irak ou en Syrie.

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Les “crimes invisibles” de Bachar el-Assad (et le soutien secret d’al-Qaïda par l’Occident)

 

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Les “crimes invisibles” de Bachar el-Assad (et le soutien secret d’al-Qaïda par l’Occident)

 

Par Maxime Chaix

 

Le 27 mai dernier, le ministère des Affaires étrangères français publiait ce communiqué de presse, [1] qui laisse à penser que la caméra des lauréats 2016 du prix Albert Londres a épargné « la plaie » syrienne du Quai d’Orsay : « Le prix Albert Londres est décerné cette année à (…) Sophie Nivelle Cardinale et Étienne Huver, pour le reportage audiovisuel “Disparus : la guerre invisible de Syrie” (…) [Cette récompense a été remise] à la Résidence de France à Londres en présence de notre ambassadrice, Sylvie Bermann. Nous adressons nos plus vives félicitations aux lauréats de ce prix. » Le même jour, le site de Télérama publiait une interview de l’un des auteurs de ce documentaire, titrée « Grâce à ses crimes invisibles, Bachar al-Assad parvient à garder une façade de respectabilité ». [2] Afin d’introduire cet entretien, la journaliste de ce magazine a écrit avec une objectivité toute relative que « [l]eur enquête exceptionnelle (…) jette un coup de projecteur cru sur les 200 000 “disparus” du régime de Bachar al-Assad. Des hommes, des femmes, des enfants même, détenus arbitrairement durant des mois, voire des années, dans les geôles de la sanglante dictature syrienne ».

 

Le but de cet article n’est pas de remettre en cause les compétences et le courage de ces journalistes, de même que la qualité de leur enquête ou la véracité des crimes qui sont imputés au gouvernement el-Assad dans leur documentaire. [3] J’ai beaucoup d’estime pour les reporters de guerre, dont certains sont des amis, et j’ai donc du respect pour ces deux journalistes, Sophie Nivelle-Cardinale et Étienne Huver. Néanmoins, il est peu probable que le Quai d’Orsay aurait adressé « ses plus vives félicitations aux lauréats de ce prix » si ces derniers avaient enquêté sur le soutien clandestin des services spéciaux français en faveur du Front al-Nosra, la branche d’al-Qaïda en Syrie, dont l’ancien ministre des Affaires étrangères Laurent Fabius avait souligné le « bon boulot sur le terrain » en décembre 2012, reprenant un argument des alliés pétromonarchiques de l’État français. [4] Cette organisation terroriste incluait alors les combattants de Daech, puisque cette milice s’est séparée du Front al-Nosra en avril 2013. [5] La France n’étant pas la seule puissance impliquée dans cette politique profonde, je doute que les politiciens occidentaux présents à cette cérémonie se seraient enthousiasmés si ces journalistes avaient choisi mon principal sujet d’investigation depuis 2014. Je fais ici référence au soutien clandestin, illégal et massif des services secrets occidentaux en faveur des innombrables [6] milices jihadistes qui tentent de renverser le gouvernement el-Assad depuis 2011, cette guerre secrète étant principalement coordonnée par la CIA depuis la Turquie et la Jordanie. [7] À défaut d’un tel documentaire, et vu la discrétion des médias sur ce sujet, expliquons pourquoi les « crimes invisibles » des États occidentaux en Syrie leur permettent de garder, eux aussi, « une façade de respectabilité » qui se lézarde dangereusement depuis l’été dernier.

 

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POLITIQUE-FICTION : “François doit partir !” selon Moscou, Pékin et Téhéran

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POLITIQUE-FICTION : “François doit partir !” selon Moscou, Pékin et Téhéran

 

Voici un bref article de politique-fiction, qui vise à illustrer l’absurdité de la couverture médiatique occidentale des « révolutions » touchant des pays n’ayant pas les faveurs de l’OTAN, d’Israël et/ou du CCG. Aujourd’hui en Occident, la guerre est avant tout psychologique et médiatique. Dans ce contexte, les journalistes ont plus que jamais le devoir de relayer des faits recoupés, et non de manipuler l’opinion avec des arguments biaisés et des informations non vérifiées – comme celles qui ont précédé la catastrophique intervention de l’OTAN en Libye.

 

MOSCOU, Russie – En réponse aux brutalités des forces du régime Hollande contre la population civile, le Président Vladimir Poutine a pris l’initiative de réunir en urgence les pays membres de l’Organisation de Coopération de Shanghai (OCS) et de l’Organisation du Traité de Sécurité Collective (OTSC), conviant leur proche allié iranien à cette réunion de crise. Depuis Moscou, la Chine, la Russie et l’Iran ont annoncé qu’ils souhaitaient imposer une zone d’exclusion aérienne en France pour empêcher l’aviation du régime Hollande de tirer sur la foule. Le Conseil de Sécurité n’ayant pu se mettre d’accord sur une résolution contraignante, le Président Poutine a indiqué que la Russie et ses alliés interviendraient militairement en France « car les populations civiles vont être massacrées par le tyran François ». S’exprimant depuis le Kremlin, le Président russe a ajouté que « nos satellites ont détecté des colonnes de chars fonçant vers Nantes, Lille et Paris. À l’Élysée, il est aussi question de faire intervenir l’armée pour empêcher les manifestants d’exercer leur droit de grève. Nous ne pouvons accepter que François réprime dans le sang les manifestations contre la Loi Travail, et nous avons donc l’obligation morale de contourner cet énième blocage aux Nations Unies. » Alors que des ONG dénoncent la situation préoccupante des droits de l’Homme en France, le régime Hollande a été qualifié par le Président Xi Jinping de « dictature financière où les multinationales et les banques concentrent tous les pouvoirs ». S’indignant du passage en force de la Loi Travail grâce à l’article 49-3, et de la féroce répression policière ayant accompagné cette manoeuvre du régime Hollande, le Président chinois a affirmé que « la démocratie française, qui est si souvent invoquée par François et son régime, n’existe plus. Il faut en prendre acte et aider les Français à recouvrer leur liberté. Des bombardements humanitaires sont donc inévitables. »

 

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Un CRS du régime Hollande brutalise la fille d’un rebelle modéré français de la CGT (photographe anonyme)

Des sources anonymes ont révélé que les services spéciaux syriens, iraniens et russes avaient livré plusieurs milliers de tonnes d’armes de guerre à des rebelles modérés, notamment dans les bastions de la CGT, et dans les banlieues de Marseille, Paris, Lyon et Toulouse – des zones abandonnées par le régime Hollande et rongées par la pauvreté et le chômage. À Moscou, le ministre des Affaires étrangères Sergeï Lavrov a fustigé la « dictature du 49-3 » imposée par le régime Hollande. D’après lui, « François doit partir ! », ajoutant que ce dernier « ne mérite pas d’être sur cette terre », et que les rebelles modérés faisaient « du bon boulot sur le terrain ». La Chine, la Russie et leurs alliés ont annoncé qu’ils allaient interrompre toute coopération militaire, technologique, financière, industrielle et énergétique avec le régime Hollande. Les avoirs des entreprises françaises dans les nations de l’OCS et de l’OTSC ont été gelés, et les multinationales liées au régime Hollande qui sont implantées dans ces pays ont été nationalisées. Les proches de François viennent d’être frappés par des sanctions, et la Russie pourrait interrompre ses approvisionnements gaziers en Europe si l’UE « continue de soutenir la dictature française », d’après Monsieur Lavrov. Au plan militaire, les armées de la coalition dirigée par les états-majors russe, iranien et chinois sont en état d’alerte maximale. Une intervention humanitaire de ces puissances, qui viserait à sauver les civils et les rebelles modérés français en bombardant le régime Hollande, semble donc inéluctable. 

 

À Paris, François a décrété l’état de siège sur l’ensemble du territoire et a indiqué qu’il « réagirait avec force à toute ingérence de nos ennemis », n’excluant pas le « recours au feu nucléaire ». À Washington, le porte-parole de la Maison Blanche a indiqué que les États-Unis se tenaient « aux côtés de la France », excluant néanmoins toute implication militaire directe dans une potentielle guerre contre les puissances de l’OCS et de l’OTSC. Des hauts responsables du régime Obama ont affirmé sous couvert d’anonymat que Washington envisagerait même de dissoudre l’OTAN, cette organisation étant jugée « obsolète » et « contre-productive » à la suite des échecs du Kosovo, de l’Afghanistan et de la Libye. « Nous ne pouvons nous permettre une guerre nucléaire à cause de l’intransigeance de François ! » a ajouté l’une de ces sources bien informées. Même son de cloche à Bruxelles, où le Président de la Commission européenne Jean-Claude Juncker s’est dit « vivement préoccupé » par les « violences qui secouent la France et qui menacent sa population, la Loi Travail étant certes utile pour réformer ce pays, mais ne justifiant pas de telles violences policières ». D’après lui, la question d’une exclusion de la France des institutions européennes serait « en discussion », sachant que la Russie menace d’interrompre ses exportations de gaz en Europe. 

 

Vu la dangerosité de cette situation, le Président Poutine et son homologue américain ont décidé de se rencontrer prochainement pour « éviter la guerre et donner une chance à la paix », selon le secrétaire d’État John Kerry. Du côté des marchés financiers, les cours du pétrole et de l’or ont grimpé en flèche, à l’instar des cotations des entreprises d’armement, tandis que la Bourse de Paris s’est brusquement effondrée. En réponse à ces perspectives de guerre imminente, François a déclaré qu’il irait « jusqu’au bout » car « la CGT n’est plus un syndicat, mais une mafia de casseurs qui prend les Français en otage ». Contre toute attente, il a affirmé qu’il souhaitait « maintenir l’Euro 2016 coûte que coûte », en dépit du forfait de la majorité des pays qualifiés pour cet événement. Alors que le régime Hollande est aux abois – comme l’illustrent les étranges déclarations de son Premier ministre –, le pire est à craindre, et un embrasement généralisé du continent eurasiatique n’est plus à exclure. Dans ce contexte explosif, Ban Ki-moon a appelé « toutes les parties à respecter le Droit international et à rétablir le dialogue diplomatique », rappelant toutefois que l’ONU venait de dénoncer les abus du régime Hollande contre sa population civile. 

 

Maxime Chaix

 

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« Le jour où » j’ai publié un article dans Paris Match !

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« Le jour où » j’ai publié un article dans Paris Match !

 

 

Chères lectrices, chers lecteurs,

 

Dans son numéro 3494, le magazine Paris Match a publié mon article, titré « Mark Rossini : le jour où j’ai tenté d’empêcher le 11-Septembre… sans le savoir ». Ce papier est basé sur une plus longue interview de l’ancien agent spécial du FBI Mark Rossini. Entre 1999 et 2003, il fut le principal agent de liaison du Bureau au sein de l’unité Alec Station de la CIA, qui était officiellement chargée de la traque d’Oussama ben Laden et de ses partenaires. Si vous n’avez pas encore lu cet article, et sachant que ce numéro n’est plus en kiosques, il a également été publié en ligne. Du fait d’un certain nombre de projets m’ayant éloigné de mon site, je n’avais pas encore trouvé le temps de vous remercier pour votre soutien et vos encouragements, qui m’ont motivé jusqu’à écrire un article visant la CIA dans le plus grand magazine français d’actualités… Je remercie également la personne qui m’a donné l’opportunité d’écrire cet article. Son intégrité, son professionnalisme et son courage sont exemplaires dans le monde du journalisme. Enfin, je remercie Mark Rossini de s’être autant impliqué dans ce projet, et d’avoir répondu à mes questions avec franchise et honnêteté, notamment sur le jeu trouble de la CIA en Syrie. Vous pourrez lire l’intégralité de l’interview sur laquelle nous avons travaillé en cliquant ici. Ayant d’autres projets importants, dont celui de devenir papa en juillet 2016, j’aurai moins de disponibilités pour publier des articles sur mon site. Néanmoins, je n’abandonne pas le journalisme, et j’espère trouver le temps d’écrire de nouvelles analyses. Encore une fois, je vous remercie pour votre soutien. 

 

Informativement votre,

 

Maxime Chaix

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EXCLUSIF : Selon Mark Rossini (ex-FBI), la guerre secrète de la CIA en Syrie est “désastreuse”

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EXCLUSIF : Selon Mark Rossini (ex-FBI), la guerre secrète de la CIA en Syrie est “désastreuse”

 

Par Maxime Chaix

 

Ancien représentant du FBI au Centre du contreterrorisme de la CIA, l’ex-agent spécial Mark Rossini a assumé de lourdes responsabilités. À ce poste, il briefait quotidiennement le directeur de la CIA George Tenet et ses adjoints sur les menaces terroristes émergentes et les opérations antiterroristes à travers le monde. Entre 1999 et 2003, il fut le principal agent de liaison du FBI au sein d’Alec Station, l’unité de la CIA chargée de la traque d’Oussama ben Laden et de ses associés. Il a ensuite été l’un des cofondateurs du Centre national du contreterrorisme (NCTC), une agence fédérale rattachée au Directeur du renseignement national (DNI). En exclusivité pour mon site, il nous livre ses analyses sur les opérations clandestines de la CIA et de ses partenaires en Syrie. Il décrypte également les liaisons dangereuses entre les puissances occidentales et l’Arabie saoudite, aujourd’hui vivement critiquées en France comme de l’autre côté de l’Atlantique.

 

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www.markrossini.com

 

Bien qu’il ne soit plus un agent spécial du FBI, Mark Rossini évolue toujours dans le monde du renseignement. À la suite de son départ du Bureau en 2008, il est devenu consultant dans les domaines de la criminalité, du terrorisme et de la cybersécurité. Après d’intéressants échanges sur le Web, nous convenons d’une rencontre dans un restaurant parisien. À peine attablé, cet homme charismatique et mystérieux me décrit la sombre affaire qui a bouleversé sa vie à tout jamais : « Le 5 janvier 2000, je tente d’alerter la direction du FBI sur une grave menace à la sécurité nationale. En effet, mon adjoint Doug Miller, lui aussi détaché au sein de l’unité Alec Station de la CIA, a détecté deux éléments d’al-Qaïda qui ont obtenu des visas pour les États-Unis. Nommés Khalid al-Mihdhar et Nawaf al-Hazmi, ces deux terroristes vont bientôt entrer dans notre pays. Doug rédige alors un mémo d’alerte que j’envoie immédiatement au QG du FBI. Mais pendant plusieurs mois, et sans explication valable, les responsables d’Alec Station à la CIA m’empêcheront de transmettre ce rapport à la direction du FBI. Hélas, ces membres d’al-Qaïda furent deux des pirates de l’air accusés d’avoir détourné le Vol 77 contre le Pentagone. Or, si la direction du FBI avait détecté ces individus sur le sol américain grâce au rapport de Doug, ils auraient été mis sous surveillance et la cellule des pirates de l’air du 11-Septembre aurait pu être démantelée. Cette pensée me hante quotidiennement. Ces attentats auraient pu être empêchés ! »

 

Jusqu’à présent, nous ne savons pas pourquoi la CIA a bloqué ce rapport. Mais d’après Mark Rossini, qui accumule des preuves pour le démontrer, « j’en suis arrivé à la conclusion que ce mémo fut dissimulé au FBI car l’Agence tentait de recruter Khalid al-Mihdhar ou son proche associé, Nawaf al-Hazmi – ce qui est cependant moins probable. L’objectif pour l’Agence aurait été d’avoir une taupe au sein d’al-Qaïda. Or, de telles opérations de la CIA sont illégales sur le territoire américain, d’où ces dissimulations. » Il ajoute que cette hypothèse est partagée par Richard Clarke, le chef du contreterrorisme à la Maison Blanche sous les présidences Clinton et Bush Jr. Puis il me précise qu’avant le 11-Septembre, « la CIA ne parvenait pas à recruter des informateurs au sein d’al-Qaïda », ce qui pourrait expliquer ces obstructions si lourdes de conséquences.

 

La Syrie, un « nouvel Afghanistan » pour la CIA

 

Après les attentats contre les Tours jumelles et le Pentagone, l’Agence a durci sa politique antiterroriste en détenant arbitrairement, en torturant et en liquidant les membres du réseau de Ben Laden dans le cadre de la « guerre globale contre le terrorisme ». Or, dans le sillage du Printemps arabe, la CIA a radicalement changé d’approche vis-à-vis de cette nébuleuse, du moins dans le conflit syrien. En effet, en interrogeant Mark Rossini sur ce sujet épineux, il me confirme que « la CIA et ses partenaires occidentaux et proche-orientaux ont soutenu des milices liées ou affiliées à al-Qaïda contre Bachar el-Assad. » Il corrobore ainsi les déclarations fracassantes de la parlementaire Tulsi Gabbard, qui est aujourd’hui conseillère militaire et diplomatique de Bernie Sanders. En octobre dernier, trois semaines avant les attentats du 13-Novembre, Madame Gabbard avait dénoncé sur CNN la guerre secrète de la CIA contre le gouvernement el-Assad, dont elle était bien informée puisqu’elle siège à la Commission de la Chambre des Représentants sur les Forces armées. Dans la célèbre émission The Situation Room, elle avait alors expliqué que cette politique clandestine était « illégale » et « contreproductive car actuellement, des armements américains vont dans les mains de nos ennemis, al-Qaïda et ces autres groupes, des groupes islamistes extrémistes qui sont nos ennemis jurés. Ce sont des groupes qui nous ont attaqués le 11-Septembre, et nous étions censés chercher à les vaincre, mais pourtant nous les soutenons avec ces armes pour renverser le gouvernement syrien. »

 

En lui rappelant ces déclarations de Tulsi Gabbard – qui avait ensuite déposé une proposition de loi au Congrès pour stopper cette guerre secrète –, je demande à Mark Rossini ce qu’il pense de cette politique clandestine, en tant qu’ancien haut responsable du contreterrorisme. Il me répond que « notre implication dans ces opérations pour renverser Bachar el-Assad ne fait aucun doute. Le Président Obama a répété à de nombreuses reprises que ce dernier devait “partir”. Hélas, cette guerre secrète de la CIA et de ses alliés pour renverser el-Assad est désastreuse, et le gouvernement américain continue de répéter les mêmes erreurs, comme en Afghanistan dans les années 1980. »

 

9782732478609Il confirme ainsi les analyses de plusieurs spécialistes, dont le grand reporter Régis Le Sommier, qui a récemment publié un passionnant ouvrage titré Daech, l’histoire. Dans Paris Match, il avait souligné qu’en juillet dernier, « l’ancien patron du renseignement militaire Michael Flynn affirm[a], sur la chaîne Al-Jazira, que la Maison-Blanche [avait] pris le risque d’armer les rebelles alors qu’elle savait qu’en leur sein pouvaient émerger des groupes comme Daech. Autrement dit, loin d’être un monstre sorti des mystères de l’Orient, Daech serait la créature de l’Amérique, un scénario comparable à celui de la naissance d’Al-Qaïda en Afghanistan dans les années 1980 ».

 

Après l’entrée en guerre de la Russie dans le conflit syrien, Michel Colomès avait également dénoncé dans Le Point le jeu dangereux occidental contre le gouvernement el-Assad. Il écrivait alors qu’« il y a une analogie dérangeante entre la guerre d’Afghanistan et la politique décidée par Obama et Hollande en Syrie », ajoutant que, « parmi les armes parachutées à la rébellion [anti-Assad] soit directement, soit avec l’aide de l’Arabie saoudite et du Qatar, figure le missile américain TOW, qui est, comme tueur de chars, le pendant de ce qu’étaient les Stingers contre les avions pendant la guerre d’Afghanistan. Très simple à utiliser et d’une redoutable efficacité. Les Américains disent que l’utilisation des armes qu’ils fournissent est soigneusement contrôlée. Comme du temps de l’Afghanistan, on peut en douter. » À la lecture de ce paragraphe, Mark Rossini acquiesce sans hésiter, tout en déplorant cette politique clandestine.

 

La guerre en Syrie et le « Grand Jeu » énergétique

 

Je lui demande alors les raisons d’un tel changement de stratégie, sachant que les États-Unis sont officiellement en guerre contre le terrorisme depuis septembre 2001. Selon lui, « les responsables américains pensaient qu’en armant l’opposition et en laissant les Saoudiens financer leurs propres combattants extrémistes pour renverser “Bachar l’infidèle” en Syrie, la royauté saoudienne ne ferait pas obstacle à notre accord avec l’Iran. » Dans une analyse voisine de celle de l’expert Nafeez Mosaddeq Ahmed, il ajoute que « parallèlement, en tant que leaders de l’OPEP, les Saoudiens nous ont aidés à faire chuter les prix du pétrole afin d’écarter Vladimir Poutine du pouvoir en détruisant l’économie russe, puisqu’elle est essentiellement basée sur les recettes pétrolières. L’entrée en guerre de la Russie dans le conflit syrien a mis à mal cette “entente” américano-saoudienne. En effet, Poutine a magistralement joué sa carte en Syrie et, contrairement à ce qui était attendu à Washington et à Riyad, le peuple russe continue de le soutenir massivement. »

 

Mark Rossini souligne donc le rôle central de l’Arabie saoudite dans les manœuvres de Washington contre el-Assad et Poutine. Néanmoins, il ajoute que, « sur la question du soutien clandestin aux groupes islamistes en Syrie, nous ne pouvons pas ignorer le rôle du Qatar et de la Turquie. En tant que pays sunnites, ces derniers se sont positionnés du côté de l’Arabie saoudite dans le but de se débarrasser d’el-Assad, malgré des désaccords initiaux sur la question des Frères musulmans. Pour les États-Unis, le problème est que nous savons que les Turcs ne sont pas fiables et qu’ils interfèrent négativement dans la guerre de la coalition contre Daech – bombardant les forces kurdes qui combattent cette organisation sur le terrain. Or, nous avons besoin d’accéder à la base militaire aérienne d’Incirlik. Les Turcs en ont conscience et ils jouent cette carte avec un certain cynisme. Et comme il l’a été démontré, ils soutiennent également les rebelles anti-Assad. Or, ces derniers ont été essentiellement captés par Daech et le Front al-Nosra – la branche syrienne d’al-Qaïda –, avec des complicités turques et qataries. Mais les Saoudiens ont été les principaux financeurs de cette politique, comme l’a récemment dévoilé le New York Times, qui parle de “plusieurs milliards de dollars” investis par l’Arabie saoudite et ses alliés dans cette guerre secrète. » 

 

Je lui rappelle alors que cet article du Times a également révélé l’importance du rôle diplomatique de la CIA en Arabie saoudite, qui est jugé plus influent que celui de l’ambassade américaine à Riyad. En effet, d’après ce quotidien, le poste de chef de station de l’Agence dans la capitale saoudienne est, « bien plus que celui de l’ambassadeur US, le véritable lien entre le pouvoir américain et le royaume [des Saoud]. D’anciens diplomates se souviennent que les discussions les plus importantes ont été systématiquement menées via le chef de station de la CIA. » Par conséquent, il s’avère que la relation entre les États-Unis et la royauté saoudienne est particulièrement opaque et complexe, puisqu’elle s’organise dans les milieux hautement confidentiels des services secrets.

 

Islamisme, pétrodollars et « réalisme » occidental

 

Je demande alors à Mark Rossini quels sont les fondements de cette alliance américano-saoudienne de plus en plus décriée, qui fut pérennisée depuis le pacte du Quincy en février 1945. D’après lui, « nous avons tout simplement besoin de pétrole pour survivre et nous développer. Sans cette matière première, l’économie mondiale ne pourrait tourner. La royauté saoudienne est un élément central de notre alliance stratégique visant à garantir la sécurité et la bonne santé économique des États-Unis. Depuis la création de la Saudi Aramco en 1933, l’Amérique et ses alliés occidentaux ont bénéficié d’un accès sans précédent aux richesses pétrolières de l’Arabie saoudite. Et celles-ci ont littéralement nourri notre économie depuis l’après-guerre. »

 

Il ajoute que, « pour garantir la sécurité du royaume saoudien, les États-Unis ont construit et maintenu une présence militaire sur ce qui est considéré comme une terre sainte contrôlée par les wahhabites. Ces derniers se voient comme les gardiens rigoristes de la foi islamique. Les Saoudiens veulent et ont besoin de notre protection pour leur terre sainte et leur pétrole. Hélas, il ne fait aucun doute que l’Arabie saoudite, à travers des intermédiaires, a financé les factions sunnites extrémistes, dont celles qui ont constitué Daech. Or, la coalition dirigée par le Pentagone est censée combattre cette organisation depuis août 2014. Il s’agit d’une situation problématique et contradictoire mais, heureusement, l’organisation d’al-Baghdadi perd du terrain en Irak comme en Syrie. » Il faut en effet nous en réjouir, mais je lui rappelle que « si Daech est vaincu, au moins 65 000 combattants appartenant à d’autres groupes salafistes-jihadistes sont prêts à prendre sa place », d’après un prestigieux think tank britannique cité par le Guardian en décembre dernier. Ainsi, nous nous accordons sur le fait que les puissances occidentales et leurs partenaires devraient cibler ces autres groupes, mais ne pas limiter leur(s) stratégie(s) à des réponses exclusivement militaires.

 

Mark Rossini souligne alors que la « guerre contre le terrorisme » ne pourra être gagnée si les États occidentaux et leurs alliés soutiennent clandestinement des jihadistes pour renverser des gouvernements étrangers, comme en Libye et en Syrie. Puis il ajoute que « la guerre au Yémen complexifie davantage l’équation pour les puissances occidentales », qui se sont attirées les critiques d’Amnesty International et du Parlement européen pour avoir massivement armé l’Arabie saoudite dans ce conflit – avec comme conséquence de renforcer al-Qaïda dans la Péninsule Arabique (AQPA). Malgré tout, il espère « que les différentes initiatives diplomatiques autour de la Syrie et l’accord avec l’Iran vont encourager une désescalade régionale, qui serait plus que souhaitable au vu des risques d’extension du conflit syrien en dehors des frontières de ce pays – comme on a pu l’observer avec les fortes tensions entre les Turcs et les Russes. » Ainsi, bien que le contexte proche-oriental reste particulièrement instable et tendu, ces avancées diplomatiques saluées par Mark Rossini nous donnent des raisons d’être optimistes.

 

Il préconise toutefois un changement radical des mentalités, concluant notre entretien en fustigeant l’interventionnisme et le paternalisme des Occidentaux dans leurs politiques étrangères au Proche-Orient : « Nous ne comprendrons jamais les peuples de cette région si nous analysons leurs modes de vie, leurs cultures et les siècles de conflits tribaux et religieux qui les ont opposés avec notre propre regard d’Occidentaux, à des milliers de kilomètres de leurs pays. Nous avons l’arrogance de penser qu’ils souhaitent et qu’ils devraient être comme nous, puisque l’on croit savoir ce qui est le mieux pour eux. Nous pensons agir pour leur bien en intervenant dans leurs pays mais, comme l’a écrit Michael Chabon, “l’homme fait des plans et Dieu en rit”. » Une conclusion à méditer, au vu des désastreuses interventions occidentales en Irak, en Libye et – par le biais plus discret des services spéciaux –, en Syrie.

 

Maxime Chaix

 

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EXCLUSIF : Sur les Panama Papers, Denis Robert en appelle à la prudence et à l’investigation

Crédit photo Aurélie Lamachère/SIPA
Crédit : Aurélie Lamachère/SIPA

 

EXCLUSIF : Sur les Panama Papers, Denis Robert en appelle à la prudence et à l’investigation 

 

Par Maxime Chaix

 

Chères lectrices, chers lecteurs, je publie cet article plus tard que prévu, puisqu’il devait paraître lundi 18 avril sur le site d’un grand magazine francophone dont je tairai le nom. Finalement, la personne à la tête de la rédaction de ce média a mis en avant quelques détails litigieux que j’aurais pu corriger, et a évoqué des arguments parfois discutables, parfois pertinents pour passer mon analyse à la trappe. Bien que cette personne ait plagié un extrait de l’un de mes articles sur son compte Facebook, je vais rester dans un état d’esprit positif et m’abstenir de consulter mon avocat. Informer mes concitoyens reste le plus important à mes yeux. Je vous diffuse donc ma modeste analyse sur les révélations des Panama Papers replacées dans le contexte de la guerre économique globale des États-Unis, en remerciant Denis Robert pour sa réponse intéressante.

 

Panama Papers : Denis Robert rappelle la « guerre économique mondiale » des États-Unis

 

Le 6 avril dernier, le journaliste Denis Robert et l’économiste Marc Chesney ont donné une conférence à Grenoble. À cette occasion, j’ai demandé au premier si l’organisation à l’origine des révélations des Panama Papers lui semblait neutre, notamment du fait de ses financeurs. Dans cette question à Denis Robert, j’ai fait référence au Consortium International des Journalistes d’Investigation (ICIJ), qui est une émanation du Center for Public Integrity. Pour être plus précis, j’aurais dû mentionner l’organisation qui a collaboré avec l’ICIJ pour révéler « ~.002% » des Panama Papers parmi les 11,5 millions de documents subtilisés au cabinet Mossack Fonseca. Il s’agit de l’OCCRP, l’acronyme d’Organized Crime and Corruption Reporting Project.

 

9782260029014Dans un article du site Arretsurimages.net (@si), que Denis Robert avait diffusé sur Facebook la veille de cette conférence, l’OCCRP est décrit comme un « consortium de journalistes internationaux, qui publie des enquêtes sur la corruption, principalement dans les pays de l’Est (…) ». @si reprend alors un article du Monde, qui a dû répondre à cette polémique en confirmant que certains financeurs de l’OCCRP dépendaient du gouvernement américain : « “Parmi ses donateurs figurent effectivement l’USAID, l’agence américaine pour le développement, et le département d’État des États-Unis (…). Ses soutiens comportent aussi des organisations non gouvernementales, dont l’Open Society Foundation financée par le milliardaire George Soros, et le think tank Google Ideas”, précise Le Monde, membre de l’ICIJ. Quel lien avec les “Panama Papers” ? L’OCCRP a travaillé main dans la main avec l’ICIJ sur ce dossier, en s’occupant notamment de la partie “Poutine”. Le Monde et d’autres medias (dont le Guardian) affirment en effet depuis plusieurs jours que l’entourage du président russe a amassé pendant des années plusieurs centaines de [millions] d’euros puisés dans l’argent public. »

 

Le mardi 5 avril, Wikileaks a donc vivement critiqué l’OCCRP, en exigeant la divulgation de l’intégralité des documents piratés au cabinet Mossack Fonseca, et en dénonçant ce qu’ils considèrent comme une campagne de presse visant à dénigrer le Président russe. Sur Twitter, l’organisation de Julian Assange a ainsi souligné que « l’attaque contre Poutine a été menée par l’OCCRP, qui cible la Russie et [des pays de] l’ex-URSS et qui a été financée par l’USAID et [le milliardaire George] Soros ». Ce soutien de Wikileaks en faveur d’un Président russe particulièrement décrié en Occident peut sembler suspect. Il n’en demeure pas moins que cet argument du manque de neutralité de l’OCCRP n’est pas dénué de fondements, au vu des tensions entre le Kremlin et Georges Soros, dont les ONG sont interdites en Russie. Et selon le magazine Foreign Policy, dans un article intitulé « L’affaire du “Twitter cubain” et les autres exemples où l’USAID a agi tel un service secret », « plusieurs gouvernements ont accusé depuis longtemps l’Agence américaine pour le développement international [USAID] d’être un paravent de la CIA ou d’autres organisations visant à les renverser. Comme le montre l’affaire [du “Twitter Cubain”], il semblerait qu’ils avaient raison. (…) Il existe peu de preuves pour étayer ces accusations [sic], du moins jusqu’à présent. Mais ce nouveau scandale à Cuba n’aidera pas l’USAID a restaurer sa réputation en lambeaux. »

 

Sachant que Denis Robert s’était fait l’écho de cette polémique lancée par Wikileaks, je l’ai interrogé sur ce sujet épineux. Voici sa réponse : « Sur les Panama Papers, je me réjouis et je suis heureux que ça sorte, qu’on en parle, mais c’est quand même assez troublant de voir qu’il y a très peu d’Américains dans ces documents », un étonnement partagé par RFI ou L’Obs. Denis Robert ajouta qu’il trouvait étrange « que les premiers noms qui sortent en France, c’est Balkany, Cahuzac… Il y a un côté “gadget”, on tire sur des ambulances, et ce n’était pas très crédible. Mon sentiment est que ce n’est pas clair effectivement, et donc qu’il faudrait enquêter sur ce sujet. Et quand j’ai lu le papier d’Assange et que j’ai lu la thèse de Wikileaks… En résumé, ils pensent que cela vient de l’administration d’Obama, qu’il était opportun, dans la guerre économique mondiale, qu’ils laissent sortir ces trucs-là. Et il y a des journalistes américains qui pensent la même chose. Je me suis rendu aux États-Unis il y a peu de temps et ils trouvaient que ce n’était pas crédible. Ceci dit, il vaut quand même mieux que ça sorte. Mais il faut être vigilant là-dessus. Et c’est vrai que le consortium est aidé par Soros. Les informations qui sortent, surtout de cette nature-là, elles ne sortent pas par altruisme. »

 

Les États-Unis sont devenus le plus « grand paradis fiscal au monde »

 

À l’instar de Wikileaks, Denis Robert en appelle donc à la prudence, tout en incitant les journalistes à enquêter sur cette question. Mais l’aspect le plus important de sa réponse est qu’il replace les Panama Papers dans le contexte de la guerre économique globale menée par les États-Unis, qui a notamment eu raison du secret bancaire suisse et qui a fait du pays de l’Oncle Sam « le plus grand paradis fiscal au monde », comme l’avait rapporté Bloomberg.com en janvier dernier. Mentionnons alors un intéressant échange avec l’autre intervenant de cette conférence, le professeur de finance Marc Chesney. En effet, il nous faut prendre en compte le contexte global dans lequel survient cette offensive médiatique contre le paradis fiscal panaméen, dans le sillage de la guerre juridique, financière et diplomatique lancée par Washington en 2008 contre le système financier suisse. J’ai donc rappelé à Marc Chesney cette analyse de Bloomberg.com, selon laquelle les États-Unis ont récupéré le marché offshore mondial au détriment de la Suisse et d’autres juridictions.

 

1507-1Voici ma traduction d’un extrait de cet important article : « Certains appellent [les États-Unis] la “nouvelle Suisse”. Pendant des années, les USA ont fustigé d’autres pays car ils aidaient des Américains fortunés à dissimuler leur argent en dehors des frontières nationales. Or, les États-Unis sont en train de devenir un paradis fiscal de premier plan pour les riches étrangers, à qui le secret est garanti. En résistant aux nouveaux standards mondiaux de transparence, les USA créent un nouveau marché très attractif, devenant l’endroit préféré des étrangers qui souhaitent planquer leur fortune. Des avocats londoniens jusqu’aux sociétés fiduciaires suisses, tout le monde emboîte le pas, aidant les riches de ce monde à transférer leurs comptes depuis des places [offshores] telles que les Bahamas et les Îles Vierges britanniques vers le Nevada, le Wyoming et le Dakota du Sud. “Comme il est ironique – ou plutôt pervers – que les États-Unis soient devenus la nouvelle juridiction du secret bancaire, alors qu’ils se sont montrés si moralisateurs dans leurs condamnations des banques suisses”, comme l’a écrit récemment dans une revue juridique Peter A. Cotorceanu, un avocat du cabinet zurichois Anaford AG. “Vous entendez ce ‘monstrueux bruit de siphon’ ? C’est le son de la ruée de l’argent vers les USA.” » Marc Chesney m’a confirmé la justesse de cet article, en citant le Delaware et le Nevada comme exemples de paradis fiscaux en plein essor.

 

La veille de cette conférence, le responsable des questions fiscales à Oxfam affirmait que les Panama Papers étaient « l’arbre qui cachent la forêt ». Dix jours plus tard, Oxfam America publiait un rapport indiquant que les 50 plus grandes multinationales américaines auraient placé près de 1,3 billions de dollars dans des places offshores entre 2008 et 2014. Dans la même période, ces entreprises auraient bénéficié d’environ 11,2 billions de dollars d’aides publiques aux États-Unis – un pays pourtant réputé « libéral ». Mais dans ce rapport, le terme « offshore », dont l’une des traductions littérales est « en mer », désigne principalement des îles exotiques telles que les Bermudes – un archipel où les multinationales américaines ont déclaré 104 milliards de dollars de profits en 2012, comme le rappelle Oxfam America. [1] Cependant, une recherche par mots-clés dans les 25 pages de ce rapport indique que les paradis fiscaux des États-Unis (Delaware, Nevada, Wyoming, Dakota du Sud…) ne sont pas cités. Or, si l’on prend l’exemple du Delaware, les principales multinationales américaines sont implantées « dans ce grand “trou noir” fiscal [où elles] font échapper à l’impôt une partie de leurs profits ». La City de Londres n’est pas non plus mentionnée dans cette étude d’Oxfam America, et pourtant…

 

Le réseau offshore global surveillé par une City pas « si respectable »

 

Dans le sillage des Panama Papers, Jacques Attali a souligné qu’« il y a plusieurs États des États-Unis, tel le Delaware, et plusieurs pays européens, comme la Grande-Bretagne ou le Luxembourg » parmi les principales places offshores dans le monde. Il a ajouté que « les pays offrant des avantages fiscaux démesurés en toute légalité doivent être combattus. J’attends avec gourmandise la publication, un jour, des “London Papers”, qui dévoileront comment la si respectable City abrite bien des turpitudes financières et fiscales, au détriment des pays dans lesquelles les richesses sont créées. Ce sera infiniment plus important et signifiant que les quelques révélations de Panama. » D’ailleurs, les sources potentielles de fuites ne manquent pas à Londres, puisque la City est en pointe dans la surveillance du système offshore global. En effet, comme l’a rappelé Paul Jorion, « le réseau des paradis fiscaux est en fait extrêmement bien surveillé, parce qu’il correspond à l’ancien Empire britannique. La City de Londres continue d’opérer une surveillance de bon niveau sur l’ensemble du réseau. En fait, les États ont besoin de cette surveillance parce qu’ils veulent contrôler de façon semi-permissive le blanchiment d’argent sale qui provient du trafic de la drogue, de la prostitution, du trafic d’armes. Le 17 septembre 2008, jour où le système s’est effondré, beaucoup d’argent sale a été injecté par le biais des paradis fiscaux si l’on en croit Antonio Mario Costa, qui était alors directeur de l’Office des Nations-Unies contre la drogue et le crime. Il est évident que la raison d’État a besoin de ces paradis. » De quoi mettre sérieusement en doute la volonté des gouvernements du G20 à lutter réellement contre les paradis fiscaux, alors que leurs ministres des Finances sont réunis le 15 avril dernier à Washington.

 

Dans ce contexte, il serait souhaitable que l’USAID, l’Open Society Foundation, le Département d’État et d’autres institutions soucieuses d’informer en toute neutralité l’opinion publique mondiale financent des fuites encore plus massives que les précédentes – des USA Papers ou des London Papers, comme l’a suggéré Jacques Attali. Néanmoins, en l’absence d’un nouvel Antoine Deltour à la City de Londres ou dans les paradis fiscaux des États-Unis, nous risquons de patienter un certain temps avant d’obtenir ces révélations…

 

Maxime Chaix

 

[1]. Broken at the Top, rapport d’Oxfam America, 14 avril 2016, p.4.

 

 

 

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Tulsi Gabbard et sa proposition de loi contre la guerre secrète de la CIA en Syrie

 

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Tulsi Gabbard et sa proposition de loi contre la guerre secrète de la CIA en Syrie

 

En exclusivité, voici ma traduction d’un communiqué de presse défendant une proposition de loi de Tulsi Gabbard, la personnalité politique que je respecte le plus. L’année dernière, j’avais déjà parlé de cette représentante au Congrès lorsqu’elle avait courageusement dénoncé sur CNN la guerre secrète de la CIA en Syrie. En effet, trois semaines avant les attentats du 13-Novembre, elle qualifia cette politique clandestine d’« illégale » et de « contreproductive car actuellement, des armements américains vont dans les mains de nos ennemis, al-Qaïda et ces autres groupes, des groupes islamistes extrémistes qui sont nos ennemis jurés. Ce sont des groupes qui nous ont attaqués le 11-Septembre, et nous étions censés chercher à les vaincre, mais pourtant nous les soutenons avec ces armes pour renverser le gouvernement syrien. »

 

En février dernier, Tulsi Gabbard a rejoint l’équipe de campagne de Bernie Sanders, après avoir démissionné de son poste de vice-présidente du Parti Démocrate. Avant la victoire de « Bernie » aux primaires démocrates d’Hawaï, dont Madame Gabbard représente le deuxième district, cette dernière a expliqué que Bernie Sanders avait « voté contre la guerre d’Irak », qu’« il comprend les coûts de la guerre », et qu’il investira aux États-Unis les billions de dollars actuellement dépensés dans des « guerres interventionnistes et inutiles, qui visent à renverser des gouvernements étrangers ». Tulsi Gabbard étant méconnue en France, je vous propose ma traduction de son communiqué de presse du 19 novembre dernier, qui explique sa proposition de loi contre la guerre secrète de la CIA en Syrie. Introduite par Madame Gabbard et son confrère républicain Austin Scott, cette législation n’a pas encore été débattue ni votée à la Chambre des Représentants. Néanmoins, sa principale exigence, qui est de stopper le soutien de la CIA pour la « rébellion » en Syrie, semble avoir été mise en oeuvre au vu du succès du cessez-le-feu dans ce pays, que le journaliste Gareth Porter a récemment décrit comme étant « efficace à 90 % ».

 

[Mise à jour du 28 avril 2016 : Près d’un mois après la publication de cet article, la trêve ne tient plus qu’à un fil. Alors que de nombreux médias occidentaux pointent la responsabilité du régime syrien, l’on apprend que « depuis décembre 2015, les États-Unis auraient [livré] 3 000 tonnes d’armes et de munitions à des groupes rebelles, qui, sur le terrain, sont infiltrés par el-Qaëda ou reconnaissent leur allégeance à l’organisation. Cette information a été révélée par l’agence d’information militaire britannique Jane’s ». La guerre secrète des États-Unis et de leur alliés en Syrie est donc loin d’être terminée.] 

 

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Communiqué de presse

 

Les Représentants Tulsi Gabbard et Austin Scott introduisent une proposition de loi pour stopper la guerre illégale des États-Unis visant à renverser le gouvernement syrien d’el-Assad 

 

 

Washington, DC — Aujourd’hui, la représentante Tulsi Gabbard (Dém.–Hawaï) et le représentant Austin Scott (Rép.–Géorgie), qui sont tous deux membres de la Commission des Forces armées de la Chambre des Représentants, ont déposé la H.R. 4108, une proposition de loi bipartisane visant à stopper les tentatives états-uniennes de renverser la République Arabe Syrienne dirigée par le Président Bachar el-Assad. 

 

La représentante au Congrès Tulsi Gabbard, une ancienne combattante ayant servi à deux reprises [au Proche-Orient], a expliqué que le but de cette proposition de loi était de « [s]topper immédiatement la guerre illégale et contreproductive visant à renverser le gouvernement syrien d’el-Assad. » 

 

Comme la représentante Tulsi Gabbard l’a expliqué, « les États-Unis sont en train de mener deux guerre en Syrie. La première est la guerre contre Daech et d’autres extrémistes islamistes, que le Congrès a autorisé après les attentats du 11-Septembre. La deuxième est la guerre [secrète et] illégale pour renverser le gouvernement syrien d’el-Assad. »  

 

« Cette guerre [secrète] pour renverser el-Assad est contreproductive car, en réalité, elle aide Daech et d’autres milices extrémistes a remplir leur objectif de faire tomber le gouvernement syrien d’el-Assad et de prendre le contrôle de toute la Syrie – ce qui aura comme conséquence d’amplifier la souffrance humaine dans cette région, d’exacerber la crise des réfugiés, et de déstabiliser le monde entier. En outre, cette guerre pour renverser el-Assad est illégale car le Congrès ne l’a jamais autorisée. »

 

Selon le représentant Austin Scott, « [n]otre mission première devrait être la guerre contre Daech, al-Qaïda et d’autres islamistes radicaux qui mènent des opérations en Syrie, en Irak et dans d’autres pays. Ces groupes ont perpétré des attaques contre des alliés des États-Unis, et ils menacent actuellement de commettre des attentats sur notre territoire. Cela représente un danger clair et immédiat pour nos concitoyens. Par conséquent, je soutiens le fait d’éliminer ces groupes extrémistes islamistes par tous les moyens nécessaires. Aujourd’hui, manœuvrer pour renverser el-Assad est contreproductif vis-à-vis de ce que je pense être notre principale mission. » 

 

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L’État profond contre la volonté prévalente des peuples : entretien avec Peter Dale Scott

 

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L’État profond contre la volonté prévalente des peuples : entretien avec Peter Dale Scott

 

Docteur en Sciences politiques, poète et ancien diplomate canadien, Peter Dale Scott est l’auteur de nombreux ouvrages. Son dernier livre, L’État profond américain, a été traduit par mes soins et publié par les Éditions Demi-Lune en mai 2015. Notre éditeur a également publié La Route vers le nouveau désordre mondial et La Machine de guerre américaine, que j’ai co-traduits avec un ami. Dans ses livres, Peter Dale Scott analyse en profondeur la politique étrangère états-unienne, les narcotrafics et les opérations clandestines. Ses recherches et écrits mettent en lumière le concept de ce qu’il définit comme le « supramonde », qui influence l’État public via le système de « l’État profond ».

 

Porte-parole du mouvement antiguerre lors du conflit vietnamien, il cofonda le programme d’études « Paix et Conflit » de la prestigieuse Université de Berkeley, où il enseigna la littérature anglaise durant près de 30 ans. Primé pour ses recherches en géopolitique, le Dr. Scott est également un auteur reconnu pour son œuvre littéraire dans le domaine de la poésie.

 

MaximeChaix.info : Votre dernier ouvrage s’intitule L’État profond américain. Comment définiriez-vous cette notion ? Dans quelle mesure ce système de l’« État profond » est-il hostile au peuple ?

 

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Peter Dale Scott : Depuis longtemps, deux différentes cultures politiques ont prévalu aux États-Unis. Celles-ci sous-tendent les divergences politiques entre les citoyens de ce pays, de même qu’entre divers secteurs de l’État. [1] L’une de ces cultures est principalement égalitaire et démocratique, favorisant le renforcement juridique des droits de l’Homme aussi bien aux États-Unis qu’à l’étranger. La seconde, bien moins admise mais profondément enracinée, priorise et enseigne le recours à la violence répressive. Visant à maintenir l’« ordre », elle est dirigée à la fois contre la population des États-Unis et contre celles du Tiers-Monde.

 

Dans une certaine mesure, on peut retrouver ces deux mentalités dans chaque société. Elles correspondent à deux exercices opposés du pouvoir et de la gouvernance, définis par Hannah Arendt comme la « persuasion par arguments » face à la « contrainte par la force ». Se conformant à Thucydide, Arendt attribue l’origine de ces principes à la « manière grecque de gérer les affaires intérieures, la persuasion (πείθειν), ainsi [qu’à] la conduite habituelle des affaires étrangères, centrée sur la force et la violence (βία). » [2]

 

On peut considérer que l’apologie, par Hannah Arendt, du pouvoir persuasif comme fondement d’une société constitutionnelle et ouverte est aux antipodes de la défense – par le professeur de Harvard Samuel P. Huntington – d’un pouvoir de l’ombre autoritaire et coercitif comme prérequis de la cohésion sociale. Ce pouvoir coercitif prôné par Huntington constitue donc l’antithèse du pouvoir ouvert et persuasif. Selon lui, « le pouvoir ne peut rester fort que lorsqu’il est maintenu dans l’ombre ; lorsqu’il est exposé à la lumière du jour, il commence à s’évaporer. » [3]

 

Arendt admirait la Révolution américaine, puisqu’elle avait abouti à la création d’une Constitution visant à assurer l’encadrement du pouvoir politique par l’ouverture et la persuasion. Au contraire, dans l’Afrique du Sud ségrégationniste, Huntington conseilla le gouvernement Botha dans la mise en place d’un puissant appareil d’État sécuritaire non soumis au contrôle public. Nous pourrions dire qu’Arendt était une théoricienne du pouvoir constitutionnel, et Huntington du « pouvoir de l’ombre ». Ce dernier est l’essence même de ce que j’ai voulu signifier en me référant à « l’État profond » – une expression que j’ai empruntée à la Turquie en 2007. Il s’agit d’un pouvoir qui ne provient pas de la Constitution, mais de sources extérieures et supérieures à celle-ci, et qui est plus puissant que l’État public. Il ne s’agit pas d’un État stricto sensu, mais d’un système informel et complexe, qui est donc aussi chaotique mais néanmoins aussi puissant qu’un système météorologique. L’ancien analyste du Congrès Mike Lofgren a récemment souligné son importance historique, en décrivant l’État profond comme « la grande affaire de notre temps. C’est le fil rouge qui se déploie sur les trois dernières décennies [, et qui] explique comment nous avons connu la dérégulation, la financiarisation de l’économie, la faillite de Wall Street, l’érosion des libertés civiles et la guerre sans fin. » [4] Ce sont les principaux thèmes développés dans mon dernier livre, L’État profond américain.

 

En 2013, le coup d’État militaire en Égypte et les révélations sur la surveillance de la NSA par Edward Snowden ont donné de la valeur à la notion d’État profond, que les médias grand public ont alors repris aux États-Unis. Ce concept a été défini dans une tribune libre publiée par le New York Times comme « [un] niveau de gouvernement ou de super contrôle difficilement perceptible qui se maintient quel que soit le résultat des élections [,] et qui est susceptible de contrecarrer les mouvements sociaux ou les changements radicaux » [5] – l’État profond étant donc opposé à ce que j’appelle la « volonté prévalante des peuples ».

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”Syrie, le grand aveuglement” : une émission exceptionnelle sur France 2

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“Syrie, le grand aveuglement” : une émission exceptionnelle sur France 2

 

Par Maxime Chaix

 

Le 18 janvier dernier, France 2 a diffusé le 52ème numéro d’Un Oeil sur la planète. Intitulée « Syrie, le grand aveuglement », cette émission, qui s’annonçait exceptionnelle, fut largement à la hauteur de mes attentes. Je vous encourage à la regarder intégralement, en particulier si vous estimez encore que le régime de Bachar el-Assad est entièrement responsable de cette tragédie :

 

 

Depuis le début de ce conflit en 2011, les médias français ont adopté une ligne presque exclusivement anti-Assad, conformément à l’irréaliste politique syrienne de l’État français. De ce fait, jamais une émission du service public n’avait aussi fidèlement décrit la réalité de la guerre en Syrie telle que je l’ai perçue à travers mes lectures, mes recherches et mes conversations avec des experts, des reporters et des amis syriens. Je dois notamment saluer la pertinente intervention de la journaliste Adeline Chenon-Ramlat, qui a rappelé que la plupart des « rebelles » étaient des mercenaires à la solde d’« alliés » pas vraiment attachés aux droits de l’Homme et à l’héritage des Lumières :

 


Un Œil sur la planète. Syrie : “Quand on combat, on reçoit un salaire”

 

Actuellement, Adeline Chenon-Ramlat sort un livre intitulé Ma Syrie, que je vous recommande vivement :

 

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Je remercie également Patrick Boitet, le rédacteur en chef de cette émission, qui a diffusé sur son compte Facebook mon article sur les errances de la politique syrienne de l’État français :

 

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Comme je l’ai écrit sur ce réseau social après avoir regardé cette émission, 

 

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Enfin, je vous recommande ma dernière analyse approfondie sur ce conflit, dont l’extrait suivant compense ce que j’ai perçu comme la seule carence de cette émission – c’est-à-dire l’absence de référence au rôle majeur de la CIA dans la guerre secrète contre le régime el-Assad : 

 

« Un article du New York Times vient de dévoiler le nom de code de la guerre secrète multinationale de la CIA en Syrie : il s’agit de l’opération Timber Sycamore, ce qui peut signifier “Bois de Platane” ou “de Figuier sycomore”. En 1992, les chercheurs syriens Ibrahim Nahal et Adib Rahme avaient publié une étude selon laquelle, “[b]ien que la largeur des cernes soit influencée par les facteurs du milieu, le bois de Platane d’Orient peut être classé parmi les espèces à croissance relativement rapide par rapport au hêtre ou au chêne.” Les groupes rebelles majoritairement jihadistes, qui ont proliféré en Syrie à partir de l’été 2011, pourraient donc être considérés comme des “platanes d’Orient” du fait de leur “croissance rapide” – sans qu’un lien ne soit forcément établi entre le nom de code de cette opération clandestine de la CIA et ce phénomène biologique. Il est également possible que “Sycamore” fasse référence non pas au platane mais au figuier sycomore, dont le “bois peut servir de combustible et le frottement de deux branches permet d’allumer un feu.”  

 

Essentiellement, le New York Times a révélé dans cet article que l’Arabie saoudite a financé à hauteur de “plusieurs milliards de dollars” la guerre secrète de la CIA en Syrie. D’autres contributeurs étatiques à cette campagne de l’Agence sont cités par ce journal. Il s’agit de la Turquie, de la Jordanie et du Qatar. Or, bien que le montant exact des contributions de chaque État impliqué dans ces opérations n’ait pas été dévoilé, le Times nous informe que l’Arabie saoudite en a été le principal financeur. D’après ce journal, “[l]es hauts responsables états-uniens n’ont pas révélé le montant de la contribution saoudienne, qui constitue de loin le principal financement étranger de ce programme de fourniture d’armes aux rebelles combattant les forces du Président Bachar el-Assad. Néanmoins, des estimations ont indiqué que le coût total des efforts de financement et d’entraînement [des rebelles] atteignait plusieurs milliards de dollars.”

 

Le Times confirme ainsi les informations du Washington Post, que j’avais analysées quelques semaines avant les attentats du 13-Novembre. En effet, en juin 2015, ce quotidien révéla que la CIA avait “mené depuis 2013 contre le régime el-Assad “l’une [de ses] plus grandes opérations clandestines”, dont le financement annuel avoisine le milliard de dollars. D’après ce journal, cette intervention secrète (…) s’inscrit dans un “plus vaste effort de plusieurs milliards de dollars impliquant l’Arabie saoudite, le Qatar et la Turquie”, c’est-à-dire les trois États notoirement connus pour soutenir les factions extrémistes en Syrie.” Grâce au New York Times, nous savons à présent que l’Arabie saoudite a été, “de loin», le principal soutien étatique de cette guerre secrète – notamment à travers l’achat massif et la livraison, par les services spéciaux saoudiens (GID), de missiles antichars TOW de marque Raytheon à des groupes affiliés à al-Qaïda, dont l’Armée de la Conquête (…) »

 

Encore bravo à l’équipe d’Un Oeil sur la planète, le métier de journaliste étant de plus en plus difficile à exercer en France, en particulier dans ce climat orwellien d’état d’urgence contre nos libertés publiques et de guerre perpétuelle contre des forces extrémistes… qui ont été pourtant soutenues par l’État français pour renverser Bachar el-Assad. Nul doute que cette émission historique – dans les deux sens du terme – aura conduit quelques centaines de milliers de nos concitoyens à en prendre conscience. 

 

Maxime Chaix

 

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Bachar est resté, Laurent est parti : il est temps de “comprendre le réel” en Syrie

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Bachar est resté, Laurent est parti : il est temps de “comprendre le réel” en Syrie

 

Par Maxime Chaix

 

Talleyrand avait déclaré qu’« [e]n politique, ce qui est cru devient plus important que ce qui est vrai. » En quittant le Quai d’Orsay, Laurent a encore fustigé Bachar, mais en prenant à nouveau quelques libertés avec la réalité. Lors de cet entretien sur RTL, il a notamment souligné « des ambiguïtés au sein de la coalition. Je crois que le président Obama ne veut pas engager de forces importantes là-bas. On a vu ça en août 2013 alors que Bachar avait utilisé l’arme chimique contre son peuple. Le président Obama avait dit que c’était une ligne rouge et que “s’il fait cela, je réagis”. Nous étions prêts à réagir puis il n’y a pas eu de réaction. » Nous allons voir que la réalité est bien plus complexe.

 

Amer de n’avoir pu renverser le gouvernement syrien, Laurent a également affirmé sur RTL que Bachar avait « la responsabilité principale de 260 000 morts. La moitié de la population a dû quitter son domicile. » Il a ensuite prétendu que l’objectif de la diplomatie française était une « Syrie qui soit libre (…) [où] chacun, quelle que soit sa religion, quelle que soit son ethnie puisse développer ses idées ». Exhortant la Russie à « bombarder Daech », mais sans lui demander de frapper al-Qaïda, il a déclaré que la ville d’« Alep, avec ces centaines de milliers d’habitants, est quasiment encerclée. » Il a finalement admis que la France n’avait pu « faire bouger les choses en Syrie. » Malgré tout, il a estimé qu’il fallait « continuer, continuer. Jaurès a tout résumé : “il faut aller vers l’idéal mais il faut comprendre le réel”. Nous ne sommes pas des rêveurs. »

 

Or, Laurent semble vivre dans un monde onirique où la propagande se confond avec la réalité, ce qui n’a visiblement pas posé problème aux journalistes d’RTL. En effet, s’ils s’étaient souvenus de cette vieille charte censée régir leur profession, ils auraient d’abord rappelé à Laurent les sérieux doutes sur la culpabilité de Bachar dans les attaques chimiques de la Ghouta, qui furent perpétrées le 21 août 2013 dans la banlieue de Damas. En effet, la responsabilité de ce massacre est attribuée à la « rébellion » par un nombre croissant de sources, dont le prestigieux Massachusetts Institute of Technology, un député turc et un haut responsable du Pentagone – ces deux derniers accusant Recep Tayyip d’avoir commandité cette tragédie afin de susciter une intervention militaire occidentale en Syrie.

 

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