Page 1
Par défaut

La CIA, l’Arabie saoudite et l’histoire inavouable d’al-Qaïda

capture-decran-2016-09-09-a-23-49-21

 

La CIA, l’Arabie saoudite et l’histoire inavouable d’al-Qaïda

 

Par Maxime Chaix

 

Quinze ans après le 11-Septembre, alors que le Congrès vient d’autoriser les citoyens américains à poursuivre l’Arabie saoudite pour son rôle présumé dans ces attentats, la « guerre contre le terrorisme » lancée peu après l’effondrement des Tours jumelles ne trouve pas de conclusion. Dans ce contexte, un nombre croissant d’experts désignent le militarisme occidental dans le « Grand Moyen-Orient » comme un facteur majeur d’amplification de la menace terroriste. Or, une attention bien moindre a été accordée aux politiques clandestines de la CIA, des services secrets saoudiens et de leurs alliés, qui sont pourtant à l’origine de ce fléau. En effet, tout observateur avisé est au courant du rôle central de ces agences dans la création et l’essor d’al-Qaïda, depuis la campagne antisoviétique des années 1980 en Afghanistan jusqu’au soutien des groupes armés qui tentent de renverser Bachar el-Assad en Syrie. Plongée dans une période trouble et mécomprise de l’histoire récente des services spéciaux américains et de leurs principaux partenaires.

 

Après le scandale du Watergate, le Congrès impose à la CIA de sévères restrictions légales et budgétaires. En réponse, des officiers de l’Agence créent un réseau alternatif appelé le Safari Club, du nom d’une luxueuse résidence de vacances au Kenya où ses membres se réunissent. Comme l’a expliqué l’ancien diplomate canadien Peter Dale Scott dans son dernier ouvrage, L’État profond américain, « durant les années 1970, d’importants officiers actifs ou retraités de la CIA (…) étaient mécontents des réductions budgétaires menées sous le Président Carter par Stansfield Turner, le directeur de l’Agence. En réponse, ils organisèrent un réseau alternatif que l’on appelle le Safari Club. Supervisé par les directeurs des services secrets français, égyptiens, saoudiens, marocains et iraniens (alors sujets du Shah), le Safari Club était secondé à Washington par un “réseau privé de renseignement”, selon Joseph Trento. Ce réseau regroupait alors des officiers de l’Agence tels que Theodore Shackley et Thomas Clines, qui avaient été marginalisés ou renvoyés par le directeur de la CIA Stansfield Turner. Comme le prince [et ancien chef des services secrets saoudiens] Turki ben Fayçal l’expliquera plus tard, l’objectif du Safari Club n’était pas seulement l’échange de renseignements, mais également la conduite d’opérations clandestines que la CIA ne pouvait plus mener directement en raison du scandale du Watergate et des réformes qui s’ensuivirent. » Ainsi fut mise en place une sorte de « deuxième CIA » hostile au Président Carter, mais favorable à celui qui allait lui succéder, l’ancien gouverneur Ronald Reagan – un farouche opposant à l’apaisement entre les États-Unis et l’URSS.

 

Années 1980 : la BCCI, la « deuxième CIA » et la création de la future al-Qaïda

 

À cette époque, le Safari Club a besoin d’un réseau de banques pour financer ses opérations anticommunistes. Avec la bénédiction du directeur de la CIA George Bush sénior, le chef des services secrets saoudiens Kamal Adham transforme la banque BCCI en une véritable blanchisserie internationale d’argent sale. Toujours selon Peter Dale Scott, « dans les années 1980, le directeur de la CIA William Casey prit des décisions cruciales dans la conduite de la guerre secrète en Afghanistan. Toutefois, celles-ci furent élaborées hors du cadre bureaucratique de l’Agence, ayant été préparées avec les directeurs des services de renseignement saoudiens – d’abord Kamal Adham puis le prince Turki ben Fayçal. Parmi ces décisions, nous pouvons citer la création d’une légion étrangère chargée d’aider les moudjahidines afghans à combattre les Soviétiques. En clair, il s’agit de la mise en place d’un réseau de soutien opérationnel connu sous le nom d’al-Qaïda depuis la fin de cette guerre entre l’URSS et l’Afghanistan. Casey mit au point les détails de ce plan avec les deux chefs des services secrets saoudiens, ainsi qu’avec le directeur de la Bank of Credit and Commerce International (BCCI), la banque pakistano-saoudienne dont Kamal Adham et Turki ben Fayçal étaient tous deux actionnaires. Ce faisant, Casey dirigeait alors une deuxième Agence, ou une CIA hors canaux, construisant avec les Saoudiens la future al-Qaïda au Pakistan, alors que la hiérarchie officielle de l’Agence à Langley “pensait que c’était imprudent”. »

 

Massivement cofinancée par les pétrodollars des Saoud – dont ceux puisés dans les caisses noires des contrats d’armements gérées par leur ambassadeur à Washington, le prince Bandar ben Sultan –, l’opération de soutien au jihad afghan débouchera sur le renforcement des seigneurs de guerre extrémistes et des trafiquants d’opium et d’héroïne dans les années 1980. Dans un précédent ouvrage, qui avait été recommandé par le général d’armée (2S) Bernard Norlain lorsqu’il dirigeait la Revue Défense Nationale, Peter Dale Scott expliqua qu’« en mai 1979, [les services secrets pakistanais de l’ISI mirent] la CIA en contact avec Gulbuddin Hekmatyar, le seigneur de guerre afghan qui bénéficiait certainement du plus faible soutien dans son pays. [Islamiste radical,] Hekmatyar était aussi le plus important trafiquant de drogue moudjahidine, et le seul à avoir développé un complexe de six laboratoires de transformation de l’héroïne dans le Baloutchistan, une région du Pakistan contrôlée par l’ISI. Cette décision prise par l’ISI et la CIA discrédite l’habituelle rhétorique américaine selon laquelle les États-Unis aidaient le mouvement de libération afghan. En fait, ils soutenaient les intérêts pakistanais (et saoudiens) dans un pays face auquel le Pakistan ne se sentait pas en sécurité. Comme le déclara en 1994 un dirigeant afghan à Tim Weiner, un journaliste du New York Times, “nous n’avons pas choisi ces chefs de guerre. Les États-Unis ont créé Hekmatyar en lui fournissant des armes. À présent, nous souhaitons que Washington les lâche et leur impose de ne plus nous tuer, afin de nous protéger de ces gens.” » Finalement, au début de l’année 2002, Hekmatyar appellera à la « guerre sainte » contre les États-Unis depuis son lieu d’exil dans la capitale iranienne, avant de s’installer au Pakistan pour organiser des opérations anti-occidentales en Afghanistan.

 

Années 1990 : les pétrodollars saoudiens financent les talibans et al-Qaïda… avec l’appui des services américains

 

Dans les années 1990, les pétrodollars saoudiens et le discret soutien de la CIA, du MI6 et de l’ISI favoriseront l’émergence des talibans. En effet, d’après le chercheur et journaliste britannique Nafeez Ahmed, qui fut un consultant dans les enquêtes officielles sur les attentats du 11-Septembre et du 7-Juillet, « à partir de 1994 environ et jusqu’au 11-Septembre, les services de renseignement militaire américains [1] ainsi que la Grande-Bretagne, l’Arabie saoudite et le Pakistan, ont secrètement fourni des armes et des fonds aux talibans, qui abritaient al-Qaïda. En 1997, Amnesty International a déploré l’existence de “liens politiques étroits” entre la milice talibane en place, qui venait de conquérir Kaboul, et les États-Unis. (…) Sous la tutelle américaine, l’Arabie saoudite continuait de financer [l]es madrasas. Les manuels rédigés par le gouvernement américain afin d’endoctriner les enfants afghans avec l’idéologie du jihad violent pendant la guerre froide furent alors approuvés par les talibans. Ils furent intégrés au programme de base du système scolaire afghan et largement utilisés dans les madrasas militantes pakistanaises financées par l’Arabie saoudite et l’ISI (…) avec le soutien des États-Unis. »

 

Dans un monde où, pour citer le général de Gaulle, « les États n’ont pas d’amis [mais] que des intérêts », Nafeez Ahmed explique ces politiques clandestines de soutien aux talibans par le fait que « les administrations Clinton et Bush espéraient se servir [de ces extrémistes] pour établir un régime fantoche dans le pays, à la manière de leur bienfaiteur saoudien. L’espoir vain et manifestement infondé était qu’un gouvernement taliban assure la stabilité nécessaire pour installer un pipeline trans-afghan (TAPI) acheminant le gaz d’Asie centrale vers l’Asie du Sud, tout en longeant la Russie, la Chine et l’Iran. Ces espoirs ont été anéantis trois mois avant le 11-Septembre, lorsque les talibans ont rejeté les propositions américaines. Le projet TAPI a ensuite été bloqué en raison du contrôle intransigeant de Kandahar et de Quetta par les talibans ; toutefois, ce projet est désormais en cours de finalisation », mais visiblement sans la participation des supermajors occidentales. Rappelons alors que la multinationale californienne UNOCAL, qui a été absorbée par ChevronTexaco en 2005, négociait ce projet avec les talibans entre 1997 et le printemps 2001, avec le soutien du gouvernement des États-Unis. Or, le régime du mollah Omar protégeait Oussama ben Laden et ses hommes à cette époque.

 

Toujours dans les années 1990, les politiques clandestines de la CIA et de ses alliés britanniques, saoudiens et pakistanais favoriseront l’essor global d’al-Qaïda – une réalité documentée mais largement ignorée dans le monde occidental. Dans ce même article, Nafeez Ahmed rappelle que, « comme l’historien britannique Mark Curtis le décrit minutieusement dans son livre sensationnel, Secret Affairs: Britain’s Collusion with Radical Islam, les gouvernements des États-Unis et du Royaume-Uni ont continué de soutenir secrètement des réseaux affiliés à al-Qaïda en Asie centrale et dans les Balkans après la guerre froide, et ce pour les mêmes raisons que précédemment, à savoir la lutte contre l’influence russe, et désormais chinoise, afin d’étendre l’hégémonie américaine sur l’économie capitaliste mondiale. L’Arabie saoudite, première plateforme pétrolière du monde, est restée l’intermédiaire de cette stratégie anglo-américaine irréfléchie. »

 

Après les attentats contre les Tours jumelles et le Pentagone, la CIA durcira sa politique antiterroriste en détenant arbitrairement, en torturant et en liquidant des membres présumés ou avérés du réseau de Ben Laden dans le cadre de la « guerre globale contre le terrorisme ». Pourtant, « vers le milieu [des années 2000], l’administration Bush décida d’utiliser l’Arabie saoudite pour transmettre des millions de dollars à des jihadistes affiliés à al-Qaïda, à des extrémistes salafistes et à des islamistes des Frères musulmans. L’idée était de renforcer ces groupes à travers le Proche-Orient et l’Asie centrale, dans l’objectif de contrer et de refouler l’influence géopolitique de l’Iran chiite et de la Syrie. En 2007, [le grand reporter] Seymour Hersh lui-même rapporta en détail le déploiement de cette stratégie dans le New Yorker, citant un certain nombre de sources gouvernementales issues des milieux de la défense et du renseignement aux États-Unis et en Arabie saoudite. » Ainsi, l’administration Bush revendiquait alors une « guerre contre le terrorisme » tout en soutenant des groupes jihadistes par l’entremise des services saoudiens – une politique de guerre par procuration qui trouve ses origines en Afghanistan dans les années 1980, et qui sera imposée à la Syrie trois décennies plus tard. 

 

Années 2010 : la CIA coordonne l’effort de guerre anti-Assad des pétromonarchies et de la Turquie

 

En janvier 2016, quarante ans après la création du Safari Club, le New York Times révéla que l’Arabie saoudite avait été « de loin » le principal financeur de la guerre secrète de la CIA en Syrie, baptisée « opération Timber Sycamore ». Ce journal cita le rôle majeur du prince Bandar ben Sultan dans celle-ci – alors qu’il dirigeait les services saoudiens entre juillet 2012 et avril 2014 –, tout en reconnaissant que cette opération de « plusieurs milliards de dollars » annuels avait conduit au renforcement des groupes jihadistes en Syrie, avec la complicité de la CIA. Selon le Times, « les efforts saoudiens [en Syrie] furent dirigés par le flamboyant prince Bandar ben Sultan, (…) qui demanda aux espions du royaume d’acheter des milliers [de mitrailleuses] AK-47 et des millions de munitions en Europe de l’Est pour les rebelles. La CIA a facilité certains [sic] de ces achats d’armements pour les Saoudiens, dont un vaste deal avec la Croatie en 2012. Durant l’été de cette même année, ces opérations semblaient être hors de contrôle à la frontière entre la Turquie et la Syrie, les nations du Golfe transmettant de l’argent et des armes à des factions rebelles – y compris à des groupes dont les hauts responsables américains craignaient qu’ils soient liés à des organisations extrémistes comme al-Qaïda. »

 

En réalité, malgré ces craintes à Washington, la CIA coordonnait clandestinement depuis le mois de janvier 2012 au moins deux réseaux d’approvisionnement en armes financés par les pétromonarchies du Golfe et la Turquie : une série de livraisons aériennes depuis les Balkans, qui a récemment fait l’objet d’une enquête approfondie du BIRN et de l’OCCRP confirmant le rôle central de la CIA dans ce trafic d’armes illégal ; et une autre voie d’approvisionnement maritime depuis la Libye, selon les révélations jamais démenties du journaliste d’investigation Seymour Hersh.

 

Ainsi, le New York Times confirma indirectement les propos de la parlementaire américaine Tulsi Gabbard. Trois semaines avant les attentats du 13-Novembre, elle avait dénoncé sur CNN le soutien clandestin d’al-Qaïda par la CIA sur le front syrien, critiquant le fait que l’Agence avait pour objectif de renverser Bachar el-Assad en soutenant des rebelles loin d’être aussi modérés qu’ils nous avaient été décrits jusqu’alors. Comme elle l’affirma durant cet entretien, « les États-Unis et la CIA doivent stopper cette guerre illégale et contreproductive pour renverser le gouvernement syrien d’Assad et doivent rester focalisés sur le combat contre notre ennemi réel, les groupes islamistes extrémistes. Car actuellement, nous voyons pourquoi cela est contreproductif : en œuvrant (…) pour renverser le gouvernement syrien d’Assad, nous [sommes] en train de renforcer nos ennemis, les islamistes extrémistes. »

 

Avant de donner de plus amples détails sur cette politique clandestine et ses conséquences, elle rappela qu’« il n’y pas eu de vote au Congrès pour autoriser l’usage de la force, pour autoriser une guerre visant à renverser un gouvernement souverain. Depuis que j’ai siégé [à la Chambre des Représentants], il n’y a eu aucun vote, y compris avant que je sois élue [en 2013]. Donc le peuple américain n’a pas eu l’opportunité de s’exprimer, d’approuver ou de désapprouver une telle guerre. Par conséquent, elle est illégale. » Il est fort probable que le caractère illicite de ces opérations explique pourquoi le Président Obama, l’ancienne secrétaire d’État Hillary Clinton et d’autres hauts responsables américains ont systématiquement occulté le rôle majeur de la CIA dans le conflit en Syrie, comme l’a récemment souligné le professeur à l’université Columbia Jeffrey D. Sachs.

 

Lors de cette interview sur CNN, Tulsi Gabbard expliqua également que cette guerre secrète « est contreproductive car actuellement, des armements américains vont dans les mains de nos ennemis, al-Qaïda et ces autres groupes, des groupes islamistes extrémistes qui sont nos ennemis jurés. Ce sont des groupes qui nous ont attaqués le 11-Septembre, et nous étions censés chercher à les vaincre, mais pourtant nous les soutenons avec ces armes pour renverser le gouvernement syrien. (…) Je ne veux pas que le gouvernement des États-Unis fournisse des armes à al-Qaïda, à des islamistes extrémistes, à nos ennemis. Je pense que c’est un concept très simple : vous ne pouvez vaincre vos ennemis si, en même temps, vous les armez et vous les aidez ! C’est absolument insensé pour moi. (…) Nous en avons discuté [avec des responsables de la Maison-Blanche,] à la fois durant des auditions [parlementaires] et à d’autres occasions, et je pense qu’il est important que les citoyens des États-Unis se lèvent et disent : “Regardez, nous ne voulons pas aller [en Syrie] et faire ce qui s’est passé avec Saddam Hussein, faire ce qui s’est passé en Libye avec Kadhafi, car ce sont des pays qui ont sombré dans le chaos et qui ont été conquis par des terroristes islamistes à cause des actions des États-Unis et d’autres [pays].” »

 

Interrogé quelques semaines après ces déclarations, [2] Nafeez Ahmed souligna que « la représentante Gabbard est une femme politique de premier plan au sein du Parti Démocrate », dont elle assurait la vice-présidence avant de rejoindre l’équipe de campagne de Bernie Sanders. Ce bon connaisseur des arcanes de Washington ajouta qu’elle dispose d’un « accès à des informations gouvernementales confidentielles relatives aux politiques étrangères et militaires des États-Unis, puisqu’elle siège dans deux importantes commissions parlementaires : la Commission de la Chambre des Représentants sur les Forces armées et celle concernant les Affaires étrangères. De ce fait, ses critiques visant les politiques clandestines de l’administration Obama en Syrie sont à prendre très au sérieux. »

 

Surpris que les déclarations de Tulsi Gabbard n’aient pas suscité d’indignation nationale aux États-Unis, Nafeez Ahmed ajouta que « son témoignage sur CNN, loin d’être une “théorie du complot” infondée, confirme le soutien de la CIA en faveur de groupes affiliés à al-Qaïda en Syrie – qui s’opère principalement par l’entremise de nos partenaires régionaux tels que les États du Golfe et la Turquie. » Ces actions clandestines étant aujourd’hui de notoriété publique, elles soulèvent des questions dérangeantes sur la façon dont les intérêts géostratégiques court-termistes des États-Unis et de leurs alliés continuent de menacer la sécurité nationale de nos démocraties, et de déstabiliser un nombre croissant de pays. Finalement, moins d’une semaine après les attentats du 13-Novembre, Tulsi Gabbard déposa une proposition de loi, dont le but est de « stopper immédiatement la guerre illégale et contreproductive visant à renverser le gouvernement syrien d’el-Assad », cette initiative n’ayant toujours pas été débattue ni votée à la Chambre des Représentants.

 

Comment les opérations de la CIA et de leurs alliés saoudiens échappent au contrôle du Congrès

 

L’article du New York Times cité précédemment souligna aussi l’importance des chefs de station de la CIA en Arabie saoudite, qui y sont décrits comme étant « le véritable lien » entre Washington et Riyad depuis plusieurs décennies. Le Times fit remonter les origines de cette relation opaque et fusionnelle à la création du Safari Club. En mobilisant des fonds étrangers dans les années 1980, ce réseau a permis de financer les opérations clandestines de la CIA en Angola, au Nicaragua et en Afghanistan tout en échappant à la supervision du Congrès américain. Un tel système de financement sera adopté dès 2012 dans la guerre en Syrie, cette institution ne pouvant contrôler ce que le Washington Post a décrit en 2015 comme un « vaste effort [anti-Assad] de plusieurs milliards de dollars impliquant [la CIA,] l’Arabie saoudite, le Qatar [,] la Turquie » et leurs alliés, à travers l’« une des plus grandes opérations clandestines » de l’Agence. Conformément à la doctrine du « déni plausible », les financements extérieurs qu’elle mobilise ne sont pas soumis à la supervision du Congrès, qui ne peut exercer son contrôle sur les activités et les budgets des services spéciaux étrangers. Il en résulte que les États-Unis peuvent aisément rejeter la faute de l’essor des groupes extrémistes en Syrie sur leurs alliés du Proche-Orient, alors que la CIA soutient activement leurs opérations depuis les « MOC » (Military Operations Centers), des bases secrètes en Turquie et en Jordanie depuis lesquelles ont été livrées des milliers de tonnes d’armement aux milices anti-Assad, y compris les plus extrémistes.

 

Si les politiques imposées depuis quarante ans par les maîtres-espions américains et saoudiens recèlent encore bien des secrets, il ne fait plus de doute qu’elles ont grandement favorisé la création et l’internationalisation des réseaux jihadistes qui menacent dorénavant la paix mondiale. Comme l’avait expliqué Yves Bonnet, l’ancien responsable « de la Direction de la surveillance du territoire (DST) (…), la CIA et l’Arabie saoudite ont créé de toutes pièces le terrorisme messianique dont se réclament Al-Qaïda et Daesh. » Et pour citer à nouveau Nafeez Ahmed, « les réseaux moudjahidines afghans ont été formés et financés sous la supervision de la CIA, du MI6 et du Pentagone. Les États du Golfe ont apporté des sommes d’argent considérables, tandis que l’Inter-Services Intelligence (ISI) pakistanais a assuré la liaison sur le terrain avec les réseaux militants coordonnés par [Abdullah] Azzam, [Oussama] ben Laden et [leurs complices]. L’administration Reagan a par exemple fourni 2 milliards de dollars aux moudjahidines afghans, complétés par un apport de 2 milliards de dollars de l’Arabie saoudite. »

 

Après avoir rappelé ces faits bien connus, Nafeez Ahmed remet en cause une idée fausse qui a été continuellement reprise par une grande majorité d’experts et de journalistes occidentaux depuis le 11-Septembre : « Selon la croyance populaire, cette configuration désastreuse d’une collaboration entre l’Occident et le monde musulman dans le financement des extrémistes islamistes aurait pris fin avec l’effondrement de l’Union soviétique. Comme je l’ai expliqué lors d’un témoignage au Congrès un an après la sortie du rapport de la Commission du 11-Septembre, cette croyance populaire est erronée. (…) Un rapport classifié des services de renseignement américains, révélé par le journaliste Gerald Posner, a confirmé que les États-Unis étaient pleinement conscients du fait qu’un accord secret avait été conclu en avril 1991 entre l’Arabie saoudite et Ben Laden, alors en résidence surveillée. Selon cet accord, Ben Laden était autorisé à quitter le royaume avec ses financements et partisans et à continuer de recevoir un soutien financier de la famille royale saoudienne à la seule condition qu’il s’abstienne de cibler et de déstabiliser le royaume d’Arabie saoudite lui-même. Loin d’être des observateurs distants de cet accord secret, les États-Unis et la Grande-Bretagne y ont participé activement. »

 

Dans le dernier livre de Peter Dale Scott, cet accord d’avril 1991 entre Ben Laden et la famille royale saoudienne est corroboré en citant le livre lauréat du prix Pulitzer de Lawrence Wright sur al-Qaïda et le 11-Septembre. D’après d’autres sources crédibles, cette entente aurait été renouvelée en 1995, selon Anthony Summers, puis en 1998, selon Ahmed Babeeb. Parallèlement, d’après l’ancien diplomate et officier consulaire américain à Djeddah Michael Springmann, « la CIA transféra [des moudjahidines ayant combattu en] Afghanistan vers les Balkans, l’Irak, la Libye et la Syrie en leur accordant des visas US illégaux » – affirmant avoir découvert que le consulat dans lequel il travaillait était en fait une « base de la CIA ».

 

Au vu des éléments étudiés dans cet article, loin d’être la nébuleuse insaisissable qui nous est décrite dans les médias occidentaux, le réseau d’al-Qaïda a été utilisé par les services spéciaux américains et leurs partenaires y compris après la guerre froide, afin de remplir différents objectifs géostratégiques inavouables. Comme nous l’avons analysé, il s’agit de faits corroborés qui nous permettent, quinze ans après le 11-Septembre, de mesurer à quel point ces politiques clandestines de la CIA et de leurs alliés sont hors de contrôle. Les informations montrant que les forces soutenues par l’Agence en Syrie combattent celles qui appuient les opérations du Pentagone sur le terrain en sont une illustration édifiante.

 

La « guerre contre le terrorisme » : une guerre perpétuelle, lucrative (et mondiale ?)

 

Ainsi, une étude approfondie de l’histoire d’al-Qaïda indique que l’essor global du jihad armé découle essentiellement des relations troubles entre les responsables de la CIA et leurs homologues saoudiens, dont le royaume est décrit par de nombreuses sources autorisées comme le principal sponsor des organisations islamistes à travers le monde. Du jihad afghan au takfir syrien, des actions clandestines de la CIA massivement cofinancées par les pétrodollars saoudiens ont donc renforcé la nébuleuse al-Qaïda jusqu’à présent, et ce malgré le 11-Septembre, la mal-nommée « guerre contre le terrorisme », et les récents attentats ayant frappé les populations occidentales. Comme nous l’avons étudié, ces opérations de la CIA ont été bien souvent déléguées aux services saoudiens et à d’autres partenaires étrangers, ce qui explique pourquoi il est si difficile de comprendre le jeu dangereux de l’Agence vis-à-vis du terrorisme islamiste.

 

Peu traitée dans les médias, l’histoire inavouable d’al-Qaïda doit être expliquée à l’opinion publique car, comme le démontre la tragédie syrienne, les leçons du jihad afghan n’ont visiblement pas été retenues par nos dirigeants. Ainsi, de nouvelles catastrophes liées au terrorisme sont à craindre dans le monde occidental, notamment du fait du retour de Syrie des combattants extrémistes dans leurs pays d’origineHélas, dans un contexte de guerre perpétuelle qui génère annuellement des milliards de dollars de profits pour les multinationales de l’énergie, de l’armement, du mercenariat et du renseignement privé, les dirigeants occidentaux ont-ils la volonté de stopper ces interventions et de redéfinir une stratégie proche-orientale moins militarisée, mais certainement plus constructive ? Après quinze années d’une « guerre contre le terrorisme » qui a considérablement amplifié cette menace, qui a favorisé une privatisation massive des opérations militaires, et qui aurait engendré la mort de plus d’un million de personnes rien qu’en Irak, en Afghanistan et au Pakistan, cette question dérangeante mérite d’être posée.

 

Enfin, concernant le casus belli qui a légitimé cette guerre perpétuelle, une interrogation tout aussi perturbante subsiste. En effet, les principaux accusés des attentats du 11-Septembre n’ont toujours pas été jugés par les tribunaux militaires de Guantánamo. Bien que les aveux extirpés sous la torture sont juridiquement irrecevables, il n’en demeure pas moins que le plus grand crime de l’Histoire moderne des États-Unis n’a encore jamais fait l’objet d’un quelconque procès. Or, le Congrès américain vient d’autoriser les familles des victimes de ces événements à poursuivre l’Arabie saoudite en justice pour son rôle présumé dans ces attaques – malgré le veto du Président Obama, qui empêchera la promulgation de cette loi. Dans ce contexte, au vu de la relation fusionnelle entre le royaume des Saoud et la CIA, cette analyse écrite par Jean-Pierre Chevènement en 2004 est encore plus pertinente aujourd’hui : « la propagation du terrorisme islamiste, certes regrettable, fournit aussi un alibi idéal à l’entreprise de recolonisation du Moyen-Orient et de domination mondiale, à l’échelle d’un “nouveau siècle américain”, dans laquelle s’est lancée l’administration de George W. Bush. L’histoire du retournement des milices wahhabites d’Oussama ben Laden contre les États-Unis, qui les avaient soutenus contre l’URSS en Afghanistan, comporte tant de zones d’ombres qu’on peut se demander si la coopération très étroite entre la CIA et les services secrets saoudiens du prince Turki, congédié seulement quinze jours avant le 11-Septembre, n’éclairerait pas utilement les circonstances d’un événement qui a ouvert une page nouvelle dans l’histoire des relations internationales : comme Athéna sortant tout armée de la cuisse de Jupiter, la “Quatrième Guerre mondiale” a été décrétée ce jour-là. » [3]

 

Maxime Chaix

 

Notes

 

[1]. J’ai demandé à Nafeez Ahmed ce qu’il signifiait par « services de renseignement militaire », une expression qu’il emploie fréquemment. En réalité, il fait référence aux branches paramilitaires des services spéciaux agissant dans le cadre d’opérations clandestines, comme celles de la CIA, du MI6, de l’ISI (etc.), et qui sollicitent parfois l’appui des forces spéciales et des services de renseignement militaire.

 

[2]. Je réalisais alors une interview écrite de Nafeez Ahmed, qui n’a jamais vu le jour en raison des attentats du 13-Novembre et de la surcharge de travail que ce drame avait engendrée pour lui et moi

 

[3]. Hyperlien et accentuation ajoutés. 

 

(Retour à la page d’accueil

Par défaut

Comment l’Occident a contribué à créer l’« État Islamique »

160112022612-iraq-isis-child-soldiers-elbagir-pkg-00021214-large-169

 

Comment l’Occident a contribué à créer l’« État Islamique »

 

Par Maxime Chaix

 

En armant le Front al-Nosra dès 2012, les services secrets occidentaux et leurs alliés proche-orientaux ont directement et massivement soutenu le futur « État Islamique », comme je tente de le démontrer dans ma dernière analyse sur le conflit syrien. Publiée sur le site Contrepoints.org, elle inclut de brèves mais percutantes interventions du spécialiste de la Syrie Fabrice Balanche et du député PS Gérard Bapt. Je les remercie d’avoir pris le temps de répondre à mes questions, et je vous encourage à diffuser largement cet article si vous estimez qu’il est digne d’intérêt.

 

Le site du magazine Foreign Policy vient de publier une enquête particulièrement instructive sur la rencontre qui a conduit à la séparation entre le Front al-Nosra – la branche syrienne d’al-Qaïda dirigée par Abou Mohammed al-Joulani –, et le réseau qui était alors connu sous le nom d’État Islamique en Irak (EII). Dans cet article, Foreign Policy nous détaille cette rencontre cruciale entre d’importants commandants jihadistes, dont Abou Bakr al-Baghdadi, qui était alors le leader de l’EII, et Abou Omar al-Shishani, le chef militaire de Daech qui a été tué par une frappe de l’U.S. Air Force en juillet 2016. Initialement, al-Shishani avait été formé par des instructeurs du Pentagone lorsqu’il combattait au sein des Forces spéciales géorgiennes en 2006, n’étant pas encore radicalisé. Décrit comme un « élève star » à cette époque, il avait combattu l’armée russe en 2008 lors du conflit en Ossétie du Sud. En 2013, avec les miliciens du mouvement jihadiste qu’il avait fondé, le Jaish al-Muhajireen wal-Ansar, il a joué un rôle déterminant dans la prise de la base aérienne de Menagh, au nord d’Alep – une « victoire hautement stratégique (…) ayant permis d’ouvrir un corridor pour l’opposition dans le Nord de la Syrie ». Il recevait alors ses ordres du colonel Okaidi, un commandant de l’Armée Syrienne Libre (ASL) soutenu par les États-Unis et la Grande-Bretagne qui, de son propre aveu, entretenait des relations « fraternelles » avec les extrémistes du Front al-Nosra et de l’État Islamique en Irak et au Levant (EIIL). Cette même année 2013, Abou Omar al-Shishani prêta allégeance à l’EIIL, s’imposant rapidement comme le « ministre de la guerre » de Daech. Comme nous le verrons, al-Shishani est loin d’être le seul combattant de cette organisation à avoir bénéficié d’un soutien occidental direct, du moins jusqu’en 2013.

 

Organisée en avril de cette même année, cette rencontre entre chefs jihadistes a lancé le processus de création de l’« État Islamique », qui fut décrété au mois de juin 2014 par son leader, Abou Bakr al-Baghdadi. Au plan symbolique, elle a conduit au changement de nom de l’EII, qui s’est alors rebaptisé l’EIIL (État Islamique en Irak et au Levant). Interrogé par Foreign Policy, un participant à cette rencontre – surnommé « Abou Ahmad » pour des raisons de sécurité –, décrit le fonctionnement interne de ces milices terroristes. Essentiellement, cet article nous indique que cette rencontre a abouti non pas à une scission entre ces deux organisations, mais à une véritable absorption des combattants, des cadres et des moyens militaires et logistiques du Front al-Nosra par l’EIIL d’al-Baghdadi au printemps 2013. Nous analyserons donc dans quelle mesure les opérations clandestines de la CIA et de ses alliés, dont les services français, ont alimenté dès 2012 la montée en puissance de l’EII au sein d’al-Nosra, donc de ce qui allait devenir l’EIIL en avril 2013, puis l’« État Islamique » en juin 2014.

 

Printemps 2013 : l’EII absorbe la majorité des moyens humains et militaires d’al-Nosra

 

Pour le lecteur averti, l’information la plus importante de cet article de Foreign Policy se trouve dans sa conclusion. En effet, lors de la séparation d’avril 2013 entre l’EII et le Front al-Nosra, une « large majorité de commandants et de combattants d’al-Nosra en Syrie ne suivirent pas » leur leader Mohammed al-Joulani – le fondateur d’al-Nosra issu de l’EII, qui durant l’été 2011 avait été envoyé en Syrie par Abou Bakr al-Baghdadi pour y mener le jihad. Au contraire, ces combattants prêtèrent massivement allégeance à al-Baghdadi, se séparant du Front al-Nosra et constituant ce qui allait officiellement devenir l’« État Islamique » en juin 2014. Selon Foreign Policy, « le changement de l’EII vers l’EIIL signifiait que tous les groupes ou factions qui avaient rejoint l’EIIL perdraient leur nom. Pour le Front al-Nosra et son leader, Abou Mohammed al-Joulani, ce développement était un potentiel désastre ; il pouvait signifier la fin de leur influence dans le champ de bataille jihadiste le plus important au monde. Al-Joulani ordonna donc aux combattants d’al-Nosra de ne pas rejoindre l’EIIL, et d’attendre que [le numéro un d’al-Qaïda Ayman] al-Zawahiri se prononce sur qui devait diriger le jihad sur le théâtre de guerre syrien. Une large majorité de commandants et de combattants d’al-Nosra en Syrie ne suivirent pas [al-Joulani]. Lorsqu’Abou Ahmad visita Alep quelques semaines plus tard seulement, environ 90 % des combattants d’al-Nosra dans cette ville avaient déjà rejoint l’EIIL. Les nouveaux soldats de Baghdadi ordonnèrent aux quelques derniers loyalistes d’al-Nosra de quitter l’hôpital d’al-Oyoun, qui avait été jusqu’à présent la principale base d’al-Nosra dans cette ville. “Vous devez partir ; nous constituons al-dawla [l’État] et nous regroupons la vaste majorité des combattants” dirent-ils aux hommes d’al-Nosra, selon Abou Ahmad. “Donc ces quartiers généraux nous appartiennent.” Partout dans le Nord de la Syrie, l’EIIL s’empara des QG d’al-Nosra, des caches de munitions et des dépôts d’armes. Étonnamment, la branche d’al-Qaïda en Syrie devait soudain combattre pour sa survie. Une nouvelle époque démarrait – celle de l’État Islamique. »

 

Interrogé sur ces informations de Foreign Policy, l’expert de la Syrie Fabrice Balanche confirme leur exactitude, tout en précisant que « ces faits étaient connus à l’époque, mais plutôt du côté des spécialistes ». Selon lui, « entre avril 2013 et janvier 2014, la majorité du Front al-Nosra s’est rangée du côté de l’EIIL. Al-Joulani s’est donc retrouvé en minorité. Le rapport devait être d’un quart de combattants restant loyaux à al-Nosra, contre trois quarts se ralliant à l’EIIL. La majorité des combattants du groupe jihadiste étaient des étrangers, dont beaucoup d’Irakiens. Ils ont donc préféré al-Baghdadi. » D’après ce chercheur, qui travaille actuellement au Washington Institute, « al-Nosra en Syrie regroupait environ 20 000 combattants avant la scission d’avril 2013. Par conséquent, près de 15 000 auraient rejoint l’EIIL et 5 000 seraient restés combattre sous la bannière d’al-Nosra – même si ces chiffres sont approximatifs. Par la suite, al-Nosra s’est renforcé en s’alliant avec d’autres groupes syriens contre l’EIIL. Dans cette histoire complexe, il faut retenir que la guerre entre al-Nosra et l’EIIL fut particulièrement sanglante durant l’hiver 2013-2014. Elle a laissé des traces, ce qui empêche les deux groupes de joindre leurs efforts. » Également interrogé sur cette scission, le député socialiste Gérard Bapt précise que « l’EIIL a ensuite été soutenu par les services spéciaux du prince Bandar pour contrer l’influence des Frères Musulmans qui s’exprimait à travers le Front al-Nosra, une milice appuyée principalement par le Qatar et la Turquie. Les Saoudiens n’imaginaient probablement pas les conséquences d’un tel soutien, avec la proclamation désastreuse de l’État Islamique entre l’Irak et la Syrie en juin 2014. »

 

Les services secrets saoudiens et la CIA : du jihad afghan au takfir syrien

 

Rappelons alors qu’en juillet 2012, le prince Bandar était nommé à la tête des services spéciaux saoudiens, ce qui avait été analysé par la plupart des experts comme un signe de durcissement de la politique syrienne de l’Arabie saoudite. Surnommé « Bandar Bush » du fait de sa proximité avec la dynastie présidentielle du même nom, il était ambassadeur à Washington à l’époque des attaques du 11-Septembre. Depuis plusieurs années, cet homme intimement lié à la CIA est accusé par l’ancien sénateur de Floride d’avoir indirectement soutenu certains des pirates de l’air désignés coupables de ces attentats. Après qu’il fut écarté de son poste de chef des services spéciaux en avril 2014, le Guardian souligna que « Bandar avait dirigé les efforts saoudiens visant à mieux coordonner les livraisons d’armes aux rebelles combattant el-Assad en Syrie. Néanmoins, il a été critiqué pour avoir soutenu des groupes islamistes extrémistes, risquant ainsi le même “retour de bâton” que celui des combattants saoudiens d’Oussama ben Laden rentrant au pays après le jihad contre les Soviétiques en Afghanistan dans les années 1980 – une guerre sainte qui avait été autorisée officiellement. » Or, comme à l’époque du jihad afghan, la CIA et les services secrets saoudiens ont étroitement collaboré en Syrie, la grande proximité du prince Bandar avec l’Agence facilitant cette politique clandestine.

 

En réalité, les relations entre la CIA et les services saoudiens sont littéralement fusionnelles. Début 2016, le New York Times révéla que l’Arabie saoudite avait été « de loin » le principal financeur de la guerre secrète anti-Assad de la CIA, baptisée « opération Timber Sycamore ». Afin de renverser le gouvernement syrien, l’Agence a mobilisé « environ un milliard de dollars » chaque année depuis 2013, dans le cadre de ce que le Washington Post a décrit comme un « plus vaste effort de plusieurs milliards de dollars impliquant l’Arabie saoudite, le Qatar et la Turquie », c’est-à-dire les trois États notoirement connus pour soutenir les factions extrémistes en Syrie. En d’autres termes, la CIA a facilité et coordonné dès janvier 2012 les opérations syriennes des services secrets de ces pays, essentiellement financées par les pétrodollars saoudiens. Comme des experts et des journalistes américains l’on expliqué à l’automne 2015, cette guerre secrète aurait pu aboutir au renversement de Bachar el-Assad, essentiellement du fait des pertes infligées à l’armée syrienne par les missiles TOW made in USA. En 2013, sous couvert d’équiper sa garde nationale et son armée de terre, l’Arabie saoudite avait acheté plus de 15 000 missiles TOW à la multinationale américaine Raytheon – soit un investissement de 1,1 milliard de dollars. En réalité, plusieurs milliers de missiles ont été distribués aux rebelles anti-Assad par différents services depuis les « MOC » (Military Operations Centers), des bases secrètes supervisées par la CIA en Turquie et en Jordanie.

 

Toujours selon le New York Times, « les efforts saoudiens [en Syrie] furent dirigés par le flamboyant prince Bandar ben Sultan, (…) qui demanda aux espions du royaume d’acheter des milliers [de mitrailleuses] AK-47 et des millions de munitions en Europe de l’Est pour les rebelles. La CIA a facilité certains [sic] de ces achats d’armements pour les Saoudiens, dont un vaste deal avec la Croatie en 2012. Durant l’été de cette même année, ces opérations semblaient être hors de contrôle à la frontière entre la Turquie et la Syrie, les nations du Golfe transmettant de l’argent et des armes à des factions rebelles – y compris à des groupes dont les hauts responsables américains craignaient qu’ils soient liés à des organisations extrémistes comme al-Qaïda. » En réalité, malgré ces craintes, la CIA coordonnait clandestinement depuis le mois de janvier 2012 au moins deux réseaux d’approvisionnement en armes financés par les pétromonarchies du Golfe et la Turquie : une série de livraisons aériennes depuis les Balkans, qui a récemment fait l’objet d’une enquête approfondie du BIRN et de l’OCCRP confirmant le rôle central de la CIA dans ce trafic d’armes illégal ; et une autre voie d’approvisionnement maritime depuis la Libye, selon les révélations jamais démenties du journaliste d’investigation Seymour Hersh. Concernant le trafic en provenance des Balkans, seuls cinq médias francophones ayant rapporté cette enquête sont recensés par Google Actualités. Et parmi eux, seuls Mediapart.fr et Bruxelles2.eu ont souligné la coresponsabilité des États-Unis dans ces opérations, contrairement à Liberation.fr, DirectMatin.fr, et LOpinion.fr – qui se sont contentés d’articles laconiques pour traiter ce sujet.

 

En juillet 2013, d’après le parlementaire britannique Lord Ashdown, ces opérations clandestines de la CIA et de ses partenaires avaient armé « presque exclusivement » les jihadistes du Front al-Nosra, qui incluait jusqu’au printemps 2013 l’EII d’al-Baghdadi. Bon connaisseur des Balkans, cet ancien Haut Représentant des Nations-Unies en Bosnie-Herzégovine confirmait ainsi les révélations du New York Times, qui nous avait informés en mars 2013 que les services spéciaux turcs, qataris, jordaniens, émiratis et saoudiens avaient introduit au moins 3 500 tonnes d’armements en Syrie depuis janvier 2012 avec l’aide discrète de la CIA – ce qui a considérablement renforcé la coalition Front al-Nosra/EII avant la séparation d’avril 2013. Et comme nous l’avons démontré, la majorité des combattants d’al-Nosra ont alors été absorbés par l’EII, qui s’est rebaptisé EIIL et qui s’est accaparé les principales ressources humaines, logistiques et militaires d’al-Nosra. Il est donc indéniable que ces politiques clandestines ont grandement encouragé le développement de ce qui allait devenir Daech en juin 2014, du moins sur le théâtre de guerre syrien. En Occident, le fait que si peu d’observateurs l’aient souligné semble être symptomatique d’une réticence collective à accepter que les réseaux d’al-Qaïda en Syrie furent massivement armés et soutenus par nos propres services spéciaux, et ce dans le but de renverser Bachar el-Assad. L’irrésistible montée en puissance de Daech est donc bel et bien une conséquence directe de cette stratégie, comme l’avait prédit le Renseignement militaire du Pentagone dès 2012. 

 

La coresponsabilité des alliés occidentaux et israéliens de la CIA dans le chaos islamiste en Syrie

 

Bien qu’ils aient joué un rôle majeur dans ce désastre, la CIA et ses alliés turcs et pétromonarchiques n’en sont pas les seuls fautifs. Selon les magistrats de la Haute Cour criminelle britannique, les services spéciaux de Sa Majesté ont soutenu la coalition Front al-Nosra/EII, potentiellement pour le compte de la CIA afin que cette dernière puisse échapper à la supervision du Congrès. Depuis 2014, il est de notoriété publique qu’Israël soigne des combattants d’al-Nosra et, comme le grand reporter Robert Parry l’a souligné, Tsahal « a également mené des frappes aériennes en Syrie qui ont soutenu les avancées d’al-Nosra, ce qui a notamment impliqué l’élimination de conseillers du Hezbollah et de l’Iran qui aidaient le gouvernement syrien ». En décembre 2012, le ministre des Affaires étrangères français Laurent Fabius avait repris à son compte les arguments des alliés pétromonarchiques de la France, qui pensaient que le Front al-Nosra faisait du « bon boulot sur le terrain » alors que le Département d’État plaçait cette milice sur la liste onusienne des organisations terroristes – en contradiction avec la politique clandestine de la CIA et de ses partenaires. Cette déclaration stupéfiante, qui fut relayée par le journal Le Monde, n’avait pas été reprise dans la presse. Elle avait été prononcée par Laurent Fabius alors que l’EII faisait partie intégrante de ce réseau terroriste ce qui, manifestement, n’a été relevé par aucun observateur.

 

En mars 2016, le magazine Marianne a révélé que la direction de la prospective du Quai d’Orsay avait, dès octobre 2012, alerté le ministre des Affaires étrangères et l’Élysée sur le fait que l’Arabie saoudite et le Qatar finançaient les groupes jihadistes en Syrie. Dans une note qui fut ignorée par leur hiérarchie, ces experts soulignaient que le « piège [venait] du Golfe », et que « nous [risquions] d’y tomber ». Finalement, à partir de 2014, plusieurs députés de l’opposition ont affirmé que la France avait soutenu le Front al-Nosra. Interrogé sur cette question, le député Gérard Bapt confirme un « soutien clandestin de l’État français en faveur des différentes mouvances islamistes en Syrie, au regard de la porosité et de la proximité entre ces groupes alliés sur le terrain. Or, l’aide française aux rebelles en Syrie, et plus généralement le soutien occidental en leur faveur, se sont poursuivis y compris après les attentats contre Charlie Hebdo et l’Hyper Casher, pourtant revendiqués par al-Qaïda. » 

 

Nous pouvons conclure de ces différentes révélations que les services secrets occidentaux et leurs partenaires régionaux ont, au moins jusqu’en 2013, massivement armé et soutenu la milice takfiriste qui allait devenir Daech l’année suivante, puisque l’EII et al-Nosra constituaient une seule et unique entité avant leur séparation d’avril 2013. Par conséquent, le Pentagone et ses alliés, qui incluent les forces aériennes françaises, sont en train de bombarder une organisation terroriste dont la CIA et ses partenaires ont grandement favorisé la montée en puissance en Syrie à partir de janvier 2012. Hélas, cette schizophrénie stratégique subsiste : depuis deux ans, nos armées sont engagées dans des opérations contre Daech à l’efficacité d’ailleurs contestable, alors que la CIA et ses alliés continuent de soutenir al-Qaïda pour renverser le gouvernement el-Assad. Or, selon un prestigieux think tank britannique cité par le Guardian en décembre dernier, « plus de la moitié des combattants rebelles en Syrie qui sont opposés au Président Bachar el-Assad sont favorables aux vues de l’État Islamique ». Dans ce même article, il est précisé que « si Daech est vaincu [en Irak et en Syrie], au moins 65 000 combattants appartenant à d’autres groupes salafistes-jihadistes sont prêts à prendre sa place ».

 

Ainsi, comme l’avait préconisé Michel Colomès en octobre 2015, il serait peut-être temps d’arrêter de « jouer les “bons” contre les “méchants” islamistes », une politique qui revient selon lui à « payer la corde qui nous pendra ». Et comme l’avait dénoncé la représentante au Congrès Tulsi Gabbard le 19 novembre 2015 – soit moins d’une semaine après les attentats de Paris –, « renverser le gouvernement syrien d’el-Assad est le but de Daech, d’al-Qaïda et d’autres groupes islamistes extrémistes. Nous ne devrions pas nous allier avec ces fanatiques en les aidant à remplir leur objectif, car cela est contraire aux intérêts sécuritaires des États-Unis et de la civilisation. » Quinze ans après le 11-Septembre, et dans un contexte de multiplication des attentats en Occident, ces arguments ne peuvent que remettre en cause l’impunité que la raison d’État légitime, et qui encourage des politiques échappant totalement aux contre-pouvoirs démocratiques.

 

(Retour à la page d’accueil

Par défaut

Les deux guerres des États-Unis en Syrie : le Pentagone contre la CIA

U.S. Department Of Defense [Emblem+Logo][1.5]CIA-Seal-4

Les deux guerres des États-Unis en Syrie : le Pentagone contre la CIA

 

Par Maxime Chaix

 

Derrière le déni de Washington, la coresponsabilité de la CIA dans l’essor du jihad en Syrie

 

Le général David Petraeus

Le général David Petraeus

Dans un entretien accordé en mai dernier à l’émission Frontline, David Petraeus – qui dirigea la CIA entre septembre 2011 et novembre 2012 –, a refusé de répondre à une question sur les activités de l’Agence en Syrie. Il occulta ensuite la coresponsabilité avérée de la CIA dans la montée en puissance des groupes extrémistes dans ce conflit. Lorsque le journaliste de Frontline l’interrogea sur ce qui avait « été proposé au Président [Obama] pour qu’il entende ce que vous et d’autres responsables pensiez qu’il fallait faire (…) en Syrie », le général Petraeus répondit : « Vous savez, je ne peux parler de ce que j’aurais pu recommander en tant qu’ancien directeur de la CIA, car si j’avais recommandé quelque chose, cela aurait relevé du domaine de l’action clandestine, et nous ne faisons pas d’actions revendiquées. Donc c’est quelque chose dont je ne parlerai pas. » 

 

Bien qu’il ait refusé d’évoquer publiquement l’implication secrète de la CIA en Syrie, David Petraeus désigna explicitement les alliés arabes des puissances occidentales comme responsables de l’essor des groupes extrémistes en Syrie. Selon lui, « le manque de soutien [américain] pour les différentes forces d’opposition [sic] fut probablement une opportunité manquée. Ensuite, bien entendu, vous observez d’autres pays dans la région – les Saoudiens, les Qataris, les Émiratis – armer et financement différents éléments, qui sont parfois des groupes en quelque sorte en compétition. Puis vous commencez à voir émerger l’État Islamique et à observer l’établissement du Jabhat al-Nosra [en janvier 2012], qui est le groupe affilié à al-Qaïda en Syrie [, également appelé le Front Al-Nosra]. Donc ces deux milices se sont séparées [en avril 2013]. »

 

Pour quiconque ayant étudié les activités de la CIA en Syrie, ces arguments du général Petraeus masquent le rôle central de l’Agence dans la montée en puissance de ces groupes extrémistes. En effet, d’après plusieurs sources crédibles, dont le New York Times, la CIA a « facilité » dès le mois janvier 2012 les opérations clandestines d’approvisionnement en armes des rebelles en Syrie. Ces actions ont impliqué les services saoudiens et qataris que l’ancien directeur de la CIA a implicitement désignés comme étant responsables de l’essor des groupes extrémistes sur le territoire syrien. En juillet 2013, le parlementaire britannique Lord Ashdown affirma que ces armes avaient équipé « presque exclusivement » des milices jihadistes, dont le fameux Front al-Nosra, à l’époque où ce qui allait devenir Daech était encore intégré à ce réseau avant leur scission d’avril 2013. Remarquons également que le général Petraeus a passé sous silence le rôle majeur de la Turquie dans cette guerre secrète, sachant que de nombreuses actions clandestines de la CIA et de ses alliés pour armer les rebelles en Syrie ont impliqué des opérations transfrontalières de livraisons d’armes depuis le territoire turc. Comme l’a précisé le grand reporter Seymour Hersh, « la CIA avait conspiré depuis [2012] avec ses alliés britanniques, saoudiens et qataris pour acheminer en Syrie des armes et du matériel venant de Libye via la Turquie, et ce dans le but de renverser el-Assad. » En outre, un nombre croissant de sources officielles ont dénoncé le rôle central de la Turquie dans le soutien des différents groupes extrémistes en Syrie, dont le Front al-Nosra et Daech.

 

Ce déni de réalité du général Petraeus est symptomatique d’une potentielle dissimulation concertée à Washington, sachant que le Président Obama, l’ancienne secrétaire d’État Hillary Clinton et d’autres hauts responsables américains ont systématiquement occulté le rôle majeur de la CIA dans la guerre en Syrie. Comme l’a écrit en août 2015 l’expert du Proche-Orient Joel Veldkamp, « [les nombreuses] informations sur l’engagement américain dans la facilitation des approvisionnements en armes de l’opposition n’ont jamais été réfutées, ni démenties. Elles sont simplement ignorées, et elles se perdent dans la confusion suscitée par l’avalanche de déclarations contradictoires. Le fait que des journaux de premier plan et des personnalités publiques critiquent actuellement l’administration Obama pour ne pas avoir armé les rebelles [en Syrie] démontre le succès de cette apparente stratégie de relations publiques. »

 

Récemment, un ex-officier de la CIA nommé Doug Laux a affirmé qu’Obama n’avait jamais autorisé l’Agence à renverser le gouvernement el-Assad, ce qui a interloqué de nombreux spécialistes. En effet, selon le site MintPressNews, « le récit de Laux a fait froncer les sourcils des experts, puisqu’il a affirmé qu’il existait une volonté intentionnelle de renverser el-Assad, et car l’approbation de telles fuites par la CIA est inhabituelle. Les écrits des anciens membres de l’Agence doivent être lus et approuvés par l’Agence. Or, malgré l’usage intensif du marker noir [dans le livre de Laux], la CIA a autorisé la divulgation de cet aspect malgré la position officielle des États-Unis, qui consiste à réfuter que [leurs services] prennent part à de telles opérations ». Certains hauts responsables américains, parmi lesquels David Petraeus, ont déclaré qu’une approbation du plan de Doug Laux par le Président Obama aurait empêché l’émergence de Daech, occultant le fait que la CIA et ses alliés ont armé massivement des groupes jihadistes en Syrie dès janvier 2012 – ce qui a eu comme conséquence majeure de renforcer al-Qaïda et l’autoproclamé « État Islamique » dans ce pays. Comme l’a déclaré le sénateur John McCain, « je peux affirmer avec confiance que l’on aurait aujourd’hui une Syrie bien différente si le Président des États-Unis n’avait pas ignoré les avis du directeur de la CIA David Petraeus, de la secrétaire d’État Hillary Clinton, et du secrétaire à la Défense Leon Panetta ».

 

De telles déclarations renforcent la fausse impression que les États-Unis ne sont pas intervenus en Syrie pour armer les rebelles, ajoutant de la confusion à une situation déjà complexe. Or, cette implication clandestine, illégale et massive de l’Agence pour renverser Bachar el-Assad est dorénavant indéniable. Elle a mobilisé « plusieurs milliards de dollars », essentiellement saoudiens, et le New York Times a admis en janvier 2016 qu’elle avait renforcé des groupes extrémistes officiellement considérés comme des ennemis des États-Unis.

 

Continue Reading →

Par défaut

“Guerre en Libye : derrière l’alibi humanitaire, le néolibéralisme prédateur” (Maxime Chaix)

auton68675-48995

 

“Guerre en Libye : derrière l’alibi humanitaire, le néolibéralisme prédateur” (Maxime Chaix)

 

En exclusivité, je vous diffuse une interview sur la campagne de l’OTAN en Libye, que j’ai accordée à des étudiants de la Faculté de Droit de Grenoble. Il y a quelques mois, ces derniers m’avaient interrogé dans le cadre d’une matière optionnelle de Sciences Po. Je salue donc leur audace intellectuelle, car le fait de m’avoir interviewé malgré l’ultraconformisme notoire des IEP est plutôt téméraire de leur part. À travers cet entretien, je m’efforce de déconstruire le mythe d’une OTAN « vertueuse » qui aurait sauvé les civils libyens, une contre-vérité assénée jusqu’à présent par celles et ceux qui ont défendu cette action militaire aux conséquences désastreuses. Je décortique également les intérêts néocolonialistes – et non « humanitaires » – ayant motivé cette intervention, et je tente de démontrer que celle-ci était préméditée de longue date. Sachant qu’il met à mal différents mensonges d’État, cet entretien constitue donc un appel à exercer son sens critique face au conformisme médiatique, universitaire et politique qui prédomine aujourd’hui, et qui permet à des individus fort mal intentionnés d’invoquer la morale, la paix et les droits de l’Homme pour détruire un nombre intolérable de pays.

 

1) Monsieur Chaix, pouvez-vous vous présenter ?

 

Maxime Chaix : Diplômé d’un Master 2 « Théorie et pratique des droits de l’Homme », que j’ai obtenu en 2009 à la Faculté de Droit de Grenoble, je suis le principal traducteur francophone de l’universitaire, ancien diplomate et essayiste canadien Peter Dale Scott. Après avoir co-traduit ses livres La Route vers le nouveau désordre mondial (2010) et La Machine de guerre américaine (2012), j’ai traduit intégralement L’État profond américain (2015), ayant conseillé Peter Dale Scott dans la rédaction de cet ouvrage. Je précise que ce livre a été recensé positivement dans Paris Match, puis dans le numéro 100 de la Revue Internationale et Stratégique de l’IRIS. Journaliste indépendant et bénévole, je me suis spécialisé dans les domaines du renseignement, des opérations clandestines, des questions stratégiques, de la criminalité financière et du terrorisme global. En 2015, j’ai lancé mon propre site afin de regrouper mes différents articles et traductions, et de relayer les travaux de Peter Dale Scott.

  

2) Quelle a été votre méthodologie intellectuelle pour appréhender le conflit libyen ?

 

MC : Ma méthodologie intellectuelle est celle de la « Politique profonde », une discipline qu’a développée Peter Dale Scott depuis plus de 40 ans. La Politique profonde est l’étude de l’« ensemble des pratiques et des dispositions politiques, intentionnelles ou non, qui sont habituellement refoulées dans le discours public plus qu’elles ne sont admises. » En d’autres termes, ma propre conception de la Politique profonde m’amène à analyser et à tenter de comprendre les objectifs inavoués des interventions militaires occidentales, comme les véritables buts de guerre de l’administration Bush en Irak ou de la présidence Sarkozy en Libye. J’étudie également les opérations clandestines des services spéciaux, ce qui est relativement difficile car elles sont dissimulées par la raison d’État. Je m’intéresse aussi aux opérations secrètes des Forces spéciales, qui sont habituellement admises lorsqu’elles sont divulguées dans la presse – contrairement aux opérations clandestines –, mais qui restent des actions sur lesquelles les États ne souhaitent pas systématiquement communiquer. On a pu le constater récemment avec la colère du ministre de la Défense Jean-Yves Le Drian lorsque Le Monde a révélé des opérations secrètes des Forces spéciales françaises en Libye, mais également des opérations clandestines de la DGSE dans ce pays.

 

Il en résulte que l’étude des politiques profondes nécessite de s’intéresser à des interventions et à des enjeux peu ou mal analysés dans les médias. Sachant que les opérations secrètes sont revendiquées par les États mais peu médiatisées, et que les opérations clandestines ne sont en principe pas admises par les autorités, je travaille sur ces problématiques en sélectionnant et en recoupant mes sources avec une grande rigueur. Idem lorsqu’il est question d’étudier les objectifs inavoués des interventions militaires occidentales, qu’elles soient directes (Irak, Afghanistan), clandestines (Syrie) ou les deux à la fois (Libye). Puisque mes sources sont pour la plupart consultables dans le domaine public, je les cite abondamment et de façon systématique. Concernant leur sélection et leur recoupement, je me base principalement sur le travail des meilleurs experts (Nafeez Mosaddeq Ahmed, Fabrice Balanche, Peter Dale Scott…), des think tanks que j’estime crédibles et attachés à la diversité des opinions (CFR, IRIS, Stratfor…), des médias dits « alternatifs » mais rigoureux (DeDefensa.org, Les-Crises.fr…), ou des journalistes spécialisés dans les questions de défense (Glenn Greenwald, Jean-Dominique Merchet, Gareth Porter…).

 

Outre mes recherches, j’ai tissé un réseau international de spécialistes, notamment des reporters de guerre ou des travailleurs humanitaires, qui m’informent sur les réalités des conflits qu’ils observent. N’étant pas encore journaliste de métier, je n’ai pas d’expérience de terrain, mais je n’exclue pas de me professionnaliser et de voyager en conséquence. Afin de compenser cette lacune, j’ai noué des contacts dans le monde entier, dont des amis mauritaniens, tunisiens ou nigériens qui partagent le même constat : l’intervention occidentale en Libye a déstabilisé l’ensemble du Sahel et du Maghreb. Par conséquent, les gouvernements de la région concentrent une part de plus en plus importante de leurs budgets nationaux dans les domaines sécuritaires, ce qui les détourne des besoins basiques des populations locales. Pour mieux comprendre la guerre en Libye et ses conséquences, j’ai également lu les analyses de Patrick Haimzadeh, qui a été diplomate français en poste à Tripoli. Rony Brauman, l’un des fondateurs de Médecins sans Frontières et professeur à Sciences Po Paris, a écrit lui aussi des articles intéressants, à l’image de ses interviews sur le sujet. Je peux également citer Alan J. Kuperman, un professeur de l’université du Texas ayant rédigé un important article pour le prestigieux Council on Foreign Relations (CFR). Je reviendrai sur les arguments de ces trois spécialistes, tout en citant d’autres experts compétents.

 

3) Selon vous, quel est le point de départ du conflit libyen ?

 

MC : Il est encore difficile de répondre à cette question, car le déclenchement de l’insurrection à Benghazi, qui fut le point de départ des troubles civils en Libye, est sujet à controverses. Officiellement, la coalition emmenée par la France, la Grande-Bretagne et les États-Unis est intervenue militairement dans ce pays en réaction aux exactions prétendument massives des troupes de Mouammar Kadhafi contre la population civile. Or, il s’est avéré que ces accusations étaient fausses. Comme l’a souligné l’universitaire Alan Kuperman dans Foreign Affairs, la revue du prestigieux CFR, « bien que la Maison Blanche ait justifié sa mission en Libye par des motifs humanitaires, cette intervention a en fait nettement aggravé le bilan humain dans ce pays. Tout d’abord, il s’est avéré que la répression de Kadhafi a été bien moins meurtrière que ne l’indiquaient alors les médias. (…) Au contraire, en s’efforçant de minimiser les pertes civiles, les troupes de Kadhafi s’étaient abstenues d’avoir recours à la violence indiscriminée. (…) Les troupes bien équipées de Kadhafi avaient mis en déroute les rebelles désorganisés, qui rentraient chez eux. À la mi-mars 2011, les forces gouvernementales s’apprêtaient à reprendre le dernier bastion rebelle de Benghazi, afin de mettre un terme à ce conflit qui n’avait engendré que 1 000 décès en un mois. Or, à ce moment précis, des expatriés libyens basés en Suisse, qui étaient liés aux rebelles, ont lancé des mises en garde sur l’imminence d’un “bain de sang” à Benghazi – [des propos alarmistes] dûment repris par les médias occidentaux, mais qui se sont avérés être de la pure propagande. En vérité, le 17 mars [2011], Kadhafi s’engagea à protéger les civils à Benghazi, comme il l’avait fait avant de reprendre les autres villes libyennes, ajoutant que ses forces “laissaient la possibilité” aux rebelles de se réfugier en Égypte. En résumé, les insurgés allaient perdre la guerre, donc leurs agents d’influence à l’étranger agitèrent le spectre du génocide pour susciter une intervention de l’OTAN – ce qui fonctionna à merveille. Il n’existe aucune preuve que Kadhafi avait planifié ou envisagé une campagne de tueries contre la population. Certes, le gouvernement avait tenté d’intimider les rebelles en promettant de les traquer sans relâche. Mais Kadhafi n’a jamais mis ces menaces à exécution en visant les civils. »

 

Bien qu’il soit encore invoqué pour justifier l’intervention de l’OTAN en Libye, l’argument des exactions de l’armée de Kadhafi contre les civils était donc faux, ce qu’a notamment confirmé le professeur Hugh Roberts dans la prestigieuse London Review of Books. Selon lui, « dans le contexte libyen, il n’a jamais été question de quoi que ce soit qui puisse être qualifié de nettoyage ethnique ou de génocide. (…) Ce conflit n’était pas ethnique ou racial mais politique, entre les défenseurs et les opposants au régime de Kadhafi ; (…) Toutes ces comparaisons avec Srebrenica ou le Rwanda n’étaient que des hyperboles excessives, qui visaient clairement à susciter la panique des différents gouvernements afin de les rallier à la cause du parti de la guerre, qui souhaitait une intervention militaire pour empêcher la défaite imminente de la rébellion. »

 

Mais revenons-en au déclenchement de l’insurrection à Benghazi, donc à la question du point de départ de ce conflit armé. Dans un intéressant documentaire de l’émission Spécial Investigation, un agent anonyme de la DGSE explique que les services spéciaux français et qataris ont mené des opérations clandestines de déstabilisation à Benghazi dès février 2011, c’est-à-dire plusieurs semaines avant le vote de la résolution 1973 de l’ONU le 17 mars 2011 (20min10s). Par ailleurs, en interrogeant un ancien chef de la DST et un important général 2S (18min24s), les auteurs de ce documentaire nous démontrent avec des arguments solides que cette opération libyenne était préparée de longue date par les états-majors impliqués. Par exemple, ils montrent qu’en novembre 2010, le site du Ministère de la Défense français annonçait des manœuvres militaires franco-britanniques en Méditerranée qui coïncideront avec le déclenchement de l’intervention occidentale en Libye (17min30s). J’ai été tout aussi intrigué par l’exil du chef du protocole de Mouammar Kadhafi en octobre 2010 (14min55s), et sa collaboration active avec les services français, dans un but manifestement hostile au dirigeant libyen.

 

Pour citer d’autres sources, nous pouvons mentionner les opérations des Forces spéciales qataries, dont près de 5 000 éléments auraient été déployés dès février 2011 en appui des milices anti-Kadhafi, parmi lesquelles combattaient « des islamistes ». À ma connaissance, personne n’a enquêté sur ces révélations de George Malbrunot, que je considère comme l’un des meilleurs journalistes français, du moins sur les questions relatives au Proche-Orient. Même problématique concernant les opérations des Forces spéciales françaises, britanniques et américaines menées sur le territoire libyen en 2011. Celles-ci ont particulièrement mal tourné, puisque nos soldats de l’ombre ont entraîné et armé des miliciens qui ont ensuite rejoint Daech et al-Qaïda en Syrie, comme l’avait révélé en août 2014 le Washington Post. Là encore, je n’ai pas constaté d’enquêtes à la suite de cet important article, dont je vous conseille vivement la lecture. Il appartiendra donc aux historiens de trancher la question du point de départ du conflit libyen. Mais dans tous les cas, de nombreuses sources crédibles démontrent une préméditation derrière cette intervention de l’OTAN. Je reviendrai sur cet aspect crucial du conflit, puisque les véritables buts de guerre ayant motivé cette campagne militaire ne semblent pas aussi « humanitaires » que ne le revendiquaient ses défenseurs.

 

4) Justement, d’après vous, quelles idéologies ont conditionné l’intervention en Libye ? Pensez-vous que ce conflit se base aussi sur une (ou des) idéologie(s) inavouée(s) ?

 

MC : Pour justifier cette intervention, nous avons pu observer en France la promotion médiatique quasi unanime d’une idéologie que je qualifierais d’« humanitariste », qui consiste à agiter le spectre d’un génocide pour convaincre l’opinion publique de la nécessité vitale d’une intervention militaire. Or, dans le cas de la Libye, les raisons invoquées par les défenseurs d’une action armée étaient tout simplement fallacieuses. Par exemple, comme l’a rappelé Rony Brauman – dont je précise qu’il était initialement favorable à une intervention de l’OTAN –, l’« aventure libyenne est elle-même partie d’une manipulation médiatique caractérisée. Ce qui a décidé Sarkozy et Obama a été le mitraillage aérien des manifestants de Tripoli le 21 février [2011], une fausse information diffusée par Al-Jazira sur la base d’un simple témoignage téléphonique. Or il n’y a pas eu de manifestations à Tripoli et encore moins d’avion mitraillant la foule. Aucun des médias dominants n’a daigné faire la moindre vérification. »

 

Cette idéologie « humanitariste », qui se fonde en partie sur la notion de « droit d’ingérence » formulée par Bernard Kouchner et Mario Bettati, trouve ses fondements en 1625, lorsque le juriste Hugo Grotius « parle d’un “droit accordé à la société humaine” dans le cas où un tyran “ferait subir à ses sujets un traitement que nul n’est autorisé à faire” ». Aux États-Unis, une certaine conception de cette idéologie est défendue tant par les néoconservateurs républicains – comme on a pu le constater avec l’exportation militarisée de la « démocratie » en Irak –, que par les « faucons libéraux » démocrates. Ces derniers sont notamment représentés par la conseillère à la Sécurité nationale Samantha Powers, qui fait partie des principaux défenseurs de la « Responsabilité de Protéger » (R2P). En un sens, nous pourrions considérer le volet militaire de cette doctrine comme une forme de « guerre préventive » contre des génocides, dont le risque peut être réel, exagéré, ou inventé.

 

Sachant que la R2P a des implications médiatiques, diplomatiques et juridiques, il serait réducteur de la limiter à son aspect purement belliqueux, comme l’a souligné l’universitaire Jean-Baptiste Jeangène Vilmer – qui est favorable à cette doctrine. Néanmoins, dans le cas libyen, l’application des volets non militaires de la R2P visait clairement à légitimer l’intervention armée, mais en utilisant des motifs fallacieux – dont les accusations jamais prouvées du premier procureur de la CPI. Comme l’avait souligné le journal Le Monde le 9 décembre 2011, « en mai [de cette même année], Luis Moreno Ocampo s’est emporté : Tripoli importe “du Viagra par conteneurs entiers”, a-t-il assuré, affirmant détenir les preuves de viols systématiques, arme de répression du régime. Quelques jours plus tard, la secrétaire d’État américaine, Hillary Clinton, relayait ces affirmations, désormais frappées du sceau de la vérité. Pourtant, les preuves restent à rassembler» Cinq ans plus tard, alors que la Libye a sombré dans le chaos, ces importations de « conteneurs entiers » de Viagra ne sont, à ma connaissance, toujours pas démontrées.

 

Ainsi, le danger de l’idéologie « humanitariste », dont la R2P est l’incarnation la plus aboutie, réside selon moi dans le fait qu’elle encourage des manipulations médiatiques pour justifier des interventions militaires qui peuvent s’avérer illégitimes, voire dangereuses. En France, cette idéologie est traditionnellement promue par celui qu’un académicien avait décrit comme le « vrai maître de la diplomatie » française, Bernard Henri-Lévy. Cet homme est intellectuellement proche des principales figures d’un réseau d’influence souvent décrit comme « néoconservateur », autrefois coagulé autour du Cercle de l’Oratoire et de la revue Le Meilleur des Mondes. Et depuis le second mandat de François Mitterrand, il a l’oreille des Présidents de la République issus des deux partis de gouvernement. Il joue donc un rôle diplomatique bien souvent décisif, mais dont la légitimité légale pose question. En 2006, « devant les invités du prestigieux [Council on Foreign Relations], Lévy (…) confirm[a] qu’il partage “la vision morale et l’hostilité des néoconservateurs pour les Saddam, mollah Omar et Milosevic”. » En rapportant cet aveu de BHL, L’Express n’établit pas de lien entre cette posture et les intérêts stratégiques des États-Unis et de leurs alliés en Irak, en Afghanistan et en ex-Yougoslavie.

 

Comme je l’avais souligné dans un article récent, cette même « vision morale » justifiera 5 ans plus tard la campagne de l’OTAN contre la Libye, occultant les véritables buts de guerre de l’Élysée et de ses partenaires, dont les États-Unis, la Grande-Bretagne et le Qatar. Rendu public à la suite du scandale de l’« Emailgate », un mémo confidentiel adressé à Hillary Clinton lorsqu’elle était secrétaire d’État explicita « cinq facteurs motivant l’engagement de Nicolas Sarkozy à mener cette guerre en Libye : un désir d’obtenir une plus grande partie du pétrole libyen ; accroître l’influence française en Afrique du Nord ; améliorer sa situation politique intérieure en France ; offrir à l’armée française une chance de rétablir sa position dans le monde ; répondre à l’inquiétude de ses conseillers concernant les plans à long terme de Kadhafi de supplanter la France comme puissance dominante en Afrique de l’Ouest ». Et comme l’a rapporté Régis Soubrouillard, BHL aurait « clairement fait savoir aux responsables du CNT qu’ils “avaient une dette envers la France au vu de son soutien précoce et que Sarkozy avait besoin de quelque chose de tangible à présenter aux leaders politiques et économiques français”. » À ma connaissance, ces objectifs nettement moins avouables de la guerre en Libye n’ont pas été démentis par les intéressés. En d’autres termes, derrière l’alibi humanitaire, le néolibéralisme prédateur a réellement conditionné cette intervention militaire. Néanmoins, la plupart de ses défenseurs continuent de la justifier par des motifs « humanitaires » pour le moins discutables

 

J’en conclue donc que l’intervention en Libye résulte de la combinaison entre une idéologie « humanitariste » publiquement revendiquée pour justifier la guerre, et une idéologie inavouée que je qualifierais de « néocolonialiste », puisqu’elle se fonde sur l’idée que le renversement d’un dirigeant étranger au profit d’une « opposition » sélectionnée par telle(s) ou telle(s) puissance(s) occidentale(s) favorisera différents intérêts énergétiques, financiers, géostratégiques ou entrepreneuriaux. Cette idéologie prédatrice fut imposée à l’Irak à travers la « stratégie du choc » théorisée par l’économiste Naomi Klein dans son excellent best-seller du même nom. Néanmoins, la carence majeure de ces politiques réside dans le fait que les « oppositions » désignées par des puissances extérieures, comme le CNT libyen ou le CNS syrien, n’ont bien souvent aucune légitimité pour les populations des pays attaqués. Dans le cas de l’Irak, le renversement de Saddam Hussein a permis de privatiser totalement le secteur pétrolier irakien, mais sans que la population de ce pays ne bénéficie des retombées économiques de cette politique d’inspiration néolibérale – comme l’avait expliquée une spécialiste de la question sur le site de CNN en 2013. Or, dans ce pays, le pouvoir central est plus affaibli et corrompu que jamais, au point que des milliers de protestataires chiites viennent de prendre d’assaut la fameuse « zone verte » de Bagdad. Cette situation chaotique perturbe de plus en plus les opérations des compagnies pétrolières étrangères implantées en Irak, mais elle ne les empêche pas de générer de gigantesques profits.

 

Ce dernier quart de siècle, au Proche-Orient comme en Afrique, les armées occidentales ont renversé des dictateurs au nom des droits de l’Homme, de la protection des populations et de la démocratie. Or, ces politiques ont malheureusement abouti au chaos, comme on a pu l’observer en Irak, en Libye et en Syrie. Dans ce dernier exemple, et contrairement à ce qui est généralement expliqué dans les médias grand public, l’implication de la CIA et de ses partenaires occidentaux et proche-orientaux a été massive, clandestine et illégale. Comme je l’ai démontré à travers différents articles, elle a conduit au renforcement des principaux groupes jihadistes sur le terrain, ce qu’a récemment confirmé la représentante au Congrès Tulsi Gabbard sur CNN, ou encore le célèbre journaliste d’investigation Gareth Porter. Si l’on se penche sur ces 25 dernières années, que les interventions militaires occidentales aient été directes ou indirectes, légales ou illégales, leur issue fut bien trop souvent catastrophique. Il est donc impératif de réviser en profondeur nos différentes politiques nord-africaines, centrasiatiques et proche-orientales, et d’adopter une approche moins militarisée pour répondre aux problèmes que nos États ont eux-mêmes créés ou exacerbés – comme en Libye, en Irak ou en Syrie.

(Retour à la page d’accueil

Par défaut

Les “crimes invisibles” de Bachar el-Assad (et le soutien secret d’al-Qaïda par l’Occident)

 

Capture d’écran 2016-06-05 à 10.53.57

 

Les “crimes invisibles” de Bachar el-Assad (et le soutien secret d’al-Qaïda par l’Occident)

 

Par Maxime Chaix

 

Le 27 mai dernier, le ministère des Affaires étrangères français publiait ce communiqué de presse, [1] qui laisse à penser que la caméra des lauréats 2016 du prix Albert Londres a épargné « la plaie » syrienne du Quai d’Orsay : « Le prix Albert Londres est décerné cette année à (…) Sophie Nivelle Cardinale et Étienne Huver, pour le reportage audiovisuel “Disparus : la guerre invisible de Syrie” (…) [Cette récompense a été remise] à la Résidence de France à Londres en présence de notre ambassadrice, Sylvie Bermann. Nous adressons nos plus vives félicitations aux lauréats de ce prix. » Le même jour, le site de Télérama publiait une interview de l’un des auteurs de ce documentaire, titrée « Grâce à ses crimes invisibles, Bachar al-Assad parvient à garder une façade de respectabilité ». [2] Afin d’introduire cet entretien, la journaliste de ce magazine a écrit avec une objectivité toute relative que « [l]eur enquête exceptionnelle (…) jette un coup de projecteur cru sur les 200 000 “disparus” du régime de Bachar al-Assad. Des hommes, des femmes, des enfants même, détenus arbitrairement durant des mois, voire des années, dans les geôles de la sanglante dictature syrienne ».

 

Le but de cet article n’est pas de remettre en cause les compétences et le courage de ces journalistes, de même que la qualité de leur enquête ou la véracité des crimes qui sont imputés au gouvernement el-Assad dans leur documentaire. [3] J’ai beaucoup d’estime pour les reporters de guerre, dont certains sont des amis, et j’ai donc du respect pour ces deux journalistes, Sophie Nivelle-Cardinale et Étienne Huver. Néanmoins, il est peu probable que le Quai d’Orsay aurait adressé « ses plus vives félicitations aux lauréats de ce prix » si ces derniers avaient enquêté sur le soutien clandestin des services spéciaux français en faveur du Front al-Nosra, la branche d’al-Qaïda en Syrie, dont l’ancien ministre des Affaires étrangères Laurent Fabius avait souligné le « bon boulot sur le terrain » en décembre 2012, reprenant un argument des alliés pétromonarchiques de l’État français. [4] Cette organisation terroriste incluait alors les combattants de Daech, puisque cette milice s’est séparée du Front al-Nosra en avril 2013. [5] La France n’étant pas la seule puissance impliquée dans cette politique profonde, je doute que les politiciens occidentaux présents à cette cérémonie se seraient enthousiasmés si ces journalistes avaient choisi mon principal sujet d’investigation depuis 2014. Je fais ici référence au soutien clandestin, illégal et massif des services secrets occidentaux en faveur des innombrables [6] milices jihadistes qui tentent de renverser le gouvernement el-Assad depuis 2011, cette guerre secrète étant principalement coordonnée par la CIA depuis la Turquie et la Jordanie. [7] À défaut d’un tel documentaire, et vu la discrétion des médias sur ce sujet, expliquons pourquoi les « crimes invisibles » des États occidentaux en Syrie leur permettent de garder, eux aussi, « une façade de respectabilité » qui se lézarde dangereusement depuis l’été dernier.

 

Continue Reading →

Par défaut

POLITIQUE-FICTION : “François doit partir !” selon Moscou, Pékin et Téhéran

828684-france-politique-congres

 

POLITIQUE-FICTION : “François doit partir !” selon Moscou, Pékin et Téhéran

 

Voici un bref article de politique-fiction, qui vise à illustrer l’absurdité de la couverture médiatique occidentale des « révolutions » touchant des pays n’ayant pas les faveurs de l’OTAN, d’Israël et/ou du CCG. Aujourd’hui en Occident, la guerre est avant tout psychologique et médiatique. Dans ce contexte, les journalistes ont plus que jamais le devoir de relayer des faits recoupés, et non de manipuler l’opinion avec des arguments biaisés et des informations non vérifiées – comme celles qui ont précédé la catastrophique intervention de l’OTAN en Libye.

 

MOSCOU, Russie – En réponse aux brutalités des forces du régime Hollande contre la population civile, le Président Vladimir Poutine a pris l’initiative de réunir en urgence les pays membres de l’Organisation de Coopération de Shanghai (OCS) et de l’Organisation du Traité de Sécurité Collective (OTSC), conviant leur proche allié iranien à cette réunion de crise. Depuis Moscou, la Chine, la Russie et l’Iran ont annoncé qu’ils souhaitaient imposer une zone d’exclusion aérienne en France pour empêcher l’aviation du régime Hollande de tirer sur la foule. Le Conseil de Sécurité n’ayant pu se mettre d’accord sur une résolution contraignante, le Président Poutine a indiqué que la Russie et ses alliés interviendraient militairement en France « car les populations civiles vont être massacrées par le tyran François ». S’exprimant depuis le Kremlin, le Président russe a ajouté que « nos satellites ont détecté des colonnes de chars fonçant vers Nantes, Lille et Paris. À l’Élysée, il est aussi question de faire intervenir l’armée pour empêcher les manifestants d’exercer leur droit de grève. Nous ne pouvons accepter que François réprime dans le sang les manifestations contre la Loi Travail, et nous avons donc l’obligation morale de contourner cet énième blocage aux Nations Unies. » Alors que des ONG dénoncent la situation préoccupante des droits de l’Homme en France, le régime Hollande a été qualifié par le Président Xi Jinping de « dictature financière où les multinationales et les banques concentrent tous les pouvoirs ». S’indignant du passage en force de la Loi Travail grâce à l’article 49-3, et de la féroce répression policière ayant accompagné cette manoeuvre du régime Hollande, le Président chinois a affirmé que « la démocratie française, qui est si souvent invoquée par François et son régime, n’existe plus. Il faut en prendre acte et aider les Français à recouvrer leur liberté. Des bombardements humanitaires sont donc inévitables. »

 

de-choses-et-d-autres-le-crs-star_724735_800x600

Un CRS du régime Hollande brutalise la fille d’un rebelle modéré français de la CGT (photographe anonyme)

Des sources anonymes ont révélé que les services spéciaux syriens, iraniens et russes avaient livré plusieurs milliers de tonnes d’armes de guerre à des rebelles modérés, notamment dans les bastions de la CGT, et dans les banlieues de Marseille, Paris, Lyon et Toulouse – des zones abandonnées par le régime Hollande et rongées par la pauvreté et le chômage. À Moscou, le ministre des Affaires étrangères Sergeï Lavrov a fustigé la « dictature du 49-3 » imposée par le régime Hollande. D’après lui, « François doit partir ! », ajoutant que ce dernier « ne mérite pas d’être sur cette terre », et que les rebelles modérés faisaient « du bon boulot sur le terrain ». La Chine, la Russie et leurs alliés ont annoncé qu’ils allaient interrompre toute coopération militaire, technologique, financière, industrielle et énergétique avec le régime Hollande. Les avoirs des entreprises françaises dans les nations de l’OCS et de l’OTSC ont été gelés, et les multinationales liées au régime Hollande qui sont implantées dans ces pays ont été nationalisées. Les proches de François viennent d’être frappés par des sanctions, et la Russie pourrait interrompre ses approvisionnements gaziers en Europe si l’UE « continue de soutenir la dictature française », d’après Monsieur Lavrov. Au plan militaire, les armées de la coalition dirigée par les états-majors russe, iranien et chinois sont en état d’alerte maximale. Une intervention humanitaire de ces puissances, qui viserait à sauver les civils et les rebelles modérés français en bombardant le régime Hollande, semble donc inéluctable. 

 

À Paris, François a décrété l’état de siège sur l’ensemble du territoire et a indiqué qu’il « réagirait avec force à toute ingérence de nos ennemis », n’excluant pas le « recours au feu nucléaire ». À Washington, le porte-parole de la Maison Blanche a indiqué que les États-Unis se tenaient « aux côtés de la France », excluant néanmoins toute implication militaire directe dans une potentielle guerre contre les puissances de l’OCS et de l’OTSC. Des hauts responsables du régime Obama ont affirmé sous couvert d’anonymat que Washington envisagerait même de dissoudre l’OTAN, cette organisation étant jugée « obsolète » et « contre-productive » à la suite des échecs du Kosovo, de l’Afghanistan et de la Libye. « Nous ne pouvons nous permettre une guerre nucléaire à cause de l’intransigeance de François ! » a ajouté l’une de ces sources bien informées. Même son de cloche à Bruxelles, où le Président de la Commission européenne Jean-Claude Juncker s’est dit « vivement préoccupé » par les « violences qui secouent la France et qui menacent sa population, la Loi Travail étant certes utile pour réformer ce pays, mais ne justifiant pas de telles violences policières ». D’après lui, la question d’une exclusion de la France des institutions européennes serait « en discussion », sachant que la Russie menace d’interrompre ses exportations de gaz en Europe. 

 

Vu la dangerosité de cette situation, le Président Poutine et son homologue américain ont décidé de se rencontrer prochainement pour « éviter la guerre et donner une chance à la paix », selon le secrétaire d’État John Kerry. Du côté des marchés financiers, les cours du pétrole et de l’or ont grimpé en flèche, à l’instar des cotations des entreprises d’armement, tandis que la Bourse de Paris s’est brusquement effondrée. En réponse à ces perspectives de guerre imminente, François a déclaré qu’il irait « jusqu’au bout » car « la CGT n’est plus un syndicat, mais une mafia de casseurs qui prend les Français en otage ». Contre toute attente, il a affirmé qu’il souhaitait « maintenir l’Euro 2016 coûte que coûte », en dépit du forfait de la majorité des pays qualifiés pour cet événement. Alors que le régime Hollande est aux abois – comme l’illustrent les étranges déclarations de son Premier ministre –, le pire est à craindre, et un embrasement généralisé du continent eurasiatique n’est plus à exclure. Dans ce contexte explosif, Ban Ki-moon a appelé « toutes les parties à respecter le Droit international et à rétablir le dialogue diplomatique », rappelant toutefois que l’ONU venait de dénoncer les abus du régime Hollande contre sa population civile. 

 

Maxime Chaix

 

(Retour à la page d’accueil

 

Par défaut

« Le jour où » j’ai publié un article dans Paris Match !

Paris_Match_1981_logo.svg

 

« Le jour où » j’ai publié un article dans Paris Match !

 

 

Chères lectrices, chers lecteurs,

 

Dans son numéro 3494, le magazine Paris Match a publié mon article, titré « Mark Rossini : le jour où j’ai tenté d’empêcher le 11-Septembre… sans le savoir ». Ce papier est basé sur une plus longue interview de l’ancien agent spécial du FBI Mark Rossini. Entre 1999 et 2003, il fut le principal agent de liaison du Bureau au sein de l’unité Alec Station de la CIA, qui était officiellement chargée de la traque d’Oussama ben Laden et de ses partenaires. Si vous n’avez pas encore lu cet article, et sachant que ce numéro n’est plus en kiosques, il a également été publié en ligne. Du fait d’un certain nombre de projets m’ayant éloigné de mon site, je n’avais pas encore trouvé le temps de vous remercier pour votre soutien et vos encouragements, qui m’ont motivé jusqu’à écrire un article visant la CIA dans le plus grand magazine français d’actualités… Je remercie également la personne qui m’a donné l’opportunité d’écrire cet article. Son intégrité, son professionnalisme et son courage sont exemplaires dans le monde du journalisme. Enfin, je remercie Mark Rossini de s’être autant impliqué dans ce projet, et d’avoir répondu à mes questions avec franchise et honnêteté, notamment sur le jeu trouble de la CIA en Syrie. Vous pourrez lire l’intégralité de l’interview sur laquelle nous avons travaillé en cliquant ici. Ayant d’autres projets importants, dont celui de devenir papa en juillet 2016, j’aurai moins de disponibilités pour publier des articles sur mon site. Néanmoins, je n’abandonne pas le journalisme, et j’espère trouver le temps d’écrire de nouvelles analyses. Encore une fois, je vous remercie pour votre soutien. 

 

Informativement votre,

 

Maxime Chaix

Par défaut

EXCLUSIF : Selon Mark Rossini (ex-FBI), la guerre secrète de la CIA en Syrie est “désastreuse”

2000px-US-FBI-ShadedSeal.svg

 

EXCLUSIF : Selon Mark Rossini (ex-FBI), la guerre secrète de la CIA en Syrie est “désastreuse”

 

Par Maxime Chaix

 

Ancien représentant du FBI au Centre du contreterrorisme de la CIA, l’ex-agent spécial Mark Rossini a assumé de lourdes responsabilités. À ce poste, il briefait quotidiennement le directeur de la CIA George Tenet et ses adjoints sur les menaces terroristes émergentes et les opérations antiterroristes à travers le monde. Entre 1999 et 2003, il fut le principal agent de liaison du FBI au sein d’Alec Station, l’unité de la CIA chargée de la traque d’Oussama ben Laden et de ses associés. Il a ensuite été l’un des cofondateurs du Centre national du contreterrorisme (NCTC), une agence fédérale rattachée au Directeur du renseignement national (DNI). En exclusivité pour mon site, il nous livre ses analyses sur les opérations clandestines de la CIA et de ses partenaires en Syrie. Il décrypte également les liaisons dangereuses entre les puissances occidentales et l’Arabie saoudite, aujourd’hui vivement critiquées en France comme de l’autre côté de l’Atlantique.

 

MARK_ROSSINI_FBI_CULPA

www.markrossini.com

 

Bien qu’il ne soit plus un agent spécial du FBI, Mark Rossini évolue toujours dans le monde du renseignement. À la suite de son départ du Bureau en 2008, il est devenu consultant dans les domaines de la criminalité, du terrorisme et de la cybersécurité. Après d’intéressants échanges sur le Web, nous convenons d’une rencontre dans un restaurant parisien. À peine attablé, cet homme charismatique et mystérieux me décrit la sombre affaire qui a bouleversé sa vie à tout jamais : « Le 5 janvier 2000, je tente d’alerter la direction du FBI sur une grave menace à la sécurité nationale. En effet, mon adjoint Doug Miller, lui aussi détaché au sein de l’unité Alec Station de la CIA, a détecté deux éléments d’al-Qaïda qui ont obtenu des visas pour les États-Unis. Nommés Khalid al-Mihdhar et Nawaf al-Hazmi, ces deux terroristes vont bientôt entrer dans notre pays. Doug rédige alors un mémo d’alerte que j’envoie immédiatement au QG du FBI. Mais pendant plusieurs mois, et sans explication valable, les responsables d’Alec Station à la CIA m’empêcheront de transmettre ce rapport à la direction du FBI. Hélas, ces membres d’al-Qaïda furent deux des pirates de l’air accusés d’avoir détourné le Vol 77 contre le Pentagone. Or, si la direction du FBI avait détecté ces individus sur le sol américain grâce au rapport de Doug, ils auraient été mis sous surveillance et la cellule des pirates de l’air du 11-Septembre aurait pu être démantelée. Cette pensée me hante quotidiennement. Ces attentats auraient pu être empêchés ! »

 

Jusqu’à présent, nous ne savons pas pourquoi la CIA a bloqué ce rapport. Mais d’après Mark Rossini, qui accumule des preuves pour le démontrer, « j’en suis arrivé à la conclusion que ce mémo fut dissimulé au FBI car l’Agence tentait de recruter Khalid al-Mihdhar ou son proche associé, Nawaf al-Hazmi – ce qui est cependant moins probable. L’objectif pour l’Agence aurait été d’avoir une taupe au sein d’al-Qaïda. Or, de telles opérations de la CIA sont illégales sur le territoire américain, d’où ces dissimulations. » Il ajoute que cette hypothèse est partagée par Richard Clarke, le chef du contreterrorisme à la Maison Blanche sous les présidences Clinton et Bush Jr. Puis il me précise qu’avant le 11-Septembre, « la CIA ne parvenait pas à recruter des informateurs au sein d’al-Qaïda », ce qui pourrait expliquer ces obstructions si lourdes de conséquences.

 

La Syrie, un « nouvel Afghanistan » pour la CIA

 

Après les attentats contre les Tours jumelles et le Pentagone, l’Agence a durci sa politique antiterroriste en détenant arbitrairement, en torturant et en liquidant les membres du réseau de Ben Laden dans le cadre de la « guerre globale contre le terrorisme ». Or, dans le sillage du Printemps arabe, la CIA a radicalement changé d’approche vis-à-vis de cette nébuleuse, du moins dans le conflit syrien. En effet, en interrogeant Mark Rossini sur ce sujet épineux, il me confirme que « la CIA et ses partenaires occidentaux et proche-orientaux ont soutenu des milices liées ou affiliées à al-Qaïda contre Bachar el-Assad. » Il corrobore ainsi les déclarations fracassantes de la parlementaire Tulsi Gabbard, qui est aujourd’hui conseillère militaire et diplomatique de Bernie Sanders. En octobre dernier, trois semaines avant les attentats du 13-Novembre, Madame Gabbard avait dénoncé sur CNN la guerre secrète de la CIA contre le gouvernement el-Assad, dont elle était bien informée puisqu’elle siège à la Commission de la Chambre des Représentants sur les Forces armées. Dans la célèbre émission The Situation Room, elle avait alors expliqué que cette politique clandestine était « illégale » et « contreproductive car actuellement, des armements américains vont dans les mains de nos ennemis, al-Qaïda et ces autres groupes, des groupes islamistes extrémistes qui sont nos ennemis jurés. Ce sont des groupes qui nous ont attaqués le 11-Septembre, et nous étions censés chercher à les vaincre, mais pourtant nous les soutenons avec ces armes pour renverser le gouvernement syrien. »

 

En lui rappelant ces déclarations de Tulsi Gabbard – qui avait ensuite déposé une proposition de loi au Congrès pour stopper cette guerre secrète –, je demande à Mark Rossini ce qu’il pense de cette politique clandestine, en tant qu’ancien haut responsable du contreterrorisme. Il me répond que « notre implication dans ces opérations pour renverser Bachar el-Assad ne fait aucun doute. Le Président Obama a répété à de nombreuses reprises que ce dernier devait “partir”. Hélas, cette guerre secrète de la CIA et de ses alliés pour renverser el-Assad est désastreuse, et le gouvernement américain continue de répéter les mêmes erreurs, comme en Afghanistan dans les années 1980. »

 

9782732478609Il confirme ainsi les analyses de plusieurs spécialistes, dont le grand reporter Régis Le Sommier, qui a récemment publié un passionnant ouvrage titré Daech, l’histoire. Dans Paris Match, il avait souligné qu’en juillet dernier, « l’ancien patron du renseignement militaire Michael Flynn affirm[a], sur la chaîne Al-Jazira, que la Maison-Blanche [avait] pris le risque d’armer les rebelles alors qu’elle savait qu’en leur sein pouvaient émerger des groupes comme Daech. Autrement dit, loin d’être un monstre sorti des mystères de l’Orient, Daech serait la créature de l’Amérique, un scénario comparable à celui de la naissance d’Al-Qaïda en Afghanistan dans les années 1980 ».

 

Après l’entrée en guerre de la Russie dans le conflit syrien, Michel Colomès avait également dénoncé dans Le Point le jeu dangereux occidental contre le gouvernement el-Assad. Il écrivait alors qu’« il y a une analogie dérangeante entre la guerre d’Afghanistan et la politique décidée par Obama et Hollande en Syrie », ajoutant que, « parmi les armes parachutées à la rébellion [anti-Assad] soit directement, soit avec l’aide de l’Arabie saoudite et du Qatar, figure le missile américain TOW, qui est, comme tueur de chars, le pendant de ce qu’étaient les Stingers contre les avions pendant la guerre d’Afghanistan. Très simple à utiliser et d’une redoutable efficacité. Les Américains disent que l’utilisation des armes qu’ils fournissent est soigneusement contrôlée. Comme du temps de l’Afghanistan, on peut en douter. » À la lecture de ce paragraphe, Mark Rossini acquiesce sans hésiter, tout en déplorant cette politique clandestine.

 

La guerre en Syrie et le « Grand Jeu » énergétique

 

Je lui demande alors les raisons d’un tel changement de stratégie, sachant que les États-Unis sont officiellement en guerre contre le terrorisme depuis septembre 2001. Selon lui, « les responsables américains pensaient qu’en armant l’opposition et en laissant les Saoudiens financer leurs propres combattants extrémistes pour renverser “Bachar l’infidèle” en Syrie, la royauté saoudienne ne ferait pas obstacle à notre accord avec l’Iran. » Dans une analyse voisine de celle de l’expert Nafeez Mosaddeq Ahmed, il ajoute que « parallèlement, en tant que leaders de l’OPEP, les Saoudiens nous ont aidés à faire chuter les prix du pétrole afin d’écarter Vladimir Poutine du pouvoir en détruisant l’économie russe, puisqu’elle est essentiellement basée sur les recettes pétrolières. L’entrée en guerre de la Russie dans le conflit syrien a mis à mal cette “entente” américano-saoudienne. En effet, Poutine a magistralement joué sa carte en Syrie et, contrairement à ce qui était attendu à Washington et à Riyad, le peuple russe continue de le soutenir massivement. »

 

Mark Rossini souligne donc le rôle central de l’Arabie saoudite dans les manœuvres de Washington contre el-Assad et Poutine. Néanmoins, il ajoute que, « sur la question du soutien clandestin aux groupes islamistes en Syrie, nous ne pouvons pas ignorer le rôle du Qatar et de la Turquie. En tant que pays sunnites, ces derniers se sont positionnés du côté de l’Arabie saoudite dans le but de se débarrasser d’el-Assad, malgré des désaccords initiaux sur la question des Frères musulmans. Pour les États-Unis, le problème est que nous savons que les Turcs ne sont pas fiables et qu’ils interfèrent négativement dans la guerre de la coalition contre Daech – bombardant les forces kurdes qui combattent cette organisation sur le terrain. Or, nous avons besoin d’accéder à la base militaire aérienne d’Incirlik. Les Turcs en ont conscience et ils jouent cette carte avec un certain cynisme. Et comme il l’a été démontré, ils soutiennent également les rebelles anti-Assad. Or, ces derniers ont été essentiellement captés par Daech et le Front al-Nosra – la branche syrienne d’al-Qaïda –, avec des complicités turques et qataries. Mais les Saoudiens ont été les principaux financeurs de cette politique, comme l’a récemment dévoilé le New York Times, qui parle de “plusieurs milliards de dollars” investis par l’Arabie saoudite et ses alliés dans cette guerre secrète. » 

 

Je lui rappelle alors que cet article du Times a également révélé l’importance du rôle diplomatique de la CIA en Arabie saoudite, qui est jugé plus influent que celui de l’ambassade américaine à Riyad. En effet, d’après ce quotidien, le poste de chef de station de l’Agence dans la capitale saoudienne est, « bien plus que celui de l’ambassadeur US, le véritable lien entre le pouvoir américain et le royaume [des Saoud]. D’anciens diplomates se souviennent que les discussions les plus importantes ont été systématiquement menées via le chef de station de la CIA. » Par conséquent, il s’avère que la relation entre les États-Unis et la royauté saoudienne est particulièrement opaque et complexe, puisqu’elle s’organise dans les milieux hautement confidentiels des services secrets.

 

Islamisme, pétrodollars et « réalisme » occidental

 

Je demande alors à Mark Rossini quels sont les fondements de cette alliance américano-saoudienne de plus en plus décriée, qui fut pérennisée depuis le pacte du Quincy en février 1945. D’après lui, « nous avons tout simplement besoin de pétrole pour survivre et nous développer. Sans cette matière première, l’économie mondiale ne pourrait tourner. La royauté saoudienne est un élément central de notre alliance stratégique visant à garantir la sécurité et la bonne santé économique des États-Unis. Depuis la création de la Saudi Aramco en 1933, l’Amérique et ses alliés occidentaux ont bénéficié d’un accès sans précédent aux richesses pétrolières de l’Arabie saoudite. Et celles-ci ont littéralement nourri notre économie depuis l’après-guerre. »

 

Il ajoute que, « pour garantir la sécurité du royaume saoudien, les États-Unis ont construit et maintenu une présence militaire sur ce qui est considéré comme une terre sainte contrôlée par les wahhabites. Ces derniers se voient comme les gardiens rigoristes de la foi islamique. Les Saoudiens veulent et ont besoin de notre protection pour leur terre sainte et leur pétrole. Hélas, il ne fait aucun doute que l’Arabie saoudite, à travers des intermédiaires, a financé les factions sunnites extrémistes, dont celles qui ont constitué Daech. Or, la coalition dirigée par le Pentagone est censée combattre cette organisation depuis août 2014. Il s’agit d’une situation problématique et contradictoire mais, heureusement, l’organisation d’al-Baghdadi perd du terrain en Irak comme en Syrie. » Il faut en effet nous en réjouir, mais je lui rappelle que « si Daech est vaincu, au moins 65 000 combattants appartenant à d’autres groupes salafistes-jihadistes sont prêts à prendre sa place », d’après un prestigieux think tank britannique cité par le Guardian en décembre dernier. Ainsi, nous nous accordons sur le fait que les puissances occidentales et leurs partenaires devraient cibler ces autres groupes, mais ne pas limiter leur(s) stratégie(s) à des réponses exclusivement militaires.

 

Mark Rossini souligne alors que la « guerre contre le terrorisme » ne pourra être gagnée si les États occidentaux et leurs alliés soutiennent clandestinement des jihadistes pour renverser des gouvernements étrangers, comme en Libye et en Syrie. Puis il ajoute que « la guerre au Yémen complexifie davantage l’équation pour les puissances occidentales », qui se sont attirées les critiques d’Amnesty International et du Parlement européen pour avoir massivement armé l’Arabie saoudite dans ce conflit – avec comme conséquence de renforcer al-Qaïda dans la Péninsule Arabique (AQPA). Malgré tout, il espère « que les différentes initiatives diplomatiques autour de la Syrie et l’accord avec l’Iran vont encourager une désescalade régionale, qui serait plus que souhaitable au vu des risques d’extension du conflit syrien en dehors des frontières de ce pays – comme on a pu l’observer avec les fortes tensions entre les Turcs et les Russes. » Ainsi, bien que le contexte proche-oriental reste particulièrement instable et tendu, ces avancées diplomatiques saluées par Mark Rossini nous donnent des raisons d’être optimistes.

 

Il préconise toutefois un changement radical des mentalités, concluant notre entretien en fustigeant l’interventionnisme et le paternalisme des Occidentaux dans leurs politiques étrangères au Proche-Orient : « Nous ne comprendrons jamais les peuples de cette région si nous analysons leurs modes de vie, leurs cultures et les siècles de conflits tribaux et religieux qui les ont opposés avec notre propre regard d’Occidentaux, à des milliers de kilomètres de leurs pays. Nous avons l’arrogance de penser qu’ils souhaitent et qu’ils devraient être comme nous, puisque l’on croit savoir ce qui est le mieux pour eux. Nous pensons agir pour leur bien en intervenant dans leurs pays mais, comme l’a écrit Michael Chabon, “l’homme fait des plans et Dieu en rit”. » Une conclusion à méditer, au vu des désastreuses interventions occidentales en Irak, en Libye et – par le biais plus discret des services spéciaux –, en Syrie.

 

Maxime Chaix

 

(Retour à la page d’accueil)

Par défaut

EXCLUSIF : Sur les Panama Papers, Denis Robert en appelle à la prudence et à l’investigation

Crédit photo Aurélie Lamachère/SIPA
Crédit : Aurélie Lamachère/SIPA

 

EXCLUSIF : Sur les Panama Papers, Denis Robert en appelle à la prudence et à l’investigation 

 

Par Maxime Chaix

 

Chères lectrices, chers lecteurs, je publie cet article plus tard que prévu, puisqu’il devait paraître lundi 18 avril sur le site d’un grand magazine francophone dont je tairai le nom. Finalement, la personne à la tête de la rédaction de ce média a mis en avant quelques détails litigieux que j’aurais pu corriger, et a évoqué des arguments parfois discutables, parfois pertinents pour passer mon analyse à la trappe. Bien que cette personne ait plagié un extrait de l’un de mes articles sur son compte Facebook, je vais rester dans un état d’esprit positif et m’abstenir de consulter mon avocat. Informer mes concitoyens reste le plus important à mes yeux. Je vous diffuse donc ma modeste analyse sur les révélations des Panama Papers replacées dans le contexte de la guerre économique globale des États-Unis, en remerciant Denis Robert pour sa réponse intéressante.

 

Panama Papers : Denis Robert rappelle la « guerre économique mondiale » des États-Unis

 

Le 6 avril dernier, le journaliste Denis Robert et l’économiste Marc Chesney ont donné une conférence à Grenoble. À cette occasion, j’ai demandé au premier si l’organisation à l’origine des révélations des Panama Papers lui semblait neutre, notamment du fait de ses financeurs. Dans cette question à Denis Robert, j’ai fait référence au Consortium International des Journalistes d’Investigation (ICIJ), qui est une émanation du Center for Public Integrity. Pour être plus précis, j’aurais dû mentionner l’organisation qui a collaboré avec l’ICIJ pour révéler « ~.002% » des Panama Papers parmi les 11,5 millions de documents subtilisés au cabinet Mossack Fonseca. Il s’agit de l’OCCRP, l’acronyme d’Organized Crime and Corruption Reporting Project.

 

9782260029014Dans un article du site Arretsurimages.net (@si), que Denis Robert avait diffusé sur Facebook la veille de cette conférence, l’OCCRP est décrit comme un « consortium de journalistes internationaux, qui publie des enquêtes sur la corruption, principalement dans les pays de l’Est (…) ». @si reprend alors un article du Monde, qui a dû répondre à cette polémique en confirmant que certains financeurs de l’OCCRP dépendaient du gouvernement américain : « “Parmi ses donateurs figurent effectivement l’USAID, l’agence américaine pour le développement, et le département d’État des États-Unis (…). Ses soutiens comportent aussi des organisations non gouvernementales, dont l’Open Society Foundation financée par le milliardaire George Soros, et le think tank Google Ideas”, précise Le Monde, membre de l’ICIJ. Quel lien avec les “Panama Papers” ? L’OCCRP a travaillé main dans la main avec l’ICIJ sur ce dossier, en s’occupant notamment de la partie “Poutine”. Le Monde et d’autres medias (dont le Guardian) affirment en effet depuis plusieurs jours que l’entourage du président russe a amassé pendant des années plusieurs centaines de [millions] d’euros puisés dans l’argent public. »

 

Le mardi 5 avril, Wikileaks a donc vivement critiqué l’OCCRP, en exigeant la divulgation de l’intégralité des documents piratés au cabinet Mossack Fonseca, et en dénonçant ce qu’ils considèrent comme une campagne de presse visant à dénigrer le Président russe. Sur Twitter, l’organisation de Julian Assange a ainsi souligné que « l’attaque contre Poutine a été menée par l’OCCRP, qui cible la Russie et [des pays de] l’ex-URSS et qui a été financée par l’USAID et [le milliardaire George] Soros ». Ce soutien de Wikileaks en faveur d’un Président russe particulièrement décrié en Occident peut sembler suspect. Il n’en demeure pas moins que cet argument du manque de neutralité de l’OCCRP n’est pas dénué de fondements, au vu des tensions entre le Kremlin et Georges Soros, dont les ONG sont interdites en Russie. Et selon le magazine Foreign Policy, dans un article intitulé « L’affaire du “Twitter cubain” et les autres exemples où l’USAID a agi tel un service secret », « plusieurs gouvernements ont accusé depuis longtemps l’Agence américaine pour le développement international [USAID] d’être un paravent de la CIA ou d’autres organisations visant à les renverser. Comme le montre l’affaire [du “Twitter Cubain”], il semblerait qu’ils avaient raison. (…) Il existe peu de preuves pour étayer ces accusations [sic], du moins jusqu’à présent. Mais ce nouveau scandale à Cuba n’aidera pas l’USAID a restaurer sa réputation en lambeaux. »

 

Sachant que Denis Robert s’était fait l’écho de cette polémique lancée par Wikileaks, je l’ai interrogé sur ce sujet épineux. Voici sa réponse : « Sur les Panama Papers, je me réjouis et je suis heureux que ça sorte, qu’on en parle, mais c’est quand même assez troublant de voir qu’il y a très peu d’Américains dans ces documents », un étonnement partagé par RFI ou L’Obs. Denis Robert ajouta qu’il trouvait étrange « que les premiers noms qui sortent en France, c’est Balkany, Cahuzac… Il y a un côté “gadget”, on tire sur des ambulances, et ce n’était pas très crédible. Mon sentiment est que ce n’est pas clair effectivement, et donc qu’il faudrait enquêter sur ce sujet. Et quand j’ai lu le papier d’Assange et que j’ai lu la thèse de Wikileaks… En résumé, ils pensent que cela vient de l’administration d’Obama, qu’il était opportun, dans la guerre économique mondiale, qu’ils laissent sortir ces trucs-là. Et il y a des journalistes américains qui pensent la même chose. Je me suis rendu aux États-Unis il y a peu de temps et ils trouvaient que ce n’était pas crédible. Ceci dit, il vaut quand même mieux que ça sorte. Mais il faut être vigilant là-dessus. Et c’est vrai que le consortium est aidé par Soros. Les informations qui sortent, surtout de cette nature-là, elles ne sortent pas par altruisme. »

 

Les États-Unis sont devenus le plus « grand paradis fiscal au monde »

 

À l’instar de Wikileaks, Denis Robert en appelle donc à la prudence, tout en incitant les journalistes à enquêter sur cette question. Mais l’aspect le plus important de sa réponse est qu’il replace les Panama Papers dans le contexte de la guerre économique globale menée par les États-Unis, qui a notamment eu raison du secret bancaire suisse et qui a fait du pays de l’Oncle Sam « le plus grand paradis fiscal au monde », comme l’avait rapporté Bloomberg.com en janvier dernier. Mentionnons alors un intéressant échange avec l’autre intervenant de cette conférence, le professeur de finance Marc Chesney. En effet, il nous faut prendre en compte le contexte global dans lequel survient cette offensive médiatique contre le paradis fiscal panaméen, dans le sillage de la guerre juridique, financière et diplomatique lancée par Washington en 2008 contre le système financier suisse. J’ai donc rappelé à Marc Chesney cette analyse de Bloomberg.com, selon laquelle les États-Unis ont récupéré le marché offshore mondial au détriment de la Suisse et d’autres juridictions.

 

1507-1Voici ma traduction d’un extrait de cet important article : « Certains appellent [les États-Unis] la “nouvelle Suisse”. Pendant des années, les USA ont fustigé d’autres pays car ils aidaient des Américains fortunés à dissimuler leur argent en dehors des frontières nationales. Or, les États-Unis sont en train de devenir un paradis fiscal de premier plan pour les riches étrangers, à qui le secret est garanti. En résistant aux nouveaux standards mondiaux de transparence, les USA créent un nouveau marché très attractif, devenant l’endroit préféré des étrangers qui souhaitent planquer leur fortune. Des avocats londoniens jusqu’aux sociétés fiduciaires suisses, tout le monde emboîte le pas, aidant les riches de ce monde à transférer leurs comptes depuis des places [offshores] telles que les Bahamas et les Îles Vierges britanniques vers le Nevada, le Wyoming et le Dakota du Sud. “Comme il est ironique – ou plutôt pervers – que les États-Unis soient devenus la nouvelle juridiction du secret bancaire, alors qu’ils se sont montrés si moralisateurs dans leurs condamnations des banques suisses”, comme l’a écrit récemment dans une revue juridique Peter A. Cotorceanu, un avocat du cabinet zurichois Anaford AG. “Vous entendez ce ‘monstrueux bruit de siphon’ ? C’est le son de la ruée de l’argent vers les USA.” » Marc Chesney m’a confirmé la justesse de cet article, en citant le Delaware et le Nevada comme exemples de paradis fiscaux en plein essor.

 

La veille de cette conférence, le responsable des questions fiscales à Oxfam affirmait que les Panama Papers étaient « l’arbre qui cachent la forêt ». Dix jours plus tard, Oxfam America publiait un rapport indiquant que les 50 plus grandes multinationales américaines auraient placé près de 1,3 billions de dollars dans des places offshores entre 2008 et 2014. Dans la même période, ces entreprises auraient bénéficié d’environ 11,2 billions de dollars d’aides publiques aux États-Unis – un pays pourtant réputé « libéral ». Mais dans ce rapport, le terme « offshore », dont l’une des traductions littérales est « en mer », désigne principalement des îles exotiques telles que les Bermudes – un archipel où les multinationales américaines ont déclaré 104 milliards de dollars de profits en 2012, comme le rappelle Oxfam America. [1] Cependant, une recherche par mots-clés dans les 25 pages de ce rapport indique que les paradis fiscaux des États-Unis (Delaware, Nevada, Wyoming, Dakota du Sud…) ne sont pas cités. Or, si l’on prend l’exemple du Delaware, les principales multinationales américaines sont implantées « dans ce grand “trou noir” fiscal [où elles] font échapper à l’impôt une partie de leurs profits ». La City de Londres n’est pas non plus mentionnée dans cette étude d’Oxfam America, et pourtant…

 

Le réseau offshore global surveillé par une City pas « si respectable »

 

Dans le sillage des Panama Papers, Jacques Attali a souligné qu’« il y a plusieurs États des États-Unis, tel le Delaware, et plusieurs pays européens, comme la Grande-Bretagne ou le Luxembourg » parmi les principales places offshores dans le monde. Il a ajouté que « les pays offrant des avantages fiscaux démesurés en toute légalité doivent être combattus. J’attends avec gourmandise la publication, un jour, des “London Papers”, qui dévoileront comment la si respectable City abrite bien des turpitudes financières et fiscales, au détriment des pays dans lesquelles les richesses sont créées. Ce sera infiniment plus important et signifiant que les quelques révélations de Panama. » D’ailleurs, les sources potentielles de fuites ne manquent pas à Londres, puisque la City est en pointe dans la surveillance du système offshore global. En effet, comme l’a rappelé Paul Jorion, « le réseau des paradis fiscaux est en fait extrêmement bien surveillé, parce qu’il correspond à l’ancien Empire britannique. La City de Londres continue d’opérer une surveillance de bon niveau sur l’ensemble du réseau. En fait, les États ont besoin de cette surveillance parce qu’ils veulent contrôler de façon semi-permissive le blanchiment d’argent sale qui provient du trafic de la drogue, de la prostitution, du trafic d’armes. Le 17 septembre 2008, jour où le système s’est effondré, beaucoup d’argent sale a été injecté par le biais des paradis fiscaux si l’on en croit Antonio Mario Costa, qui était alors directeur de l’Office des Nations-Unies contre la drogue et le crime. Il est évident que la raison d’État a besoin de ces paradis. » De quoi mettre sérieusement en doute la volonté des gouvernements du G20 à lutter réellement contre les paradis fiscaux, alors que leurs ministres des Finances sont réunis le 15 avril dernier à Washington.

 

Dans ce contexte, il serait souhaitable que l’USAID, l’Open Society Foundation, le Département d’État et d’autres institutions soucieuses d’informer en toute neutralité l’opinion publique mondiale financent des fuites encore plus massives que les précédentes – des USA Papers ou des London Papers, comme l’a suggéré Jacques Attali. Néanmoins, en l’absence d’un nouvel Antoine Deltour à la City de Londres ou dans les paradis fiscaux des États-Unis, nous risquons de patienter un certain temps avant d’obtenir ces révélations…

 

Maxime Chaix

 

[1]. Broken at the Top, rapport d’Oxfam America, 14 avril 2016, p.4.

 

 

 

Par défaut

Tulsi Gabbard et sa proposition de loi contre la guerre secrète de la CIA en Syrie

 

TULSI-4K-tu2-2

 

Tulsi Gabbard et sa proposition de loi contre la guerre secrète de la CIA en Syrie

 

En exclusivité, voici ma traduction d’un communiqué de presse défendant une proposition de loi de Tulsi Gabbard, la personnalité politique que je respecte le plus. L’année dernière, j’avais déjà parlé de cette représentante au Congrès lorsqu’elle avait courageusement dénoncé sur CNN la guerre secrète de la CIA en Syrie. En effet, trois semaines avant les attentats du 13-Novembre, elle qualifia cette politique clandestine d’« illégale » et de « contreproductive car actuellement, des armements américains vont dans les mains de nos ennemis, al-Qaïda et ces autres groupes, des groupes islamistes extrémistes qui sont nos ennemis jurés. Ce sont des groupes qui nous ont attaqués le 11-Septembre, et nous étions censés chercher à les vaincre, mais pourtant nous les soutenons avec ces armes pour renverser le gouvernement syrien. »

 

En février dernier, Tulsi Gabbard a rejoint l’équipe de campagne de Bernie Sanders, après avoir démissionné de son poste de vice-présidente du Parti Démocrate. Avant la victoire de « Bernie » aux primaires démocrates d’Hawaï, dont Madame Gabbard représente le deuxième district, cette dernière a expliqué que Bernie Sanders avait « voté contre la guerre d’Irak », qu’« il comprend les coûts de la guerre », et qu’il investira aux États-Unis les billions de dollars actuellement dépensés dans des « guerres interventionnistes et inutiles, qui visent à renverser des gouvernements étrangers ». Tulsi Gabbard étant méconnue en France, je vous propose ma traduction de son communiqué de presse du 19 novembre dernier, qui explique sa proposition de loi contre la guerre secrète de la CIA en Syrie. Introduite par Madame Gabbard et son confrère républicain Austin Scott, cette législation n’a pas encore été débattue ni votée à la Chambre des Représentants. Néanmoins, sa principale exigence, qui est de stopper le soutien de la CIA pour la « rébellion » en Syrie, semble avoir été mise en oeuvre au vu du succès du cessez-le-feu dans ce pays, que le journaliste Gareth Porter a récemment décrit comme étant « efficace à 90 % ».

 

[Mise à jour du 28 avril 2016 : Près d’un mois après la publication de cet article, la trêve ne tient plus qu’à un fil. Alors que de nombreux médias occidentaux pointent la responsabilité du régime syrien, l’on apprend que « depuis décembre 2015, les États-Unis auraient [livré] 3 000 tonnes d’armes et de munitions à des groupes rebelles, qui, sur le terrain, sont infiltrés par el-Qaëda ou reconnaissent leur allégeance à l’organisation. Cette information a été révélée par l’agence d’information militaire britannique Jane’s ». La guerre secrète des États-Unis et de leur alliés en Syrie est donc loin d’être terminée.] 

 

Seal_of_the_United_States_House_of_Representatives

 

Communiqué de presse

 

Les Représentants Tulsi Gabbard et Austin Scott introduisent une proposition de loi pour stopper la guerre illégale des États-Unis visant à renverser le gouvernement syrien d’el-Assad 

 

 

Washington, DC — Aujourd’hui, la représentante Tulsi Gabbard (Dém.–Hawaï) et le représentant Austin Scott (Rép.–Géorgie), qui sont tous deux membres de la Commission des Forces armées de la Chambre des Représentants, ont déposé la H.R. 4108, une proposition de loi bipartisane visant à stopper les tentatives états-uniennes de renverser la République Arabe Syrienne dirigée par le Président Bachar el-Assad. 

 

La représentante au Congrès Tulsi Gabbard, une ancienne combattante ayant servi à deux reprises [au Proche-Orient], a expliqué que le but de cette proposition de loi était de « [s]topper immédiatement la guerre illégale et contreproductive visant à renverser le gouvernement syrien d’el-Assad. » 

 

Comme la représentante Tulsi Gabbard l’a expliqué, « les États-Unis sont en train de mener deux guerre en Syrie. La première est la guerre contre Daech et d’autres extrémistes islamistes, que le Congrès a autorisé après les attentats du 11-Septembre. La deuxième est la guerre [secrète et] illégale pour renverser le gouvernement syrien d’el-Assad. »  

 

« Cette guerre [secrète] pour renverser el-Assad est contreproductive car, en réalité, elle aide Daech et d’autres milices extrémistes a remplir leur objectif de faire tomber le gouvernement syrien d’el-Assad et de prendre le contrôle de toute la Syrie – ce qui aura comme conséquence d’amplifier la souffrance humaine dans cette région, d’exacerber la crise des réfugiés, et de déstabiliser le monde entier. En outre, cette guerre pour renverser el-Assad est illégale car le Congrès ne l’a jamais autorisée. »

 

Selon le représentant Austin Scott, « [n]otre mission première devrait être la guerre contre Daech, al-Qaïda et d’autres islamistes radicaux qui mènent des opérations en Syrie, en Irak et dans d’autres pays. Ces groupes ont perpétré des attaques contre des alliés des États-Unis, et ils menacent actuellement de commettre des attentats sur notre territoire. Cela représente un danger clair et immédiat pour nos concitoyens. Par conséquent, je soutiens le fait d’éliminer ces groupes extrémistes islamistes par tous les moyens nécessaires. Aujourd’hui, manœuvrer pour renverser el-Assad est contreproductif vis-à-vis de ce que je pense être notre principale mission. » 

 

Continue Reading →